JE REVIENS £N EUROPE
J'eus recours à un moyen qui réussit toujours près des cœurs généreux : j'ouvris une souscription parmi mes compatriotes.
La chose commençait à marcher, lorsque quelques mauvais esprits essayèrent de soulever parmi les légionnaires un parti contre moi, en intimidant ceux qui étaient disposés à me suivre. On insinuait à ces pauvres gens que je les conduisais à une mort certaine, que Tentrepriseque je rêvais était impossible, et qu'un sort pareil à celui des frères Bandiera leur était réservé. Il en résulta que les plus timides se retirèrent, et que je restai avec quatrevingt-cinq hommes, et encore, sur ces quatrevingt-cinq, vingt*neuf nous abandonnèrent-ils, une fois embarqués.
Par bonheur, ceux qui demeuraient avec moi étaient les plus vaillants, survivants presque tous de notre combat de San^Àntonio. En outre, j'avais
quelques Orientaux confiants dans ma fortune et, parmi eux, mon pauvre nègre Aguyar, qui fut tué RU siège de Rome.
J'ai dit que j'avais provoqué, parmi les Italiens, une souscription pour aider à notre départ. La plus forte partie de cette souscription avait été fournie par Etienne Antonini, Génois établi à Montevideo.
Le gouvernement, de son côté, ofiPrit de nous aider de tout son pouvoir; mais je le savais si pauvre, que je ne voulus accepter de lui que deux canons et huit cents fusils, que je fis transporter sur notre Vick.
Au moment du départ, il nous arriva, avec le commandant du Biponte-Gazolo^ de Nervi, la même chose qui arriva aux Français, lors de la croisade de Baudouin avec les Vénitiens, ceux-ci ayant promis de les transporter en terre sainte : c'est que son exigence fut telle, qu'il fallut tout vendre, jusqu'à nos chemises, pour le satisfaire, si bien que, pendant la traversée, quelques-uns restèrent couchés faute d'habits pour se vêtir.
Nous étions déjà à trois cents lieues des côtes, à peu près à la hauteur ces bouches de l'Orénoque, et je m'amusais avec Orrigoni à harponner des marsouins sur le beaupré, quand tout à coup j'entendis retentir le cri « Au feu I »
Sauter du beaupré sur la poulaine» de la poulaine sur le pont, et me laisser couler par le panneau, fat l'affaire d'une seconde.
En faisant une distribution de vivres, le distributeur avait eu l'imprudence de tirer de l'eau-devie d'un baril avec une chandelle à la main; l'eaude-vie avait pris feu, celui qui la tirait avait perdu la tête, et, au lieu de refermer le baril, avait laissé l'eau-de-vie couler à flots ; la soute aux vivres, séparée de la sainte-barbe par une planche épaisse d'un pouce à peine, était un véritable lac de feu.
C'est là que je vis combien les hommes les plus braves sont accessibles à la peur, quand le danger se présente à eux sous un aspect autre que celui dont ils ont l'habitude.
Tous ces hommes, qui étaient des héros sur le champ de bataille,* se heurtaient, couraient, perdaient la tête, tremblants et effarés comme des enfants.
Au bout de dix minutes, aidé d'Anzani, qui avait quitté son lit au premier cri d'alarme, j'avais éteint le feu.
Le pauvre Anzani, en effet, gardait le lit, non pas qu'il fût tout à fait dénué de vêtements, mais parce qu'il était déjà violemment atteint de la maladie u. 4
dont il devait mourîf 6n arrivant à Gênes, c'est-àdire d*tîne phlhisie pulmonaire.
(. Cet homme admirable, auquel soû plus mortel ennemi, s'il avait pu avoir uii ennemi, n*aurait pas su trouver un seul défaut, après avoir consacré sa vie à la cause de la liberté, Voulait que ses derniers moments fui^âent encore utiles à ses compagnons d'armes; tous les jours, on l'aidait à monter sur le pont; quand il ne put plus y monter, il s'y fit porter, et, là, couché sur un tnatelas, souvent s^appuyant sur moi, il dôfinait des leçons de stratégie aux légionnaires, rassemblés autour de lui à Tarrière du bâtiment.
C'était un véritable dictionnaire des sciences que lé pauvte Anzahi ; il me serait aussi difficile d'énumérer les choses qu'il savait que de trouver une chose qu'il ne sût pas.
A Palo, à cinq milles environ d'Alicante, nous descendîmes à terre pour acheter une chèvre et des oranges à Anzani.
Ce fut là que nous sûmes, par le vice-consul sarde^ une partie des événements qui se passaient en Italie.
Nous apprîmes que la constitution piémôn* taise avait été proclamée et que les cinq glorieuses journées de Milan avaient eu lieu, — toutes
DE J, GAUIPUDI 03
cbosep que mw 9^ pouvions pas savoir lor9 dç notre d<ipapt de B(potpTideO| c'est-àrcjire le %^ mars 1848*
Le vice-consul pous dit Qu'il ayait vu passer des bâtiments italiens av^c )e drapeau tricolore, Il ne m'en fallut pas davantage pour me décider à arborer r^tepdard de l'indépendapce, J'amenai le pavillon de J^optevideo, sous lequel nons naviguionst et je bissai immédiatement, k la corne de nçtr^ bâtimenti 1^ drapeau sardCs improvisa avec un demi-drap da lit| nnç oasaque rouge çt le reste des parçmmts v^rts d^ notre nniforme de bord.
On so rappelle qne nptrfi uniforme était la blouse ronge i^ parements verts, lisérés de blanc
l^ 84 juiov jour ilo la Saint^Jean, nous arrivâmes en vue de Nice, Beayconp étaient d'avis que nous nedevionspasdébarquersans plus amples renMgnaments.
