‹ Mémoires de Gaspard de Saulx-TavannesChapitre 203 sur 224 · LIVRE DOUZIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DOUZIÈME

l'argent deu n*estoit venu dans la fin du mois de février , qu'il seroit contrainct de monter à cheval , et de tout quicter et s'en aller , pour ne retomber en tel hasard et malheur qu'avoit esté le sien , qu'il avoit si souvent escrit et dit , qu'il en estoit las. Escrivit aussi audict sieur que ce qu'il leur avoit faict représenter du capitaine Mantin par le secrétaire Ruzé , ne meritoit pas seulement qu'il fust cassé, mais bien corporellement chastié, comme il seroit s'il le pouvoit tenir, suppliant que ceste compagnie fust donnée au capitaine Lisle , sergent majeur , la vaillance et services duquel voloyent plus haut que cela.

De là à trois jours le mareschal fit semblant de vouloir changer la garnison de Thurin à celle de Carmagnoles : cependant il fit monter à cheval cent hommes d'armes , conduicts par le sieur de Montfort , auquel il commanda de se tenir en embuscade entre Carignan et Carmagnolles , et que voyant arriver les compagnies de Tilladet et Villambis, qu'il donnast dedans et en massacrast quarante ou cinquante pour servir de décimât sur leur rébellion : ce qui fut ainsi exécuté ; le reste s'esparpilla , qui çà , qui là , et se jetterent parmy les autres garnisons , plains de crainte et d'estonnement. Ayans depuis assemblé dans Thurin sept ou huict compagnies avec celles de la garnison, il leur fit ceste reprehension -:

« Quelle rage et quelle fureur est celle , misérables , qui vous a poussés tout à coup à offencer Dieu, le roy , et vostre gênerai aussi, et sous lequel vous avez glorieusement milité par dix années, avec tel honneur et avec tel obéissance, que vos propres ennemis faisoyent voler au ciel l'intrépidité et la fidélité de vostre courage ? Faut-il aujourd'huy , mes amis , que ce que la propre fureur des armes et des nécessités passées ne vous a sceu faire cy devant embrasser, que la mesme cessation d'icelles vous ait aujourd'huy rendu plus cruels et plus insolens envers Sa Majesté , et moy mesme aussi , et par les propres cruels effects, dont la seule pensée n'estoit jamais entrée en vos âmes ? Et encores que l'execrabilité de vostre péché me deust invitera faire décimer tous , si est-ce que , prd

MÉMOIRES DE BOYVIN DU VILLARS

la clémence à h rigueur, J'ay bien voulu expier vos fautes par le supplice des plus mutins , en vous protestant toutesfois que si d'oresnavant je ne vous trouve de toutes parts soupples et obeissans , que la nouvelle iiaute sera inexorablement punie avec la précédente: retirez vous donc en vos {j[amisons; obéissez à vos gouverneurs et capitaines avec tant d*honneur et de respect , qu'ils oublient les actions passées par la louange des présentes. » Si le mareschal se fust trouve mieux accompagné qu*il n>stoit pas, ou argent en main pour les payer, il y eust procédé avec plus de rigueur qu'il ne fit pas.

* Que les deniers venans de France ne peuvent plus, comme ils souloient,estre scortés *par nos forces, passans, comme elles font, dans les terres de M. de Savove , où cela ne seroit pas permis , et , ne Testant pas , il en pourroit advenir quelque destrousse , suppliant luy estre sur ce mandé ce qu*il aura à

•faire. *:

' fe Du douziesme février , ores qu'il eust commandement du roy de ne luy plus envoyer personnes expresses , toutes lesquelles ne servoient que de despence, ses despeches pouvans assez d'elles mesmes suppléer à tout ce que ceux-cy demanderoient, si ne laissa-il toutes-fois, à cause dos inconveniens cv devant discourus , de depescher le sieur de Cigongués, à fin que ses plainctes et remonsti*ances servissent de pluncbe à csmouvoir Sa Majesté à le secourir, et , ne le faisant pas , à protester qu il se deschargeoit , dus maintenant comme pour lors , de tout le mal qui en pourroit advenir , et mesmes remonstrer à Sa Majesté que si le sieur de Briquemaut ne fust arrivé de bonne heure à Quiers et à Ville neufve avec argent , que les gens de guerre esioient tous résolus de saccager ces deux places , et se retirer vers TEspagnol , qui dressoit des forces pour envoyer sur la mer, a y ans d'une commune voix esleu pour leur (îhef Le Pcvre , sergent de la compagnie du capitaine Laval , et que depuis ces payemens faicis, que plus de quatre cens soldats s'esloyent desrobez et enfuis avec cesluy-cy. r Du dix-ncufviesmc février, le roy manda au mareschal qu il avoit faict purly avec le marrhand Obreth,pour fournir, dès le quinziesme,

