‹ Memoires de GaribaldiChapitre 39 sur 43 · JO MÉMOIRES · texte numérisé non relu

JO MÉMOIRES

comme on le voit par les chiffres que nous venons de poser. Ils manquaient de munitions, de provisions de bouche, de poudre et de pain. On n'avait qu'à attendre, ils se rendaient; on attaqua, ils vainquirent. Ce fut le général patriote Alejo Cordova qui commença la bataille. Il commandait à quinze cents hommes. Il mit son drapeau au bout de son épée et cria :

— En avant !

— Au pas accéléré ou au pas ordinaire? demanda un officier.

— Au pas de la victpire, répondit-il.

Le soir, l'arm-ée espagnole tout entière avait capitulé et se trouvait prisonnière de ceux qu'elle avait tenus prisonniers.

Artigas, un des premiers, avait salué la révolution comme une libératrice. Il s'était mis à la tête du mouvement dans la campagne , et alors il était venu offrir à Pacheco de résigner à son tour entre ses mains le commandement, comme autrefois Pacheco avait fait pour lui.

Cet échange allait peut-être s'opérer, lorsque Pacheco fut surpris dans la maison de Casablanca, sur l'Uruguay, par des marins espagnols, et resta prisonnier entre leurs mains.

Artigas n'en continua pas moins son œuvre de

délivrance. En peu de temps , ii chassa les Espagnols de toute cette campagne dont il s'était fait roi, et les réduisit à la seule ville de Montevideo. Mais Montevideo pouvait présenter une sérieuse résistance, attendu qu'elle était la seconde ville fortifiée d'Amérique.

La première était Saint-Jean d'Uiloa.

A Montevideo s'étaient réfugiés tous les partisans des Espagnols, appuyés d'une armée de quatre mille hommes. Artigas, soutenu par l'alliance de Buenos- Ayres, mit le siège devant la ville.

Mais une armée portugaise vint en aide aux Es- ^pagnols et débloqua Montevideo.

En 18i2, nouveau siège de Montevideo. Le général Rondeau pour Buenos- Ayres , et Artigas pour les patriotes montévidéens , ont réuni leurs forces et sont revenus envelopper la ville.

Le siège dura vingt-trois mois; puis, enfin, une capitulation livra le siège de la future république Orientale aux assiégeants, commandés alors par le général Alvear.

Comment le général en chef était-iî Alvear et non Artigas? Nous allons le dire.

C'est qu'au bout de vingt mois de siège, après trois ans de contact entre les hommes de Buenos- Ayres et ceux de Montevideo, les dissemblances d'ha-

bitudes, de mœurs, je dirais presque de race, qui avaient été d'abord de simples causes de dissentiment, étaient peu à peu devenues des motifs deiiaine.

Artigas, comme Achille, s'était donc retiré sous sa tente, ou plutôt il emportait sa tente avec lui. Il avait disparu dans ces profondeurs de la prairie , si bien connues de sa jeunesse, au temps qu'il faisait le métier de contrebandier.

Le général Alvear l'avait remplacé, et se trouvait, lors de la reddition de Montevideo, général en chef des Portenos.

C'est ainsi qu'on appelle dans le pays les hommes de Buenos- Ayres, tandis qu'on appelle les Montevidéens les Orientaux.

Tâchons de faire comprendre ici les différences nombreuses qui existent entre les Portenos et les Orientaux.

L'homme de Buenos-Ayres, fixé dans le pays depuis trois cents ans dans la personne de son aïeul, a perdu, dès la fin du premier siècle de sa translation en Amérique, toutes les traditions de la mère patrie, c'est-à-dire de l'Espagne. Ses intérêts ressortent du sol; sa vie s'y est attachée. Les habitants de Buenos-Ayres sont presque aussi Américains aujourd'hui que l'étaient autrefois les Indiens, qu'ils ont conquis et auxquels ils se soiit substitués.