Je risquais plus que personne, puisque j'étais encora sous le coup d'une condamnation h mort.
Je n'bésitai pas cependant,*-^ op, plutôt, je n'eusse pas hésité, car, reconnu par des hommes qui montaient une embarcation, mon nom «e répandit aussitôt, et à peine mon nom fut^il répandu, que Nice tout entière se précipita vers le port, et qu'il fallut, an milieu des acclamations, accepter les (êtes qui nous étaient offertes de tous les côtés. Dé9 que l'on
sut que j'étais à Nice, et que j'avais traversé l'Océan pour venir en aide à la liberté italienne» les volontaires accoururent de toutes parts.
Mais j'avaisy pour le moment, des vues que je croyais meilleures.
De môme que j'avais cru dans le pape Pie IX, je croyais dans le roi Charles- Albert; au lieu de me préoccuper de Medici, que j'avais expédié, comme )e l'ai dit, à Via-Reggio, pour y 'organiser l'insurrection, trouvant l'insurrection organisée et le roi de Piémont à sa tète, je crus que ce que j'avais de mieux à faire était d'aller lui offrir mes services.
Je dis adieu à mon pauvre Anzani, adieu d'autant plus douloureux que nous savions tous deux que nous ne devions plus nous revoir, et je me rembarquai pour Gênes, d'où je gagnai le quartier général du roi Charles-Albert.
L'événement me prouva que j'avais eu tort. Nous nous quittâmes, le roi et moi, mécontents l'un de l'autre, et je revins à Turin, où j'appris la mort d'Anzani.
Je perdais la moitié de mon cœur.
Lltalie perdait un de ses enfants les plus distmgués.
Italie ! Italie I mère infortunée I quel deuil poui toi le jour où ce brave parmi les braves, ce loyal
DE J. GARIBÀLDI 65
parmi les loyaux, ferma les yeux pour toujours à la lumière de ton beau soleil I
A la mort d'un homme comme Anzani, je te le dis, 6 Italie I la nation qui lui a donné naissance doit, du plus profond de ses entrailles, pousser un cri de douleur, et, si elle ne pleure pas, si elle ne se lamente pas comme Rachel dans Rama, cette nation n'est digne ni de sympathie ni de pitié, elle qui n'aura eu ni sympathie ni pitié pour ses plus généreux martyrs.
Oh! martyr, cent fois martyr fut notre bienaimé Anzani, et la torture la plus cruelle soufferte par ce vaillant fut de toucher la terre natale, pauvre moribond, et de ne pas finir comme il avait vécu, en combattant pour elle, pour son honneur, pour sa régénération.
Anzani I si un génie pareil au tien avait présidé aux combats de la Lombardie, à la bataille de Novare, au siège de Rome, l'étranger ne souillerait plus la terre natale et ne foulerait pas insolemment les ossements de nos preux !
La légion italienne, on l'a vu, avait peu fait avant l'arrivée d'Anzani; lui venu, sous ses auspices, elle parcourut une carrière de gloire à rendre jalouses les nations les plus vantées.
Parmi tous les militaires, les soldats, les comli. 4.
m MÉMOIRES
battants, parmi tous les hommes portant le mousquet ou Tépée enfin, que j'ai connus, je n'en sais pas un qui puisse égaler Anzani dans les dons de la nature, dans les inspirations du courage, dans les applications de la science. H avait la valeur bouillante de Massena, le sang-froid de Davesio, la sérénité, la bravoure et le tempérament guerrier de Manara ^
Les connaissances militaires d'Anzani, sa science de toutes choses, n'étaient égalées par personne. Doué d'une mémoire sans pareille, il parlait avec une précision inouïe des choses passées, ces choses passées remontassent-elles à l'antiquité.
Dans les dernières années de sa vie, son caractère s'était sensiblement altéré; il était devenu acre, rascible, intolérant, et, pauvre Anzani, ce n'était pas sans motif qu'il avait ainsi changé I Tourmenté presque constamment par des douleurs, suites de ses nombreuses blessures et de la vie orageuse qu'il avait menée pendant tant d'années, il traînait une intolérable existence, une existence de martyr.
Je laisse à une main plus habile que la mienne
1. JjQ lecteur ne connaît pas encore ces trois autres martyrs de la liberté italienne; mais bientôt il fera connaissance avec eux. Garibaldi, qui n'écrivail pas pour être impripi^» parie, en quelque sorte, à lui-même, et non aux {ecteurp.
DE h PAIUPALDI «7
le soin de tracer la vie militaire d'Anzani, digne d'occuper les veilles d'un écrivain éminent. En Italie, en Grèce, en Portugal, en Espagne, en Amérique, on retrouvera, eq Rivant ses traces, les documents de la vie d'un héros.
Le journal de la légion italienne de Montevideo, tenu par Anzani, n'est qu'un épisode de sa vie. Il fat l'âme de cette légion, dressée, conduite, administrée par lui, et avec laquelle il s'était identifié,
Q Italie \ quand le Tout-Puissant aura marqué le tQnufl 4§ t^^ XMlbeum, il t^ dooiierat dea Aniani pour guider t#a fils à J'QAermiofttioQ d« çenn qui ta Tilipepd^Rt et t9 tifrMAninmli
C3 HÉMOIRItS
KMCORK M0NTBVID1EO
Avant de commencer le récit de la campagne de Lombardie, exécutée par Garibaldi en 4848, disons, à propos de Montevideo, tout ce que lui, dans sa modestie, n'a pas pu dire, racontons tout ce qu'il n'a pas pu raconter.
On se rappelle le combat du 24 avril 1844, le périlleux passage de la Boyada; on sait de quelle façon les légionnaires italiens s'y comportèrent.
