‹ Memoires de GaribaldiChapitre 33 sur 43 · ANITA · texte numérisé non relu

ANITA

Le motif de mon départ pour Saint-Simon eut pour but, sinon pour résultat, de faire exécuter quelques-uns de ces canots, faits d'un seul tronc d'arbre, à l'aide desquels je voulais ouvrir des communications avec une autre partie du lac. Mais pendantlesquelquesmois que j'y restai, lesarbrespromis ne parurent jamais, et rien de notre projet ne put, par conséquent, s'accomplir. Il en résulta que, comme j'ai l'oisiveté en horreur, au lieu dem'occuper de barques, je m'occupai de chevaux. Il y avait, en effet, à Saint-Simon des poulains en quantité, lesquels servirent à faire des cavaliers de mes marins.

Saint-Simon était une très-belle et très-spacieuse ferme, bien qu'alors abandonnée et détruite en partie; elle appartenait à un comte de Saint-Simon, autrefois exilé, à ceque je crois, et dont les héritiers étaient eux-mêmes exilés comme ennemis de la Ptépublique. Je ne sais s'il était quelque chose au fameux comte de Saint-Simon , fondateur de cette religion dont les adeptes m'avaient initié au cosmopolitisme et à la fraternité universelles.

20a MEMOIRES

Mais, pour le moment, comme ces Saint-Simonlà étaient pour nous des ennemis , nous traitâmes leur ferme en bien conquis : c'est-à-dire que nous nous emparâmes des maisons pour en faire des logements, et des bestiaux pour en faire notre nourriture ,

Quant à nos récréations, elles consistaient à dompter nos poulains , ou plutôt , les poulains de MM. de Saint-Simon.

Ce fut là que ma chère Anita me mit entre les bras notre premier-né. Au lieu de lui donner le nom d'un saint, je lui donnai celui d'un martyr.

Il s'appelle Menotti.

Il naquit le 16 septembre 1840, et avait, selon toute probabilité, été engendré le jour du combat de Santa Vittoria. Sa venue en ce monde sans accident était un vrai miracle, après les privations et les dangers soufferts par sa mère. Ces privations et ces souffrances, dont je n'ai point parlé afin de ne point interrompre mon récit, doivent trouver place au point où nous en sommes arrivés ; et c'est pour moi une piété que de faire connaître, sinon au monde, du moins aux quelques amis qui liront ce journal *, l'admirable créature que j'ai perdue.

1. Inutile de répéter que ce journal n'avait été écrit que pour quelques amis, et qu'il fallut les influences les plus intimes pour que Garibaldi me le confiât.

Anita, comme toujours, avait voulu m'accompagner et m'avait accompagné dans la campagne que nous venions de faire et que je viens de raconter.

On se rappelle que, réunis aux Serraniens, commandés par le colonel Aranha, nous battîmes à Santa Vittoria le brigadier Acunïia, de telle façon que la division ennemie fut complètement détruite. Pendant ce combat, Anita demeura à cheval au milieu du feu, spectatrice de notre victoire et de la défaite des impériaux. Elle fut, ce jour-là, la providence de nos blessés, qui, n'ayant ni chirurgien ni ambulance, étaient, tant bien que mal, pansés par nous-mêmes. Cette victoire remit, momentanément du moins, les trois départements de Lages, de Vaccaria et de Cima do. Serra, sous l'autorité de la République, et j'ai déjà raconté comment,au bout de quelques jours, nous entrâmes triomphants dans Lages.

Mais il n'en fut pas de même du combat de Coritibani.

J'ai raconté comment, malgré le courage de Texeira, notre cavalerie fut rompue, et comment, avec mes soixante-trois fantassins, je restai enveloppé par plus de cinq cents hommes de cavalerie ennemk"

Anita devait, dans cette journée, assister aux plus sombres péripéties de la guerre.

Ne se soumettant qu'à regret au rôle de simple spectatrice du combat, elle pressait la marche des munitions, craignant que les cartouches ne manquassent aux combattants : le feu que nous étions obligés de faire donnait à supposer, en effet, que si nos munitions n'étaient pas renouvelées, elles seraient bientôt épuisées; elle s'approchait donc dans ce but du lieu principal du combat , quand une vingtaine de cavaliers ennemis, poursuivant quelquesuns de nos fugitifs, tombèrent sur nos soldats du train. Excellente cavalière, et montant un admirable cheval, Anita pouvait fuir et leur échapper; mais cette poitrine de femme renfermait un cœur de héros : au lieu de fuir, elle excita nos soldats à se défendre, et se trouva tout à coup entourée par les impériaux. Un homme se fût rendu : elle mit les éperons dans le ventre de son cheval, et, d'un vigoureux élan, passa au milieu de l'ennemi, n'ayant reçu qu'une seule balle au travers de son chapeau, laquelle lui avait enlevé les cheveux, mais sans même effleurer le crâne. Peut-être se sauvait-elle, si son cheval ne s'était abattu, frappé à mort par une autre balle : elle dut alors se rendre, et fut présentée au colonel ennemi.

