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N'avais-je pas près de moi Anita, mon trésor, cœur aussi ardent que le mien pour la cause des peuples? N'envisageait-elle pas les combats comme un divertissement, comme une simple distraction de la vie des camps? L'avenir me souriait serein et fortuné; et plus se présentaient sauvages et désertes les solitudes américaines , plus délicieuses et plus belles elles m'apparaissaient.
Nous continuâmes donc notre marche de retraite jusqu'à Las Torres, limite des deux provinces, où nous établîmes notre camp. L'ennemi s'était contenté de reprendre la lagune, et avait cessé de nous poursuivre. Se combinant avec la division Andréa, la division Acunha, venant de la province de San Paolo se dirigeait vers Cima-da-Serra, département de la montagne appartenant à la province de Rio- Grande.
Les montagnards nos amis, attaqués par des forces supérieures , demandèrent secours au général Canavarro, et il disposa, pour leur venir en aide, une expédition aux ordres du colonel ïexeira. Nous fîmes partie de cette expédition. Reçus par les Serramins, commandés par le colonel Aranha, nous battîmes complètement, à Santa Vittoria, la division ennemie. Acunha se noya dans le fleuve Pelalas, et la majeure partie de ses troupes resta prisonnière.
Cette victoire remit sous le commandement de la république les deux départements de Vaccaria et de Lages, et nous entrâmes triomphants dans le cheflieu de ce dernier.
La nouvelle de l'invasion impériale avait relevé le parti brésilien, et Mello, chef ennemi, avait accru dans cette province son corps de cinq cents hommes environ de cavalerie.
Le général Bento-Manoel , chargé de le combattre, ne l'avait pu faire à cause de sa retraite, et il s'était contenté d'envoyer le colonel Portinko à la poursuite de Mello, qui se dirigeait sur Saint-Paul. ' Notre position et nos forces nous mettaient à même, non-seulement de nous opposer au passage de Mello, mais encore de l'anéantir. La fortune ne le voulut pas : le colonel Texeira, incertain si l'ennemi venait par Vaccaria ou par Coritibani, divisa sa troupe en deux corps, envoyant le colonel Aranha à Vaccaria avec sa meilleure cavalerie, tandis que nous, avec l'infanterie et quelques hommes à cheval seulement, pris presque tous parmi les prisonniers, nous nous dirigeâmes vers Coritibani.
Ce fut cette route que prit l'ennemi.
Cette division de nos forces nous fut fatale : notre récente victoire, le caractère ardent de notre chef, et les nouvelles que nous avions de l'ennemi, nous
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le faisaient par trop mépriser. En trois jours de marche, nous fûmes à Coritibani, et nous campâmes à peu de distance du Maromba, où Ton supposait que les impériaux devaient passer. On plaça un poste sur le rivage, et des sentinelles dans les endroits où on le jugea nécessaire, et l'on s'endormit parfaitement tranquille.
Quant à moi, l'habitude que j'avais de ces sortes de guerres fit que je ne dormis que d'un œil.
Vers minuit, le poste du fleuve fut attaqué avec tant de furie, qu'à peine eut-il le temps de fuir en échangeant quelques coups de fusil avec l'ennemi.
Au premier coup de feu j'étais sur pied, criant : Aux armes ! A ce cri, tout le monde s'éveilla et se tint prêt au combat. Quelque temps après la naissance du jour, l'ennemi parut, et, ayant passé le fleuve, s'arrêta à quelque distance de nous, se tenant en bataille. Tout autre que Texeira, en voyant la supériorité du nombre , aurait expédié des courriers pour appeler le second corps à son aide, et, jusqu'à la jonction d'Acunha, eût amusé l'ennemi; mais le vaillant républicain craignit qu'il ne se retirât, et que, par sa fuite, il ne perdît l'occasion de combattre. Il se lança donc au combat, s'inquiétant peu de la position avantageuse qu'occupait son adversaire.
L*ennemi, profitant des inégalités du terrain, avait établi sa ligne de bataille sur une colline assez élevée, devant laquelle se trouvait une vallée profonde, obstruée par beaucoup de broussailles; il avait, en outre, embusqué sur ses lianes quelques pelotons. Texeira ordonna l'attaque; l'ordre fut vigoureusement accompli. L'ennemi alors simula une retraite. Nos hommes se mirent à sa poursuite sans cesser la fusillade ; mais tout à coup ils furent attaqués par les pelotons embusqués qu'ils n'avaient pas vus, et qui, les prenant en flanc, les obligèrent de repasser la vallée en désordre. Nous laissâmes dans cette échauffourée un de nos meilleurs officiers, Manoel N..., lequel était fort aimé de notre chef. Mais notre ligne, bientôt reformée, se reporta en avant avec une nouvelle impétuosité ; l'ennemi recula et se mit en retraite.
Il n'y eut pas un grand nombre de tués ni de blessés de part ou d'autre, peu de troupes ayant été engagées.