L'officier qui faisait le rapport au général Paz se contenta, à propos des légionnaires, de lui dire:
— Us se sont battus comme des tigres. ^
— Ce n'est pas étonnant, répondit le général Paz ils sont commandés par un lion.
DE J. 6ÀRIBÀLDI CO
Après la bataille de San-Antonîo, l'amiral Laine, qui commandait la station de la Plata, frappé d'étonnement par ce merveilleux fait d'armes, écrivit à Garibaldi la lettre suivante, dont l'autographe est entre les mains de G.-B. Guneo, ami de Garibaldi. L'amiral Laine montait la frégate V Africaine.
«Je vous félicite, mon cher général, d'avoir si puissamment contribué, par votre intelligente et intrépide conduite, à l'accomplissement du fait d'armes dont se seraient enorgueillis les soldats de la grande armée qui, pour un moment, domina l'Europe.
» Je vous félicite également pour la simplicité et la modestie qui rendent plus précieuse la lecture de la relation dans laquelle vous donnez les plus minutieux détails d'un fait d'armes duquel on peut, sans crainte, vous attribuer tout l'honneur.
» Au reste, cette modestie vous a captivé les sympathies des personnes aptes à apprécier convenablement ce que vous êtes arrivé à faire depuis six mois, personnes parmi lesquelles il faut compter, au premier rang, notre ministre plénipotentiaire, l'honorable baron Deffaudis, qui honore votre caractère et dans lequel vous avez un chaud défenseur.
10 MiMOIBEt
surtout lorsqu'il s'agit d'écrire à Paris dans le but d*y détruire les impressions défavorables que peuvent faire naître certains articles de Journaux, rédigés par des personnes peu habituées à dire la vérité, même lorsqu'elles racontent des faits arrivés sous leurs propres yeux.
» Recevez, général, l'assurance de mon estime.
» Laine. »
Ce ne fut pas tout que d'avoir éerit à Garibaldi, l'amiral Laine voulut lui porter ses compliments en personne. Il se fit débarquer à Montevideo et se rendit dans la rue du Portone, où habitait 6ari<« baldi. Ce logement, aussi pauvre que celui du dernier légionnaire, ne fermait point et était, jour et nuit, ouvert à tout le monde, parHculiêremmt au vent et à la pluîe, comme me le disait Garibaldi en me racontant cette anecdote.
Or, il était nuit; l'amiral Laine poussa la porte et, comme la maison n'était pas éclairée, il se heurta contre une chaise.
— Holà! dit-il, faut-il absolument que l'on se casse le cou lorsqu'on vient voir Garibaldi î
— Hét femme, cria Garibaldi à son tour, sans reconnaître la voix de l'amiral, n'entends-tu pas qu'il y a quelqu'un dans Fantichanibre f Édaire.
D£ J. GÀRIfiALDI 71
— Et avec quoi veux-tu que j'éclaire 1 répondit Anita, ne sais-tu pas quil n'y a pas deux sous à la maison pour acheter une chandelle?
? -^ C'est traî, répondit philosophiquement 6aribaldi.
Et il se leva; et, allant ouvrir la porte de la pièce où il était :
— Par ici , dit-il, par icil — afin que sa voix, à défaut de lumière, guidât le visiteur.
L*amiral Laine entra; Tobscurité était telle, qu'il fut obligé de se nommer pour que Garibaldi sût à qui il avait afTaire.
— Amiral, dil-il, vous m*excuserez, mais, quand j'ai fait mon traité avec la république de Montevideo, j'ai oublié, parmi In rations qui nous sont dues, de spécifier une ration de chandelles. Or, comme vous l'a dit Anita, la maison, n'ayant pas eu deux sous pour acheter une chandelle, reste dans l'obscurité. Par bonheur, je présume que vous venez pour causer avec moi et non pour me voir.
L'amiral, en effet, causa avec Garibaldi, mais ne le vit pas.
En sortant, il se rendit chez le général Pacheco y Obes, ministre de la guerre, et lui raconta ce qui venait de lui arriver.
Le ministre de la guerre , qui venait de rendre le décret qu'on va lire, prit aussitôt cent patagons (cinq cents francs) et les envoya à Garibaldi. .
Garibaldi ne voulut pas blesser son ami Pacheco en les refusant; mais, le lendemain, au point du jour, prenant les cent patagons, il alla les distribuer aux veuves et aux enfants des soldats tués au Salto San- Antonio, ne conservant pour lui que ce qu'il en fallait pour acheter une livre de chandelles, qu'il invita sa femme à économiser, pour le cas où l'amiral Laine viendrait lui faire une seconde visite.
Voici le décret que rédigeait Pacheco y Obes, lorsque l'amiral Laine était venu faire un appel à sa munificence \
ORDBB «ÉlflÊEAL
(f Pour donner à nos preux compagnons d'armes qui se sont immortalisés dans les champs de San- Antonio, une haute preuve de l'estime dans laquelle les tient l'armée qu'ils ont illustrée comme eux dans ce mémorable combat;
» Le ministre de la guerre décide :
» 1« Le 15 courant, jour désigné par l'autorité pour remettre à la légion italienne copie du décret suivant, il y aura une grande parade de la garnison, qui se réunira dans la rue du Marché, appuyant sa
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droite à la petite place du môme nom et dans Tordre qu'indiquera l*état-major.
y> 2'* La légion italienne se réunira sur la place de la Constitution, tournant le dos à la cathédrale, Bt, Ik, elle recevra la susdite copie, qui lui sera remise par une députation présidée par le colonel Francesco Tages, et composée d'un chef, d'un officier, d'un sergent et d'un soldat de chaque corps.