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Sublime de courage dans le danger, Anita grandissait encore, s'il est possible, dans l'adversité; de sorte qu'en présence de cet état-major, émerveillé de son courage, mais qui n'eut pas le bon goût de cacher devant une femme l'orgueil de la victoire, elle repoussa avec une rude et dédaigneuse fierté quelques mots qui lui parurent sentir le mépris pour les républicains vaincus, et combattit aussi vigoureusement de la parole qu'elle avait fait avec les armes.

Anita me croyait mort. Dans cette croyance, elle demanda et obtint la permission d'aller au milieu des cadavres chercher mon corps sur le champ de bataille. Longtemps elle erra seule et pareille à une ombre sur la plaine ensanglantée , cherchant celui qu'elle craignait de rencontrer, retournant ceux des morts qui étaient tombés le visage contre terre, et auxquels, par les vêtements ou par la taille, elle trouvait quelque ressemblance avec moi.

La recherche fut inutile ; c'était à moi, au contraire, que le sort réservait cette douleur, de baigner de mes larmes ses joues glacées; et lorsque cette angoisse suprême m'étreignit, il me fut défendu de répandre une poignée de terre, de jeter une tleur sur la tombe de la mère de mes fils!

Dès qu'elle fut à peu près sûre que j'existais

encore, Anita n'eut plus qu'une pensée, celle de fuir; — l'occasion ne tarda point à se présenter. — Profitant de l'ivresse de l'ennemi victorieux, elle passa dans une maison voisine de celle où on la gardait prisonnière, et où, sans la connaître, une femme la reçut et la protégea. — Mon manteau, que j'avais jeté loin de moi pour être plus libre de mes mouvements, était tombé au pouvoir d'un ennemi ; elle le lui échangea contre le sien, plus beau et d'une plus grande valeur. — La nuit vint, Anita s'élança dans la forêt et y disparut; il fallait à la fois avoir le cœur de lion et de gazelle de cette sainte créature, pour se risquer ainsi. Celui-là seul qui a vu les immenses forêts qui couvrent les cimes de l'Espinano, avec leurs pins séculaires, qui semblent destinés à soutenir le ciel et qui sont les colonnes de ce splendide temple de la nature, les gigantesques roseaux qui en peuplent les intervalles, et qui fourmillent d'animaux féroces et de reptiles dont la piqûre est mortelle, pourra se faire une idée des dangers qu'elle avait à courir, des difficultés qu'elle avait à surmon^ ter. Heureusement la fille des steppes américains ignorait ce que c'était que la peur; c'était, de Coritibani à Lages, vingt lieues à faire dans des bois impénétrables, seule, sans aliments; comment y parvint-elle? Dieu le sait.

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Le peu d'habitants de cette partie de la province qu'elle pouvait rencontrer, était hostile aux républicains, et aussitôt qu'ils connurent notre défaite, ils s'armèrent et dressèrent des embuscades sur plusieurs points, et particulièrement dans les picadas que devaient suivre les fugitifs dans la direction de Coritibani à Lages.

Dans les cabecaes, c'est-à-dire dans les parties presque impraticables de ces sentiers, il se fit un affreux carnage de nos malheureux compagnons. Anita traversa de nuit ces pas dangereux, et, soit sa bonne étoile, soit l'admirable résolution avec laquelle elle les franchit, son aspect fit toujours fuir les assassins, qui fuirent, disaient-ils, poursuivis par un être mystérieux !

En effet, c'était chose étrange à voir, que cette vaillante montée sur un ardent coursier demandé et obtenu dans une maison où elle avait reçu l'hospitalité, et cela, pendant une nuit de tempête, se ruant au galop à travers les rochers, à la lueur des éclairs et aux bruits de la foudre ; car telle fut réellement cette nuit de malheur. Quatre cavaliers, placés au passage du fleuve Canoas, s'enfuirent à l'aspect de cette vision, se précipitant derrière les buissons de la rive; pendant ce temps, Anita arrivait elle-même sur le bord du torrent; le torrent, gonflé par les

pluies, doublé par les ruisseaux descendus des montagnes, était devenu un fleuve; et cependant elle le traversait, ce fleuve furieux, non plus comme elle avait fait quelques jours auparavant dans une bonne barque, mais à la nage, mais cramponnée à la crinière de son cheval, que sa voix encourageait.

Le flot se précipitait en grondant, non pas dans un étroit espace, mais sur une étendue de cinq cents pas. Eh bien, saine et sauve elle atteignit l'autre rive.

Une tasse de café, avalé à la hâte à Lages, fut tout ce que prit l'intrépide voyageuse, pendant l'espace de quatre jours qu'elle mit à rejoindre à Vaccaria, le corps du colonel Aranha.

Là, nous nous retrouvâmes, Anita et moi, après une séparation de huit jours, et nous étant crus morts tous les deux.

On juge quelle joie fut la nôtre.