Cependant, l'ennemi se retirait avec précipitation, et nous le poursuivions avec acharnement; mais ses deux lignes de cavalerie continuant de fuir pendant l'espace de neuf milles, nous ne pûmes le poursuivre avec notre infanterie. En approchant du Passa dii Maromba, notre chef d'avant- I. 10.
garde, le major Giacinto, donna avis au colonel que l'ennemi faisait passer dans le plus grand désordre la rivière à ses bœufs et à ses chevaux; ce qui était, selon lui, la preuve qu'il voulait continuer sa retraite. Texeira n'hésita pas un instant : il ordonna à notre petit peloton de cavalerie de se mettre au galop , et me recommanda de le suivre d'aussi près que possible avec mon infanterie.
Mais cette retraite n'était qu'une feinte de notre astucieux ennemi; et, malheureusement, cette feinte ne lui réussit que trop. —Par l'efTet des accidents de terrain et de la précipitation avec laq ^jelîe il l'avait franchi, il s'était trouvé hors de notre ue, eÈ, arrivé au fleuve, il avait bien, comme nous 1' ^'ait fait dire le major Giacinto, poussé de l'autre côté du fleuve ses bœufs et ses chevaux, mais la troupe s'était cachiée, elle, derrière des collines boisées qui la dérobaient entièrement à nos yeux.
Ces mesures prises, et ayant laissé un peloton pour soutenir leur ligne de tirailleurs, les impériaux, prévenus de l'imprudence que nous avions eue de laisser notre infanterie en arrière, firent une conlre-marche,et bientôt les escadrons apparurent, gravissant la pente facile d'une vallée.
Notre peloton, qui poursuivait l'ennemi dans sa fuite simulée, fut le premier à s'apercevoir du piège,
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sans avoir le temps de l'éviter. Pris de flanc, il fut complètement culbuté; nos trois autres escadrons de cavalerie eurent le même sort, et cela malgré le courage et la résolution de Texeira et de quelquesuns de nos officiers de Rio-Grande; en quelques instants nos cavaliers furent rompus et éparpillés dans toutes les directions.
C'étaient, je l'ai dit, presque tous des prisonniers de Santa Vittoria, sur lesquels nous avions peutêtre un peu légèrement compté; — en effet, ils ne pouvaient guère être bien affectionnés à notre cause; — puis, soldats nouveaux et venus de province, peu faits à l'exercice du cheval; — aussi se débandèrentils au premier choc, et, à part quelques morts, se laissèrent-ils faire en grande partie prisonniers. — Je ne perdis rien des incidents de la catastrophe.— Monté sur un bon cheval, après avoir excité mes fantassins à marcher le plus rapidement possible, je m'étais lancé en avant, et, arrivé au sommet d'une colline, je suivais des yeux le triste résultat du combat.
Mes fantassins firent tout au monde pour arriver à temps, mais ce fut en vain. — Du haut de mon éminence, je jugeai qu'il était trop tard pour qu'ils pussent ramener à nous la victoire, mais encore assez tôt pour empêcher que tout ne fût perdu. —J'appelai à moi une douzaine de mes anciens compa-
gnons, les plus lestes et les plus braves : ils accoururent. Je laissai le major Peicholto chargé du reste, et avec cette poignée de vaillants je pris, au sommet d'une colline, une position fortifiée par des arbres. — De là nous fîmes tête à l'ennemi, qui s'aperçut qu'il n'était pas tout à fait vainqueur, et nous servîmes de point de ralliement à ceux des nôtres qui n'avaient pas complètement perdu courage. — Le colonel se replia sur nous avec quelques cavaliers, après avoir fait des miracles de courage ; le reste de l'infanterie nous rejoignit sur ce point, et alors la défense devint terrible et meurtrière.
Cependant, forts de notre position et réunis au nombre de soixante et treize, nous combattîmes avec avantage; l'ennemi, manquant d'infanterie et peu habitué à combattre contre cette arme, nous chargeait inutilement : cinq cents hommes d'excellente cavalerie, toute bouillante et enorgueillie de la victoire, s'épuisèrent devant quelques hommes résolus, sans pouvoir un seul instant les entamer. — Cependant, malgré cet avantage momentané, il ne fallait pas donner le temps à l'ennemi de réunir ses forces, dont plus de la moitié était encore occupée à poursuivre nos fugitifs; et surtout il fallait chercher un refuge plus solide que celui qui nous avait protégés jusqu'alors. — Un îlot d'arbres s'offrit
à notre vue, distant d'un mille environ. — Nous commençâmes notre retraite en nous dirigeant vers lui. — En vain l'ennemi cherchait-il à nous rompre, en vain nous chargeait-il chaque fois qu'il trouvait l'avantage du terrain, tout fut inutile.