» 3« La députation, rentrée dans ses corps respectifs, se dirigera avec eux vers la place indiquée en défilant en colonne d'honneur devant la légion italienne, et cela tandis que les chefs de corps salueront du cri de Vive la Patrie ! vivent le général Garibaldi et ses braves œmpagnonsi
n A"" Les régiments devront être en ligne à dix heures du matin,
» 5** Il sera donné copie authentique de cet ordre du jour à la légion italienne et au général Garibaldi.
» Pacheco t Obes. »
Le décret portait :
!• Que les mots suivants seraient inscrits en lettres d'or sur la bannière de la légion italienne :
Action du 8 février 1846 de la légion Oalienm aux ordres de Garibaldi.
2* Qae la légion italienne aurait la préséance dcins toutes les parades;
3"* Que les noms des morts tombés dans cette rencontre seraient inscrits sur un tableau placé dans la salle du gouvernement;
4<* Que tous les légionnaires porteraient pour marque distinctive, au bras gauche, un écu sur lequel une couronne entourerait Tinscription suivante :
InvincibiK cambatUronOy 8 febraio 1846.
En outre, Garibaldi» voulant donner une suprême attestation de sa sympathie et de sa reconnaissance aux légionnaires qui étaient tombés en combattant à ses côtés, dans la journée du 8 février, fit élever sur le champ de bataille une grande croix qui portait sur une de ses faces cette inscription :
Am XXXVI Italiens morts k 8 février MDCCCXLVI.
Et de l'autre côté :
CLXXXIV Italiens dans le champ San-Antonio.
DK 4. GAîaUALDI 73
SI pauvre que fût Garibaidi, ii trottva cependant, un jour, un légionnaire plus pauvre que lui.
Ce légionnaire n'avait pas de chemise.
Garibaidi Temmena dans un coin, ôta sa chemise et la lui donna.
En rentrant chez lui, il en demanda une autre à âfiitai
Mais Anita, secouant la tête :
— Tu sais bien, dit-elle, que tu n'en avais quHine ; tu Tas donnée, tant pis pour toi!
Et ce fut Garibaidi qui resta à son tour sans chemise , jusqu'à ce qu'Anzani lui en eût donné une.
Mais c'est qu'aussi Garibaidi était incorrigible.
Un jour, ayant capturé un navire ennemi, il partagea le butin avec ses compagnons.
Les parts faîtes , il appela à lui ses hommes , les uns après les autres , et les interrogea sur l'état de leur famille*
Aux plus besoigneux il faisait une part sur la sienne, disant :
— Prenez ceci, c'est pour vos enfants.
U y avait, en outre, une forte somme d'argent à
bord; mais Garibaldi l'envoya au trésor de Montevideo, n*en voulant pas toucher un centime.
Quelque temps après, la part de prise était si bien partie, gu'il ne restait plus que trois sous à la maison.
Ces trois sous sont l'objet d'une anecdote que m'a racolitée Garibaldi lui-môme.
Un jour, il entendit sa petite fille Teresita pousser de grands cris.
11 adorait l'enfant; il courut voir ce dont il s'agissait.
L'enfant avait roulé du haut en bas de l'escalier; elle avait la figure en sang.
Garibaldi, ne sachant comment la consoler, avisa trois sous qui formaient toute la fortune de la maison et que l'on réservait pour les grandes circonstances.
Il prit ces trois sous, et sortit pour acheter quelque jouet qui pût consoler l'enfant.
A la porte, il rencontra un émissaire du président Joaquin Souarez, qui le cherchait de la part de son maître pour une communication importante.
Garibaldi se rendit aussitôt chez le président, oubliant le motif qui l'avait fait sortir et tenant machinalement les trois sous dans sa main.
La conférence dura deux heures; il s'agissait, en elTet, de choses importantes.
DE J. GÂRIBALDI 77
Garibaldi, au bout de ces deux heures, rentra chez lui ; Tenfant était calmée, mais Anita était fort inquiète.
— On a volé la bourse I lui dit-elle dès qu'elle le vit.
Garibaldi pensa alors aux trois sous qu'il avait toujours dans la main.
C'était lui le voleur»
7S Ml..u^..c:l:>
CAMPAGflK DB LOVBÀHDH
Maintenant, nous allons, avec Taide d'un ami de Garibaldi, du brave colonel Medici, que Ton jugera, d'ailleurs, par la simplicité de ses paroles, reprendre notre récit où Garibaldi Ta interrompu.
Son départ pour la Sicile nous forcerait d'arrêter ici ses Mémoires, si Medici ne se chargait de les continuer.
Et, nous l'avouons, cette manière de parler de Garibaldi nous plaît mieux que de le laisser parler lui-môme de lui-môme.
En effet, lorsque Garibaldi raconte, il oublie sans cesse la part qu'il a prise aux actions qu'il narre pour exalter celle qu'y ont prise ses compagnons. Or, puisque c'est spécialement de lui que nous nous
DE h GARIBALDI 79
occupons, mieux vaut, pour le voir dans 8on véritable jour, qu'il y soit placé par un autre que luimême.
Nous allons donc laisser le colonel Medici raconter la campagne de Lombardie en 1848.
Je partis de (londres pour Montevideo vers la naoitié de Tannée 1846,
Aucun motif politique ni commercial ne m'appelait dans TAmérique du Sud : j'y allais pour ma santé.
Les médecins me croyaient atteint de pbthisie pulmonaire; mes opinions libérales m'avaient fait exiler de l'Italie; je pie décidai à traverser la mer.