Eh bien, une plus grande joie encore m'attendait le jour où mon Anita, sur la péninsule qui ferme la lagune de Los Patos du côté de l'Atlantique, mit au jour, dans un rancho où elle avait reçu la plus généreuse hospitalité, notre bien-aimé Menotti.

L'enfant vint au monde avec une cicatrice à la tête; cette cicatrice lui venait de la chute de cheval qu'avait faite sa mère.

Et qu'ici, encore une fois, je renouvelle tous mes remerciments aux excellentes gens qui nous avaient donné l'hospitalité; je leur garde, qu'ils le croient bien, une éternelle reconnaissance. Dans le camp, où nous manquions des choses les plus nécessaires, et où je n'eusse^ certes pas trouvé un mouchoir à donner à la pauvre accouchée, elle n'eût pu triompher à ce moment suprême, où la femme a besoin de tant de forces et de tant soins.

Je me décidai néanmoins, pour aider mes pauvres chéris, car bien des choses manquaient, à faire un petit voyage à la Settembrina pour y acheter quelques vêtements. J'avais là de bons amis, et parmi eux un excellent nommé Blingini; je me mis donc en voyage à travers les campagnes inondées, et où j'avais de l'eau jusqu'au ventre de mon cheval; je passai au milieu d'un champ autrefois cultivé, nommé Rossa-Velha, où je rencontrai le capitaine de lanciers Massimo, lequel me reçut en bon compagnon ; il était dans cet excellent hivernage préposé à la garde des chevaux.

J'arrivai là, le soir, avec une pluie torrentielle; et le second jour n'étant pas meilleur, le bon capitaine fit tout ce qu'il put pour me retenir.

Mais l'objet pour lequel j'étais parti me tenait trop au cœur, pour m'arrêter en chemin, et, malgré U 12.

les observations de ce bon ami, je me remis en chemin, par ces plaines qui ressemblaient à un vaste lac. A la distance de quelques milles, j'entendis une vive fusillade du côté que je venais de quitter; il me vint quelques soupçons pleins d'angoisse, mais je ne pouvais revenir sur mes pas.

J'arrivai donc à la Settembrina, où j'achetai les quelques effets dont j'avais besoin ; après quoi, toujours inquiet de cette fusillade, je me remis en route pour Saint-Simon ; en repassant à la Rossa- Velha, je sus la cause du bruit que j'avais entendu, et le triste événement arrivé le jour même de mon départ.

Morinque, — le même qui m'avait surpris à Camacua, et que mes quatorze hommes et moi avions forcé de battre en retraite, avec un bras cassé, — Morinque avait surpris le capitaine Massimo, tous ses gens et tous ses quadrupèdes, la majeure partie des chevaux ; les meilleurs avaient été embarqués, les autres tués. Morinque avait exécuté cette surprise avec des navires de guerre et de l'infanterie; après quoi, ayant rembarqué ses fantassins, il s'était, avec sa cavalerie, dirigé sur Rio-Grande du Nord, en épouvantant sur sa route tous les petits partis républicains qui, se croyant en sûreté, s'étaient éparpillés sur le territoire; parmi eux se

trouvaient mes quelques marins, qui furent forcés de se réfugier dans la forêt.

Mon premier cri, on le comprend bien, fut: « Anita! Qu'est devenue Anita? »

Anita, le douzième jour après ses couches, par une effroyable tempête, était montée à cheval, à moitié nue, et son pauvre enfant en travers de sa selle, avait été obligée de se réfugier dans la forêt.

Je ne retrouvai donc au rancho, ni Anita, ni les bonnes gens qui lui avaient donné l'hospitalité; m.ais je les rejoignis à la lisière d'un bois où ils se tenaient, ne sachant pas exactement où en était l'ennemi, et s'ils avaient encore quelque chose à craindre.

Nous retournâmes à Saint-Simon, et nous y restâmes quelque temps encore; de là nous changeâmes notre camp, et l'établîmes sur la rive gauche du Capivari, c'est-à-dire sur le même fleuve où, une année auparavant, nous travaillions à transporter en chars nos bâtiments pour l'expédition de Sainte- Catherine, expédition qui nous avait si mal réussi.

Hélas ! là, mon cœur avait battu, gonflé d'espérances qui s'étaient tristement évanouies.

Le Capivari se forme de difl'érents ruisseaux échappés des lacs nombreux qui garnissent la partie septentrionale de la province de Rio-Grande,

sur les côtes de la mer et sur le versnnt oriental de la chaîne de l'Espinano, il prend son nom de la capinara, espèce de roseaux très-communs dans l'Amérique méridionale, et qui dans les colonies se nomment capiiieios.

De Capivari et de Sangrador do Abreu, canal qui sert de communication entre un marais et un lac où nous avions réuni quelques canots avec des peines inouïes, nous fîmes quelques voyages à la côte occidentale du lac, établissant des communications entre les deux rives , et transportant délia gente ^

1. Qu'on nous permette de nous servir de l'expression italienne, qui n'a pas d'équivalent en fracçais; délia gente veut tout dire : des hommes, des femmes, des enfants, des voyageurs, des oégooiauts, des flâneurs, etc., etc.

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