L'homme de Montevideo, au contraire, fixé depuis un siècle à peine dans le pays, — toujours dans la personne de son aïeul, bien entendu, — l'homme de Montevideo n'a pas eu le temps d'oublier qu'il est fils, petit-fils, arrière-petit-fils d'Espagnol. Il a le sentiment de sa nationalité nouvelle, mais sans avoir oublié les traditions de la vieille Europe, à laquelle il tient par la civilisation; tandis que l'homme de la campagne de Buenos-Ayres s'en éloigne tous les jours pour rentrer dans la barbarie.

Le pays non plus n'est pas sans influence sur ce mouvement, rétrograde d'un côté, progressif de l'autre.

La population de Buenos-Ayres, répandue sur des landes immenses, avec des habitations très-éloignées les unes des autres, dans des contrées dépourvues d'eau, manquant de bois, tristes d'aspect, —la populationbabitantdes chaumières mai construites, puise dans cet isolement, dans ces privations, dans ces distances, un caractère sombre, misérable, querelleur. Ses tendances remontent vers l'Indien sauvage des frontières du pays, avec lequel elle fait commerce de plumes d'autruche, de manteaux pour le cheval, et de bois de lances, toutes choses qu'il apporte des pays où la civilisation n'a pas pénétré , de centres inconnus dus Européens, et qu'il échange contre de t« i5

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l'eau-de-vie, du tabac, qu'il emporte vers ces grandes plaines des pampas dont il a pris le nom, ou auxquelles il a peut-être donné le sien.

La population de Montevideo, tout au contraire, occupe un beau pays, qu'arrosent des ruisseaux, que coupent des vallées. Elle n'a pas de grands bois, elle ne possède pas de vastes forêts, comme l'Amérique du Nord, c'est vrai; mais, au fond de chacune de ses vallées, elle a des ruisseaux ombragés parle quebrocho à l'écorce de fer, par Vubajai, par le sauce aux riches rameaux. En outre, elle est bien logée, bien nourrie. Ses maisons, villas, fermes ou métairies, sont rapprochées les unes des autres; et son caractère, ouvert et hospitalier, est enclin à cette civilisation dont le voisinage de la mer lui apporte incessamment le parfum sur les ailes du vent qui vient d'Europe.

Pour la population de Buenos-Ayres , le type de la perfection est l'Indien à cheval.

Pour l'homme de la campagne de Montevideo , c'est l'Européen, sanglé dans son habit, ficelé dans ba cravate, emprisonné entre ses sous-pieds et ses bretelles.

L'homme de Buenos-Ayres a la prétention d'être le premier en élégance. Il s'échauffe et s'apaise facilement. Il a plus d'imagination que les Montevi-

déens. Les premiers poètes que l'Amérique a connus sont nés à Buenos-Ayres. Varela et Lofmur, Dominguez et Marraol, sont des poètes porteaos.

L'homme de Montevideo est moins poétique, mais plus calme et plus ferme dans ses résolutions et dans ses projets. Si son rival a la prétention d'être le premier en élégance, il a celle d'être le premier en courage. Parmi ses poètes, on trouve les noms d'Hidalgo , de Berro , de Figuerta , de Juan-Carlos Gomez.

De leur côté, les femmes de Buenos-Ayres ont lo prétention d'être les plus belles femmes de l'Amérique méridionale, depuis le détroit de Lemaire jusqu'à la rivière des Amazones.

Peut-être, en effet, le visage des femmes de Montevideo est-il moins éclatant que celui de leurs voisines, mais leurs formes sont merveilleuses, mais leurs pieds, leurs mains et leurs tournures semblent être directement empruntées soit à Séville, soit à Grenade.

Ainsi, entre les deux pays ;

Rivalité de courage et d'élégance pour les hommes;

Rivalité de beauté, de grâce et de tournure pour les femmes;

Rivalité de talent pour les poètes, ces hermaphrodites de la société, irritables comme des hom*

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