J'arrivai: ^ Montevideo sept ou huit mois après l'affarre du Salto San-Antonio. La réputation de la légion italienne était dans toute son efflorescence. Garib^ldi était alors le héros du moment. Je fis connaissance avec lui, je le priai de me recevoir dans sa légion : il y consentit. \
Le lendemain, j'avais revêtu la blouse rouge aux parements verts, et je me disais avec orgueil :
— Je suis soldat de Garibaldi I
Bientôt je me liai plus intimement avec lui. U me prit en amitié, puis en confiance, et, lorsque tout fut décidé pour son départ, un mois avant qu'il quittât Montevideo, je partis sur un paquebot faisant voile pour le Havre.
J'avais ses instructions, instructions claires et précises, comme toutes celles que donne Garibaldi.
J'étais chargé d'aller en Piémont et en Toscane et d'y voir plusieurs hommes éminents, et, entre autres, Fanti, Guerazzi et Beluomini, le fils du général.
J'avais l'adresse de Guerazzi, caché près de Pistoia.
Aidé de ces puissants auxiliaires, je devais organiser l'insurrection; Garibaldi, en débarquant à Via-Reggio, la trouverait prête; nous nous emparerions de Lucques et nous marcherions où serait l'espérance.
Je traversai Paris lors de l'émeute du 15 mai ; je passai en Italie, et, au bout d'un mois, j'avais trois cents hommes prêts à marcher où je les conduirais, fût-ce en enfer.
Ce fut alors que j'appris que Garibaldi était débarqué à Nice.
Mon premier sentiment fut d'être vivement blessé
DE J. GÂRIBALDI 61
qu'il eût ainsi, oublié ce gui était convenu entre nous.
J'appris bientôt que Garibaldi avait quitté Nice et y avait laissé Anzani mourant.
J'aimais beaucoup Anzani; tout le monde l'ai* mait.
Je courus à Nice; Anzani était encore vivant..
Je le fis transporter à Gènes, où' il reçut l'hospitalité de l'agonie au palais du marquis Gavotto, dans l'appartement qu'y occupait le peintre Gallino.
Je m'établis à son chevet et ne le quittai plus.
Il était préoccupé, plus que cela n'en valait la peine, de ma bouderie contre Garibaldi. Souvent il m'en parlait; un jour, il me prit la main et, avec un accent prophétique qui avait l'air d'avoir son inspiration dans un autre monde :
— Medici, me dit-il, ne sois pas sévère pour Garibaldi ; c'est un homme qui a reçu du ciel une telle fortune, qu'il est bien de l'appuyer et de la suivre. L'avenir de l'Italie est en lui; c'est un prédestiné. Je me suis plus d'une fois brouillé avec lui ; mais, convaincu de sa mission, je suis toujours revenu à lui le premier.
Ces mots me frappèrent comme nous frappent les dernières paroles d'un mourant, et bien sou-* n. 5.
vent, depuis, je les ai entendus bruire à mon oreille.
Anzani était philosophé et pratiquait peu les devoirs matériels de la religion. Cependant, au moment de mourir, et comme on lui demandait s'il ne voulait pas voir un prêtre :
— Oui, répondit-il, faites-en venir un.
Et, comme je m'étonnais de cet acte, que j'appelais une faiblesse :
~ Mon ami, me dit41, Tltalie attend beaucoup en ce moment de deux hommes, de Pie IX et de Garibaldi. Eh bien, il ne faut pas que Ton accuse les hommes revenus avec Garibaldi d'être des hérétiques.
Sur quoi, il reçut les sacrements.
La même nuit, vers trois heures du matin, il mourut entre mes bras sans avoir perdu un instant sa connaissance, sans avoir eu une minute de délire.
Ses derniers mots furent :
•*<- N'oublie pas ma recommandation k propos de Garibaldi.
Et il rendit le dernier soupir.
Le corps et les papiers d'Anzani furent remis à son frère, homme entièrement dévoué au parti autrichien.
DE J, GABTnALTlT 83
Le corps fut ramené h Alzate, patrie d'Anzani, et le cadavre de cet homme qui, six mois auparavant, n'eût pas trouvé, dans toute l'Italie, une pierre où poser sa tôte, eut une marche triomphale.
Lorsqu'on apprit sa mort à Montevideo, ce fut un deuil générai dans la légion; on lui chanta un Requiem ^ et le docteur Bartolomeo Udicine, médecin et chirurgien de la légion, prononçs^ une oraison funèbre.
Quant à Garibaldi, pour faire autant que possible revivre son souvenir lors de l'organisation des bataillons de volontaires lombards, il nomma le premier bataillon : bataillon Anzani.
Après la mort d' Anzani, j'étais parti pour Turin.
Un jour, le hasard fit qu'en me promenant sous les arcades, je me trouvai face à face avec Garibaldi«
A sa vue, la recommandation d'Anzani me revint à la mémoire; il est vrai qu'elle était secondée par la profonde et respectueuse tendresse que je portais à Garibaldi.
Nous nous jetâmes dans les bras l'un de l'autre.
Puis, après nous être tendrement embrassés, le souvenir de là patrie nous revint à tous deux en môme temps.
— Eh bien, qu'allons-nous faire? nous demandâmes-nous.
— Mais, vous, lui demandai-je, ne venez-vous point de Roverbella? n'avez-vous point été offrir votre épée à Charles-Albert?
Sa lèvre se plissa dédaigneusement.
— Ces gens-là, me dit-il, ne sont pas dignes que des cœurs comme les nôtres leur fassent soumission. Pas d'hommes, mon cher Medici : la patrie toujours, rien que la patrie !
Gomme il ne paraissait pas disposé à me donner les détails de son entrevue avec Charles- Albert, je cessai de l'interroger.
Plus tard, j'appris que le roi Charles-Albert l'avait reçu plus que froidement, le renvoyant à Turin pour qu'ily attendit les ordres de son ministre de la guerre, M. Ricci.
