‹ Memoires de GaribaldiChapitre 38 sur 43 · MONTEVIDEO · texte numérisé non relu

MONTEVIDEO

Lorsque le voyageur arrive d'Europe sur un des vaisseaux que les premiers habitants du pays prirent pour des maisons volantes, ce qu'il aperçoit d'abord, lorsque le matelot en vigie a crié : «Terre! » ce sont deux montagnes :

Une montagne de briques, qui est la cathédrale, l'église mère, la Matriz, comme on dit là-bas.

Puis une montagne de granit, marbrée de quelque verdure, et surmontée d'un fanal.

Celle-là s'appelle le Cerro,

Au fur et à mesure qu'il approche des tours de la cathédrale, dont les dômes de porcelaine scintillent au soleil, le voyageur distingue les miradores sans nombre et aux formes variées qui surmontent presque toutes les maisons; puis ces maisons elles-mêmes, rouges ou blanches , avec leurs terrasses , fraîches stations dusoir ; puis, au pied du Cerro, les Saladoras^ vaste édifice où l'on sale les viandes; puis, enfin, au fond de la baie, bordant la mer, les charmantes qidiitas, délices et orgueil des habitants, et qui font que, les jours de fête, on n'entend que ces mots courant par les rues :

— Allons dans le Miguelèle; — allons dans la Âgnada; — allons dans VArroyo-Seco.

Alors, si vous jetez l'ancre entre le Cerro et la ville dominée , de quelque point que vous la regardiez , par la gigantesque cathédrale; si la yole vous emporte rapidement vers la plage sous les efforts de ses six ramears; si, le jour, vous voyez sur la route de ces belles quintas des groupes de femmes en amazone, des cavaliers en habit de cheval; si, le soir, à travers les fenêtres ouvertes, et versant dans la rue des torrents de lumière et d'harmonie , vous entendez les chants du piano ou les plaintes de la harpe, les trilles pétillantes des quadrilles ou les

DE h GAHITÎALDI 249

notes plaintives de la romance, c'est que vous êtes à Montevideo, la vice-reine de ce fleuve d'argent dont Buenos-Ayres prétend être la reine, et qui se jette dans l'Atlantique par une embouchure de quatre-vingts lieues.

Ce fut Juan-Dias de Solis qui, le premier, vers le commencement de 1516, découvrit la côte et la rivière de la Plata. La première chose qu'aperçut la sentinelle en vigie fut le Cerro. Pleine de joie alors, elle s'écria en langue latine ;

-- Montem video !

De là le nom de la ville dont nous allons rapidement esquisser l'histoire.

Solis, déjà fier d'avoir découvert, un an auparavant, Rio de Janeiro, ne jouit pas longtemps de sa nouvelle découverte.

Ayant lancé dans la baie deux de ses navires, et ayant remonté la Plata avec le troisième, il céda aux signes d'amitié que lui firent les Indiens, tomba dans une embuscade et fut tué, rôti et mangé sur les bords d'un ruisseau qui, en mémoire de ce terrible événement, porte encore aujourd'hui le nom de Arroyo de Solis.

Cette horde d'Indiens anthropophages, très-bra» ves du reste, appartenait à la tribu primitive des Charruas; elle était maîtresse du pays, comme à

l'extrémité opposée du grand continent, les Hurons et les Sioux.

Aussi résista-t-elle aux Espagnols, qui furent forcés de bâtir Montevideo au milieu des combats de tous les jours, et surtout d'attaques de toutes les nuits : si bien que, grâce à cette résistance, Montevideo, quoique découverte, comme nous l'avons dit, en 1516, compte à peine cent ans de fondation.

Enfin, vers la fin du dernier siècle, un homme fit aux maîtres primitifs de la côte une guerre d'extermination, dans laquelle ils furent anéantis. Trois derniers combats — pendant lesquels, comme les anciens Teutons, ils placèrent au milieu d'eux femmes et enfants, et tombèrent sans reculer d'un pas — virent disparaître leurs derniers restes; et, monuments de cette défaite suprême, le voyageur peut encore aujourd'hui voir, blanchis , au pied de la montagne Augua, les ossements des derniers Charruas.

Cet autre Marins, vainqueur de ces autres Teutons, c'était le commandant de la campagne^ Jorge Pacheco, père du général Pacheco y Obes, de la bouche duquel, nous l'avons déjà dit, nous tenons les détails que nous allons mettre sous les yeux des lecteurs.

Mais les sauvages détruits léguaient au com-

DE J. GARIBALDI 2ïrj

lïie^ndant Pacheco des ennemis bien plus tenaces, bien plus dangereux, et surtout bien plus inexterminables que les Indiens, — attendu que ceux-là étaient soutenus, non pa? une croyance religieuse qui allait chaque jour s'affaiblissant, mais, au contraire, par un intérêt matériel qui allait chaque jour augmentant; — et ces ennemis, c'étaient les contrebandiers du Brésil.

Le système prohibitif était la base du commerce espagnol : c'était donc une guerre acharnée entre le commandant de la campagne et les contrebandiers qui, tantôt par ruse, tantôt par force, essayaient d'introduire, sur le territoire montevidéen, leurs étoffes et leur tabac.

