‹ Mémoires de GaratChapitre 190 sur 213 · CHAPITRE DIX-HUITIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIX-HUITIÈME

Tout devait changer avec la révolution de France, qui changera le monde. Je commençai à espérer, en 1789, que des idées qui ne m'avaient guère occupé jusqu'alors que comme beau idéal pourraient se réaliser sur la terre ; j'espérai que des rêveries délicieuses pourraient devenir des pensées utiles, et qu'après avoir fait mon bonheur, elles pourraient entrer dans le concours de toutes les vues qui allaient préparer le bonheur du genre humain. Mais je savais et je n'oubliais pas, au milieu de ces espérances enivrantes, combien les vérités importantes et étendues sont difficiles à découvrir, combien les vérités démontrées par une analyse rigoureuse sont difficiles à présenter aux hommes avec cette clarté qui les dispense d'une longue attention , et avec ce charme qui les récompense d'une attention passagère. Je comprenais donc parfaitement combien la mission que je me donnais (et il faut que je parle comme je sentais), combien la mission que je croyais avoir reçue de la nature était difficile à remplir, combien elle exigeait de temps et d'indépendance entière. Pour me procurer les moyens de fortune qui devaient m'assurer cette indépendance et ce temps, je me condamnai,

pour près de trois ans, au genre de travail qui contrariait le plus et toutes mes mauvaises habitudes et toutes mes bonnes qualités. Je me chargeai de la rédaction de l'article Assemblée nationale dans le Journal de Paris. Le prix de ce travail, que je ne touchai, en très-grande partie, qu'à sa fin, est la plus grande fortune, il est LA SEULE que j'aie faite jusqu'à ce jour. Elle se montait à 32,000 livres à peu près.

J'ai acheté avec cet argent une maison et un jardin à dix lieues de Paris, à Auvernau, lieu sur lequel se fixa tout de suite mon choix, parce que j'y trouvai très-peu d'hommes et beaucoup de rochers.

L'expérience éclaire , comme on sait ou comme on dit; elle m'apprit bientôt qu'un jardin ne nourrit son maître que dans les Géorgiques de Virgile et dans les Saisons de Thompson. Si j'avais pu gagner avec le Journal de Paris quelques mille livres de plus , il y avait à côté de mon jardin quelques terres excellentes et pas très-chères , qui auraient suffi pour m'établir là comme un colon. Ce regret et ce vœu m'échappaient quelquefois dans mes conversations : le vent de l'amitié les porta à l'oreille d'un homme de lettres et de son frère

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