M. Ricci avait daigné se souvenir que Garibaldi attendait ses ordres, l'avait fait venir et lui avait dit:
— Je vous conseille fortement de partir pour Venise; là, vous prendrez le commandement de quelques petites barques, et vous pourrez, comme corsaire, être très-utile aux Vénitiens. Je crois que votre place est là et non ailleurs.
Garibaldi ne répondit point à M. Ricci; seu-
DE h GARIBALBI 86^
lement, au lieu de s'ea aller à Venise, il resta à Turin.
Voilà pourquoi je le rencontrai sous les arcades.
— Eh bien, qu'allons-nous faire? nous demandâmes-nous derechef.
Avec les hommes de la trempe de Garibaldl, les résolutions sont bient^^t prises.
Nous résolûmes d'aller à Milan, et nous partîmes le môme soir.
Le moment était bon; on venait d'y recevoir la nouvelle des premiers revers de l'armée piémontaise.
Le gouvernement provisoire donna à Garibaldi le titre de général, et l'autorisa à organiser des bataillons de volontaires lombards.
Garibaldi et moi (sous ses ordres), nous nous mimes à l'instant même à la besogne.
Nous fûmes tout d'abord rejoints par un bataillon de volontaires de Vicence, qui nous arrivait tout organisé de Pavie.
C'était un noyau.
Garibaldi créait le bataillon Anzani, qu'il eut bientôt porté au complet.
Moi, j'avais charge de discipliner toute cette jeunesse des barricades qui, pendant les cinq jours.
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avec trois cents fusils et quatre ou cinq cents hommes, avait chassé de Milan Radetzki et ses vingt mille soldats.
Mais nous éprouvions les mômes difficultés que
ûfibaldi éprouva en 1859.
Ces corps de volontaires, qui représentent Tesprit de la Révolution, inquiètent toujours les gouvernements.
Un seul mot donnera une idée de Tesprit du nôtre.
C'était Mazzîni qui en était le porte-drapeau, et une de ses compagnies s'appelait la compagnie Medici.
Aussi commença-t-on par nous refuser des armes : un homme à lunettes^ occupant une place importante au ministère, dit tout haut que c'étaient des armes perdues et que Garibaldi était un sabreur, et pas autre chose.
Nous répondîmes que c'était bien; que, quant aux armes, nous nous en procurerions, mais qu'on voulût bien nous donner, au moins, des uniformes.
On nous répondit qu'il n'y avait pas d'uniformes; mais on nous ouvrit les magasins où se trouvaient des habits autrichiens, hongrois et croates.
C'était une assez bonne plaisanterie à l'endroit
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de gens qui demandaient à se faire tuer en allant combattre les Croates, les Hongrois et les Autri<^ chiens.
Tous ces jeunes gens, qui appartenaient aux pre* miôres familles de Milan, dont quelques-unes étaient millionnaires, refusèrent avec indignation.
Cependant il fallut se décider; on ne pouvait pas combattre, les uns en frac, les autres en redingote; nous prîmes les habits de toile des soldats autrichiens, ceux qu'on appelle ritters^ et nous en fîmes des espèces de blouses.
C'était à mourir de rire: nous avions l'air d'un régiment de cuisiniers. Il eût fallu avoir l'œil bien exercé pour reconnaître, sous cette toile grossière, la jeunesse dorée de Milan.
Pendant qu'on retaillait les habits à la mesure de chacun, on se procurait des fusils et des munitions par tous les moyens possibles.
Enfin, une fois armés et habillés, nous nous mimes en marche sur Bergame» en chantant des hymnes patriotiques.
Quant à tnoi, j'avais sous mes ordres environ cent quatre-vingts jeunes gens, presque tous, je l'ai dit, des premières familles de Milan.
Nous arrivâmes à Bergame, où nous fûmes rejoints par Mazzinl, qui venait prendre sa place
dans nos rangs et qui y fut reçu avec acclamation.
Là» un régiment de Bergamasques, conscrits réguliers de l'armée piémontaise, se joignit à nous^ traînant à sa suite deux canons appartenant à la garde nationale.
A peine étions-nous arrivés, qu'un ordre du comité de Milan nous rappela ; le comité se composait de Fanti, de Maestri et de Restelli.
L'ordre portait que nous eussions à revenir à marche forcée.
Nous obéîmes, et commençâmes notre retour sur Milan.
Mais, arrivés à Monza, nous apprîmes, à la fois, que Milan avait capitulé et qu'un corps de cavaliers autrichiens était détaché à notre poursuite.
Garibaldi ordonna aussitôt la retraite sur Gomo; notre jeu était de nous rapprocher autant que possible des frontières suisses.
Garibaldi me plaça àTarrière-garde pour soutenir la retraite.
Nous étions très-fatigués de la marche forcée que nous venions de faire. Nous n'avions pas eu le temps de manger à Monza, nous tombions de faim et de lassitude; nos hommes se retirèrent en désordre et complètement démoralisés.
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! Le résultat de cette démoralisation fut que, arrivés à Gomo, la désertion se mit parmi nous. ! Sur cinq mille hommes qu'avait Garibaldi, quatre mille deux cents passèrent en Suisse; nous restâmes avec huit cents.
Garibaldi, comme s'il avait toujours ses cinq mille hommes, prit, avec son calme habituel, position à la Camerlata, point de jonction de plusieurs routes en avant de Gomo.
Là, il met en batterie ses deux pièces de canon et expédie des courriers à Manara, à Griffini, à Durando, à d'Apice, enfin à tous les chefs de corps volontaires de la haute Lombardie, les invitant à se mettre d'accord avec lui dans les fortes positions qu'ils occupaient, positions d'autant plus sûres, et tenables jusqu'au dernier moment, qu'elles étaient appuyées à la Suisse.