La lutte fut longue, acharnée, mortelle. Don Jorge Pacheco , homme d'une force herculéenne, d'une taille gigantesque, d'une surveillance inouïe, était enfin arrivé, — il l'espérait du moins, — non pas à anéantir les contrebandiers, comme il avait fait des Charrias, c'était chose impossible, mais à les éloigner de la ville, — lorsque tout à coup ils reparurent plus hardis, plus actifs et mieux ralliés que jamai^ autour d'une volonté unique aussi puissante, aiissi courageuse et surtout aussi intelligente que pcgivaiè l'être celle du commandant Pacheco,

24a MÉMOIRES

Le commandant lança ses espions par la campagne, et s'informa des causes de celte recrudescence d'hostilités.

Tous revinrent avec un même nom à la bouche :

— Artigas!

Qu'était-ce donc que cet Artigas?

Un jeune homme de vingt à vingt-cinq ans, brave comme un vieil Espagnol, subtil comme un Gharrua, alerte comme un gaucho : il avait des trois races, sinon dans le sang, du moins dans l'esprit.

Ce fut alors une lutte admirable de ruse et de force entre le vieux commandant de la campagne et le jeune contrebandier; mais l'un était jeune et croissait en force ; l'autre était, non pas vieux, mais fatigué.

Pendant quatre ou cinq ans, Pacheco poursuivit Artigas, le battant partout où il se montrait; mais Artigas, battu, n'était point tué ni pris; — le lendemain, il reparaissait. — L'homme de la ville se fatigua le premier de la lutte, et, comme un de ces anciens Romains du temps de la République, qui sacrifiaient leur orgueil au bien du pays, il alla proposer au gouvernement de résigner ses pouvoirs, à la condition que l'on ferait Artigas chef de la cam* pagne à sa place; Artigas, à son avis, pouvant seul mettre fin à l'œuvre que lui, Pacheco, ne pouvait

accomplir, c'est-à-dire à l'extermination des contrebandiers.

Le gouvernement accepta, et, comme ces bandits romains qui font leur soumission au pape, et qui se promènent vénérés dans la ville dont ils ont été la terreur, Artigas fit son entrée à Montevideo, et reprit l'œuvre d'extermination au point où elle s'était échappée des mains de son prédécesseur.

Au bout d'un an, la contrebande était, sinon anéantie, du moins disparue.

Cela se passait cinquante-huit ou soixante ans avant les événements auxquels va se trouver mêlé Garibaldi; mais nous sommes auteur dramatique avant tout, et nous ne pouvons nous habituer à ne pas ouvrir nos drames par un prologue ; ce prologue, au reste, n'est pas sans intérêt, et fait connaître des hommes et des localités assez inconnus en France.

Artigas avait alors vingt-sept ou vingt-huit ans; ainsi, à l'époque où le général Pacheco me donnait ces détails, il en avait quatre-vingt-treize, et vivait ignoré dans une petite quinta du président du Paraguay. Depuis, sans doute, est-il mort.

C'était un jeune homme, beau, brave et fort, et qui représentait une des trois puissances qui régn^reBt tour à tour sur Montevideo,

Don Jorge Pacheco était le type de la valeur chevaleresque du vieux monde; celte valeur chevaleresque qui a traversé les mers avec Colomb, Pizarre et Fernand Cortez.

Artigas était, lui, l'homme de la campagne; il pouvait représenter ce qu'on appelait là-bas le parti national, placé entre les Portugais et les Espagnols, c'est-à-dire entre les étrangers restés Portugais et Espagnols par leur séjour dans des villes où tout leur rappelait des mœurs portugaises et espagnoles.

Puis restait un troisième type et même une troisième puissance, dont il faut bien que nous parlions, et qui est à la fois le fléau de l'homme des villes et de l'homme de la campagne.

Ce troisième type, c'est le gaucho, dont Gari baldi vous a dit un mot caractéristique et pittoresque. Il l'a appelé « le centaure du nouveau monde. »

En France, nous appelons gaucho tout ce qui vit dans ces vastes plaines, ces immenses steppes, ces pampas infinies qui s'étendent des bords de la mer au versant oriental des Andes. Nous nous trompons: le capitaine Head, de la marine anglaise, mit le premier en vogue cette manie de confondre le gaucho avec l'habitant de la campagne, qui, dans

DE J. GARIIIALDI 249

sa fierté, repousse non-seulement la similitude, mais encore la com4)araison.

Le gaucho est le bohémien du nouveau monde. Sans biens, sans maison, sans famille, il a pour tout bien son puncho, son cheval, son couteau, son lasso et ses bolas.

Son couteau, c'est son arme; son lasso et ses bolas, c'est son industrie.

Artigas demeura donc commandant de la campagne, à la grande satisfaction de tout le monde, à l'exception des contrebandiers ; et il se trouvait encore chargé de cette importante fonction lorsque éclata la révolution de 1810, révolution qui avait pour but et qui eut, en effet, pour résultat d'anéantir la domination espagnole dans le nouveau monde.

Elle commença donc en 1810, à Buenos- Ayres, et s'acheva en Bolivie, à la bataille d'Ayacuncho, en 1824.

Le chef des forces indépendantes était alors le général Antonio-José de Suere; il avait cinq mille hommes sous ses ordres.

Le général en chef des troupes espagnoles était don José de Laserna, le dernier vice-roi du Pérou; il commandait onze mille hommes.

Les patriotes n'avaient qu'un seul canon; ils étaient un contre deux, pas même un contre deux,

Page 1