‹ Mémoires de GaratChapitre 189 sur 213 · CHAPITRE DlX-HUlTlÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DlX-HUlTlÈME

seul, et si on veut soutenir encore que j'en ai eu un nombre, il faut traiter la question, traitée quelquefois par les géomètres métaphysiciens, savoir : si un est nombre ou ne l'est pas. Je suis un peu métaphysicien, infiniment peu géomètre : je laisse la question à traiter aux savants auteurs des pamphlets. La vérité ne peut échapper à des esprits qui la cherchent avec tant de sagacité et tant d'amour.

La mode s'est établie avec la république de rendre compte de sa fortune passée, présente et presque future. J'aime assez cette mode, si elle devient un usage : car, si un fripon est assez habile pour cacher ce qu'il a pris, tous les fripons sont assez habiles pour découvrir ce qu'il cache. Les fripons sont très-bons censeurs les uns des autres. Pour les honnêtes gens , ils donneront des exemples qui peutêtre seront quelquefois suivis. 11 y a donc tout à gagner à cette mode, et je m'y range.

Je suis fils d'un médecin basque qui a exercé la médecine en Espagne et en France. Mon père , qui passa pour très-habile médecin dans les deux royaumes, ne fut pas assez habile pour se faire, dans l'un ou dans l'autre, la plus petite fortune ; il mourut sans avoir rien retranché et

sans avoir rien ajouté, je crois, à son mince patrimoine : il était trop honnête homme pour faire des dettes, et trop généreux, trop désintéressé, pour laisser quelque chose.

J'avais le titre d'avocat à Bordeaux, et j'avais de plus vingt-cinq ans , sans que ma majorité m'avertît que je n'avais aucun moyen de vivre qui me fût propre, et que je devais en chercher. Je vivais à côté d'un frère qui m'empêchait d'y songer. Toujours un Virgile dans une poche, et un Locke ou un Montesquieu dans l'autre, j'errais dans des campagnes couvertes de richesses et de beautés; j'oubliais que j'étais sur la terre, parce que Senon, Florac, Ustaritz ressemblaient à l'Elysée; je n'apprenais point que j'étais parmi des hommes , parce que mes entretiens continuels étaient avec ces génies qu'on a appelés les enfants des dieux. Cependant il fallait, comme on dit, prendre un parti ; on va juger si je pris celui qui pouvait me conduire à la fortune : je vins à Paris faire des articles du Mercure et des discours d'académie.

Trouvant partout des amis et du bonheur, ma fatale étoile me condamnait à oublier toujours que j'étais né pauvre, et que je restais comme j'étais né.

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