L'invitation demeura sans résultat.
Alors Garibaldi se retira de Gamerlata sur ce même San-Fermo où, en 1859, nous battîmes si complètement les Autrichiens.
Mais, avant de prendre position sur la place de San-Fermo, il nous réunit et nous harangua. — Les harangues de Garibaldi, vives, pittoresques, entraînantes, ont la véritable éloquence du soldat. Il nous dit qu'il fallait continuer la guerre en par*
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tisans, par bandes» que cette guerre était la plus sûre et la moins dangereuse, qu'il s'agissait seulement d'avoir confiance dans le chef et de s'appuyer sur ses compagnons.
Malgré cette chaleureuse allocution, de nouvelles désertions eurent lieu pendant la nuit, et, le leadèmain, notre troupe se trouvait réduite à quatre ou cinq cents hommes.
Garibaldi, à son grand regret, se décide à rea-* trer en Piémont; mais, au moment de traverser la frontière, une honte le prend, Cette retraite sansi combat répugne à son courage ; il s'arrête à Castelletta sur le Tessin, m'ordonne de parcourir les environs et de lui ramener le plus de déserteurs possible. Je vais jusqu'à Lugano, je ramène trois cents hommes; nous nous comptons, nous sommes sept cent cinquante. Garibaldi trouve le nombre suffisant pour marcher contre les Autrichiens^
Lé 12 août, il fait sa fameuse proclamation, dans laquelle il déclare que CharIe»*Albert est un trattre, que les Italiens ne peuvent plus et ne doivent plus se fier à lui, et que tout patriote doit regarder comme un devoir de faire la guerre pour son ompte.
Cette proclamation faite, au moment où, de tous eûtes, on bat en retraite, nous seuls marchons en
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avant, el Garihaldi, avec sept cent cinquante hommes, fait un mouvement offensif contre Tarniée autrichienne.
Nous marchons sur Arona; nous nous emparons de deux bateaux à vapeur et de quelques petites embarcations.
Nous commençons l'embarquement; il dure jusqu'au soir, et, le lendemain, au point du jour, nous arrivons à Luino. ^
Garibaldi était malade; il avait une fièvre inter« mittente contre les accès de laquelle il essayait vainement de lutter.
Pris par un de ces accès, il entra à l'auberge de la ^écasie^ maison isolée en avant de Luino, et séparée du village par une petite rivière sur laquelle est jeté un pont ; puis il me fit appeler.
— Medici, me dit-il, j'ai absolument besoin de deux heures de repos ; remplace*nioi et veille sur pous^
L'auberge de la Bécam ét^it mal choisie pour un fiévreux qui voulait dormir tranquille. C'était la sentinelle avancée de Luino, la première maison qui dût être attaquée par l'ennemi, en supposant l'ennemi dans les environs.
Nous n'avions aucune nouvelle çles mouvements des Autrichiens, nous ne savions pas si nous étions
à dix lieues d'eux ou à un kilomètre. Je n'en dis pas moins à Garibaldi de dormir tranquille, l'assurant que j'allais prendre mes précautions pour que son sommeil ne fût pas troublé. Cette promesse faite, je sortis; les fusils étaient en faisceaux de l'autre côté du pont, nos hommes campés entre le pont et Luino.
Je plaçai des sentinelles en avant de l'auberge de la Bécasse y et j'envoyai des paysans explorer les environs.
Au bout d'une demi-heure, mes batteurs d'estrade revinrent tout effarés, en criant :
— Les Autrichiens 1 les Autrichiens I
le me précipitai dans la chambre de Garibaldi en poussant le môme cri :
— Les Autrichiens I
Garibaldi était en plein accès de fièvre; il sauta à
bas de son lit, en m'ordonnant de faire battre le
. rappel et de réunir nos hommes; de sa fenêtre, il
découvrait la campagne et nous rejoindrait quand
il serait temps.
En effet, dix minutes après, il était au milieu de nous.
Il divisa notre petite troupe en deux colonnes; l'une, barrant la route, fut destinée à faire face aux Autrichiens; J'autre, prenant une position de flanc,
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empêchait que nous ne fussions tournés , et même pouvait attaquer.
Les Autrichiens parurent bientôt sur la grande route; nous évaluâmes qu'ils pouvaient être mille à douze cents ; ils s'emparèrent immédiatement de ia Bécasse,
Garibaldi donna aussitôt à la colonne qui fermait la grande route Tordre de l'attaque; cette colonne, qui se composait de quatre cents hommes, en attaqua résolument douze cents.
C'est l'habitude de Garibaldi de ne jamais compter ni les ennemis ni ses propres hommes; on est en face de Tennemi » donc, on doit attaquer l'ennemi.
Il faut avouer que, presque toujours, cette tactique lui réussit.
Cependant, les Autrichiens tenant bon, Garibaldi jugea qu'il devenait nécessaire d'engager toutes ses forces; il appela la colonne de flanc et renouvela l'attaque.
J'avais devant moi un mur, que j'escaladai avec ma compagnie; je me trouvai dans le jardin; les Autrichiens faisaient feu par toutes les ouvertures de l'auberge.
Mais nous nous ruâmes au milieu des balles, nous attaquâmes à la baïonnette, et, par toutes ces ou-
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vertures, qui, un instant auparavant, vomissaient lo feu, nous entrâmes.
Les Autrichiens se retirèrent en pleine déroute.
Garibaldi avait dirigé l'attaque à cheval, en avant du pont, à cinquante pas de l'auberge, au milieu du feu; c'était un miracle, qu'exposé comme une cible au feu de l'ennemi, aucune balle ne l'eût atteint.