Ce fut, au reste, dans cette circonstance un grand avantage pour nous que les officiers fussent armés de carabines; et comme nous étions tous des hommes aguerris, tous nous tenant serrés, faisant face à l'ennemi de quelque côté qu'il se présentât, — reculant toujours ainsi en bon ordre avec un feu terrible et bien dirigé, nous gagnâmes notre refuge, où n'osa pénétrer l'ennemi. Une fois à couvert dans notre bosquet, nous trouvâmes une clairière, et, toujours serrés, toujours le fusil au poing, nous attendîmes la nuit.
De tous côtés l'ennemi nous criait : — Rendezvous I — mais nous ne lui répondions que par notre silence.
LÀ Retraite
La nuit venue, nous nous préparâmes à partir; notre intention était de reprendre la route de Lages. La plus grande difficulté de ce départ était le transport des blessés. Le major Peichotto surtout ne pouvait aucunement s'aider, étant atteint d'une balle au pied.
Vers dix heures du soir, les blessés accommodés du mieux possible, nous commençâmes notre marche, abandonnant notre bouquet de bois, et tâchant de suivre la ligne de la forêt. Cette forêt, la plus grande peut-être qu'il y ait au monde, s'étend des alluvions de la Plata à celles des Amazones, ces deux reines des rivières, couronnant les crêtes de la Sierra de Espinasso, sur une étendue de trente-quatre degrés de latitude; je ne connais pas son extension en longitude, elle doit être immense.
Les trois départements de Cima da Serra, de Vaccaria et de Lages sont, je crois l'avoir déjà dit, situés dans des clairières de cette forêt. Coritibani, espèce de colonie établie par les habitants de la ville de Coritiba, située dans le district de
Lages, province de Sainte-Catherine, était le théâtre de l'événement que je raconte; nous côtoyions donc notre bois isolé pour nous approcher le plus possible de la forêt, et tâcher de rejoindre dans la direction de Lages le corps d'Aranha, éloigné de nous si mal à propos.
A notre sortie du bois, il nous arriva un de ces événements qui prouvent combien l'homme est fils des circonstances, et ce que peut une terreur panique, môme sur les plus courageux. Nous marchions en silence, comme il convenait à notre situation , disposés à combattre l'ennemi , s'il se fût opposé à notre retraite. Un cheval, qui se trouvait sur la lisière du bois, au peu de bruit que nous fîmes, prit peur et s'enfuit.
On entendit une voix qui criait :
—C'est l'ennemi !
A l'instant même, ces soixante et treize hommes qui avaient résisté à cinq cents, avec tant de courage qu'on pouvait dire qu'ils les avaient vaincus, s'épouvantèrent et prirent la fuite se dsipersant de telle façon, que ce fut un miracle que quelqu'un des fugitifs n'allât point heurter l'ennemi et lui donner l'éveil.
Enfin je parvins à réunir un noyau auquel peu ù peu se joignit le reste, de sorte qu'au lever du
jour nous étions à la lisière de cette forêt, nous dirigeant sur Lages.
L'ennemi, que rien n'avait prévenu de notre fuite, nous chercha inutilement le jour suivant.
Le jour du combat, le danger avait été grand, la fatigue énorme, la faim impérieuse, la soif ardente; mais il fallait combattre, combattre pour la vie, et cette idée dominait toutes les autres. Une fois dans la forêt, il n'en fut pas de même; tout nous manqua, et la détresse, n'ayant plus la distraction du péril, se fit sentir terrible, cruelle, insupportable. L'absence des vivres, l'abattement de tous, les blessures de quelques-uns, l'absence de moyens de les panser, faillirent nous jeter dans Je découragement.
Nous restâmes quatre jours sans trouver autre chose que des racines; et je renonce à peindre la fatigue que nous eûmes à nous tracer un chemin dans cette forêt, où il n'existait pas même un sentier, et où la nature, impitoyablement féconde, fait, sous des pins gigantesques, pousser et épaissir une seconde forêt de roseaux, dont les débris forment en certains endroits d'infranchissables remparts.
Quelques-uns de nos hommes désertèrent, désespérés; ce fut un travail de les rallier et de leur imposer à force d'énergie. Il n'y avait qu'une seule lessource peut-être à ce découragement, et ce fut
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moi qui la trouvai. Je les réunis et leur dis que je leur donnais toute liberté de se retirer, chacun de son côté, comme ils l'entendraient, ou de continuer à marcher unis et en corps, protégeant les blessés et se défei\dant les uns les autres. Le remède fut efficace : k partir de ce moment, chacun étant libre de son départ, nul ne songea plus à déserter, et la confiance du salut revint à tous.
Cinq jours après le combat, nous trouvâmes une picada, sentier de la largeur d'un homme, rarement de deux, tracé dans la forêt. Ce sentier nous conduisit à une maison, où nous nous rassasiâmes en tuant deux bœufs.
De là, nous continuâmes notre chemin vers Lages, où nous arrivâmes par un effroyable jour de pluie.