LEVÉE DU SIÈGE — ROSSETTI
Cependant la situation de l'armée républicaine empirait de jour en jour; ses besoins devenaient plus grands, ses ressources moindres; les deux combats de Taquari et de San José du Nord, avaient décimé l'infanterie, qui, quoique peu nombreuse, était le nerf des opérations du siège. Les suprêmes besoins engendrèrent la désertion; les ,populations, comme il arrive dans ces guerres par trop prolongées, se lassèrent ; la maladie de l'indifTérence, la pire de toutes, les prit, et de chaque côté on sentit que ie moment était venu d'en finir.
Dans cet état de choses, les impériaux firent des propositions d'accommodement, qui, bien qu'avantageuses relativement pour les républicains, furent refusées par eux : ce refus augmenta le mécontentement dans la partie la plus malheureuse, et par conséquent la plus fatiguée de l'armée et du peuple ; enfin on décida que le siège serait abandonné et que l'on se retirerait.
La division Canavarro, dont faisaient partie les ma-
fins, fut désignée pour commencer le mouvement, et ouvrir les passages de la serra, occupés par le général Labattue, Français au service de l'empereur. Bento Gonzalès, avec le reste de l'armée, marcherait à la queue et formerait l'arrièregarde.
La garnison républicaine de Settembrina devait le suivre et marcher la dernière; mais elle ne put exécuter ce mouvement; surprise par le fameux Morinque, la ville fut emportée.
Là fut tué mon cher Rossetti.
Tombé de cheval après avoir fait des prodiges de valeur, blessé dangereusement, sommé de se rendre, il aima mieux se faire tuer que de donner son épée.
Encore une âpre blessure pour mon cœur. On m'a entendu parler plus d'une fois de Rossetti, on sait combien je l'aimais; qu'on me permette donc, si insuffisante que soit ma plume, de dire à l'Italie ce que tant de fois je lui ai dit déjà:
0 Italie, ma mère, nous venons de perdre, moi un de mes frères les plus chers; et toi, un de tes fils les plus généreux !
Celui-là était enfant de Gênes. Il avait, par des pa-* rents qui connaissaient peu son caractère, été destiné à l'Église; c'était un des plus ardents patriotes ita-
liens que j'aie jamais connus. Enclin à la vie aventureuse, et ne pouvant respirer en Italie, il partit pour Rio de Janeiro, où tantôt il fit du commerce et tantôt du courtage; mais Rossetti n'était pas né pour être négociant, c'était une plante exotique poussant mal sur la terre de l'agio et du calcul ; ce n'est pas que Rossetti ne fût d'une intelligence fine et d'une nature apte à s'enrichir de toutes les connaissances; certes, en toutes choses, il pouvait aspirer au premier rang; mais Rossetti était le plus Italien de tous les Italiens, c'est-à-dire le plus généreux et le plus prodigue des hommes. — Or, avec de tels vices commerciaux, on ne fait pas fortune, mais on marche à pas de géant vers la ruine.
Il en fut ainsi de Rossetti.
Bon avec tous, sa maison était la maison de tous, particulièrement des Italiens malheureux. Il n'attendait pas que les proscrits vinssent le trouver, il allait au-devant d'eux; aussi fut-il bientôt à bout de ressources. Malheureux lui-même, ce cœur d'ange ne pouvait voir soufi'rir un Italien; s'il ne pouvait l'aider de sa bourse, il le faisait attendre dans sa pauvre cabane, courait les rues de la ville, et ne rentrait chez lui que rapportant du secours pour celui ou pour ceux qui attendaient; il est vrai que sa bonté, sa franchise, sa loyauté, l'avaient
fait l'ami de tout le monde, et que, dans ses pieux embarras, tout le monde l'aidait avec plaisir.
La bataille de Tarifa eut lieu, les républicains y furent battus par les impériaux; Bento Gonzalès et les principaux cbefs, faits prisonniers : ils furent conduits à Rio de Janeiro. Parmi eux était notre capitaine Zambeccari, et nous le connûmes, comme je l'ai raconté, dans les prisons de Santa Cruz. On parla de faire la course, de nous délivrer des lettres de marque; dès lors, Rossetti et moi n'eûmes plus de tranquillité que nous ne fussions lancés sur l'immensité de l'Océan, avec la bannière républicaine. Rossetti se chargea de tout, et parvint au but que nous nous proposions.
On sait le reste, puisque, à partir de ce moment-là, on ne nous a pas perdus de vue.
Hélas! il n'y a pas un coin de terre où ne dorment les os d'un Italien généreux; c'est pourquoi l'Italie ne devrait pas se réjouir, mais au contraire se couvrir de deuil. 0 pauvre Italie, tu sentiras véritablement leur absence , le jour où tu tenteras d'arracher ton cadavre aux corbeaux qui le dévorent.
Dii h (JARIBALDI 217
LA PICADA DAS ANTAS
Cette retraite, entreprise dans la saison d'hiver, au milieu d'un pays montagneux et par une pluie incessante, fut la plus terrible et la plus désastreuse que j'aie jamais vue.
Nous emmenions avec nous, pour toutes provisions, quelques vaches en laisse, sachant d'avance que nous ne trouverions aucun animal bon pour notre nourriture sur la route que nous allions parcourir.
Tout en battant en retraite nous-mêmes, nous poursuivions la division du général Labattue , mais sans la pouvoir jamais rejoindre. Seuls les Selvagiens*, manifestant leurs sympathies pour nous, attaquèrent son avant-garde. Nous vîmes de près ces hommes de la nature, et ils ne nous furent pas hostiles,
Anita, pendant cette retraite de trois mois, souffrit tout ce que l'on peut humainement souffrir sans
1 Hajjitaûts de la forêt.