Dès qu'il vit les Autrichiens en fuite, il me cria de les poursuivre avec ma compagnie.
La désertion l'avait réduite à une centaine d'hommes, à peu près, et, avec mes cent hommes, je me mis ^ la poursuite de onze cents.
Il n'y avait pas grand mérite : les Autrichiens semblaient pris d'une véritable panique; ils se sauvaient, jetant fusils, sacs et gibernes; ils coururent jusqu'à Varèse.
Us laissaient dans b figeasse une centaine de morts et de blessés, et dans nos mains quatre-vingts prisonniers.
J'entendis dire qu'ils s'étaient arrêtés à Germiniada; je revins sur Germiniada, ils en étaient déjà partis. Je me mis sur leurs traces; mais, si bien que je courusse, je ne pus les rejoindre.
Pendant la nuit, la nouvelle arriva qu'un second
corps autrichien, plus considértible que le premier, marchait sur nous. Garibaldi m'ordonna de tenir à Germiniada; je fis, à l'instant môme, faire des barricades et créneler les maisons.
Nous avions une telle habitude de ces sortes de fortifications, qu'il ne nous fallait guère qu'une heure pour mettre la dernière bicoque en état de soutenir un siège.
La nouvelle était fausse.
Garibaldi envoya deux ou trois compagnies dans différentes directions; puis, à leur retour, réunissant tout son monde, il donna Tordre de marcher sur Guerla et, de là, sur Varèse, où il fut reçu en triomphe.
Nous avancions droit sur Radetzkî.
A Varèse, nous occupâmes la hauteur de Buimodi-Sopra, qui domine Varèse et qui assurait notre retraite.
Là, Garibaldi fit fusiller un espion des Autrichiens.
Cet espion devait donner des renseigneiùents sur nos forces à trois grosses colonnes autrichiennes dirigées contre nous.
L'une marchait sur Como, l'autre sur Varèse; la troisième se séparait des deux autres et se dirigeait sur Luino.
Il était évident que le plan des Autrichiens était île se placer entre Garibaldi et Lugano, et de lui couper toute retraite, soit sur le Piémont, soit sur la Suisse.
Nous partîmes alors de Buimo pour Arcisate.
D'Arcisate, Garibaldi me détacha avec ma compagnie, qui faisait toujours le service d'avant-garde, surViggia.
Arrivé là avec mes cent hommes, je reçus Tordrç de me porter immédiatement contre les Autrichiens.
La première colonne dont j'eus connaissance était la division d'Aspre, forte de cinq mille hommes»
Ce fut ce même général d'Aspr6 qui fit depuis les massacres de Livourne.
En conséquence de Tordre reçu, je me préparai au combat, et, pour le livrer dans la meilleure situation possible, je m'emparai de trois petits villages formant triangle : Gatzone, Ligurno ef Rodero.
Ces trois villages gardaient toutes les routes venant de Gomo.
Derrière ces villages se trouvait une forte position, San-Maffeo, rocher inexpugnable, duquel je n'avais» en quelque sorte, qu'à me laisser rou-
1er pour descendre en Suisse, c'est-à-dire en pays neutre.
J'avais divisé mes cent hommes en trois détachements; chaque détachement occupait un village.
J'occupai Ligurno.
J'y étais arrivé pendant la nuit avec quarante hommes, et m'y étais fortifié du mieux que j'avais pu.
Au point du jour, les Autrichiens m'attaquèrent.
Ils s'étaient d'abord emparés de Rodero, qu'ils avaient trouvé abandonné ; pendant la nuit, sa garnison s'était retirée en Suisse. Je restais avec soixante-huit hommes.
Je rappelai les trente hommes que j'avais à Catzone, et, au pas de course, je gagnai San-Maffeo; là, je pouvais tenir.
A peine y étais-je établi, que je fus attaqué; de Rodero, le canon autrichien nous envoyait des boulets et des fusées à la congrève.
Je jetai les yeux autour de nous : le pied de la montagne était complètement entouré par la cavalerie.
Nous ne résolûmes pas moins de nous défendre vigoureusement.
Les Autrichiens montèrent à l'assaut de la monu* •
lagne ; la fusillade commença. Par malheur, chacun de nous n'avait qu'une vingtaine de cartouches, et nos fusils étaient plus que médiocres.
Au bruit de notre fusillade, les montagnes de la Suisse voisines de San-Maifeo se couvrirent de eu- . rieux. Cinq ou six Tessinois, armés de leurs carabines, n'y purent pas tenir; ils vinrent nous rejoindre et firent avec nous le coup de feu en amateurs.
Je gardai ma position et soutins le combat jusqu'à ce que mes hommes eussent brûlé leurs dernières cartouches.
J'espérais toujours que Garibaldi entendrait le canon des Autrichiens et viendrait au feu ; mais Garibaldi avait autre chose à faire que de nous secourir; il venait d'apprendre que les Autrichiens s'avançaient sur Luino, et il marchait àleur rencontre.
Toutes mes cartouches brûlées, je pensai qu'il était temps de songer à la retraite. Guidés par nos Tessinois, nous primes, à travers les rochers, un chemin connu des seuls habitants du pays.
Une heure après, nous étions en Suisse.
Je me retirai avec mes hommes dans un petit bois; les habitants nous prêtèrent des caisses où nous cachâmes nos fusils, afin de les y retrouver à la prochaine occasion.
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Nous avions tenu plus de quatre heures, soixantehuit hommes contre cinq mille.
Le général d'Aspre fît mettre dans tous les journaux qu'il avait souten'J un combat acharné contre l'armée de Garibaldi, qu'il avait mise en complète déroute.
n n'y a que les Autrichiens pour faire de ces sortes de plaisanteries I
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