cinquante mil livres , fournissaUeft dès k vingt-cinquiesme , et quil coDiimcroit d« mesmes pour les mois Bubseqoens , de sont que cet ordre estant ainsi gardé , il a*apiii •plus de quoi se plaindre.

La re^iMHue de lay fut que tant s'en CM que ceste résolution fust povr le sortir è peine , qu'elle Ty enveloppait plus lusaNeisèment que jamais , pour autant qu'ayant bà emprunter à gros interests , et de il\mt$ personnes , le mois de janvier, pour àma occasion aux gens de guerre de quiuercehf de décembre , et dont ils se eoatenloieflt , i se trou voit maintenant forclos de toasmoycs pour rembourser ceux qui l'avoicnt preste, comme il estoit raisonnable qu'il fist aupvjvaut que de sortir de charge ; que si Sa Majesté ne luy eust promis de fui l:iire foHnir janvier et février tout i coup , il ne fut titré en cest emprunt , par la non restiiirtioi duquel les sieurs président de Binigae,è €hastellier, fous ses amis et servicoars, H luy-mesme , qui avoient on vendu on CÊpp aux juifs tout ce qui leur reatok , en deneireroient eniierement ruynés.

Ce qui ne pouvoit advenir sans que la coiscience et la réputation de Sa Majesté «i k ses principaux ministres n^y demeoraBM bien avant en{][agés, au parsiis le maot» exemple que ce seroit pour Ttuivenir à (ms ceux qui avoient cest honneur de la servir co pareille charge que la sienne ,• le -tout ajrau esté faict par une suprenie affection , K pov sauver lu perte de cinq places, qui fiutpitn advenue s*ils se fussent reposés sur les pumesses de Sa Majesté, laquelle doit par b estre invitée de commander audict Obredidc luy envoyer lesdicts deux mois entiers, ei dans le temps promis , afin qu-il puisse aviir moyen de rendre ces emprunts aupara^ que partir ; ce qu'il ne fera' jamais sans cda. et deust*il vendre Tune de sas terres poerf^ (aire. Je demanderois volontiers à -«es seigneurs , qui Tavoient tant et tant aiseorc é leur amitié, et de la bonne intelligence <|s% desiroient avoir avec luy , si toutes ces rigueurs et ces desfaveurs estoient pfaaks propres à greffer dans le jardin de oot amitié, qu'il leur avoit confidemmeatj**^ et observée. Qui les voudra ^bien conôdéw,

LITRE DOUZIÈMB.

eo;^

et hors de passion , dira tousjoars avec moy que c^estoit les vrais fruicts d*iine ame trop ambitieuse , qui n'est jamais rassasiée de la p,randeur qu'elle possède , ceste rage d'ambition ne permettant jamais qu'elle considère ce qu'elle estoit , ny à quelle grandeur elle est parvenue , et moins encores par quels honnestes ressorts elle doit estre cultivée , soubs la bénédiction de Dieu , au proffit du prince , de la patrie , des amis et des serviteurs; ains tout cela luy est suspect et indiffèrent , laquelle indifférence de soupçon leur sert de continuel purgatoire, mal propre toutes-fois à escheler le paradis.

Faisant le marescbal responce aux cardinal et duc de Guise , il leur manda tout cela mesme qu il avoit escrit au roy , adjoustant ces mesmes mots , que Tordre qu'ils disoient avoir esté mis aux payemens , estoit un vray Cousteau pour lui coupper la gorge ; que si tant et tant d'bonnorables et fidelles services quUI a rendus sont tousjours ainsi recognus , qu'il aura peu d'occasion de se louer de l'amitié et de la protection en laquelle ils ont tousjours promis de l'avoir, et pour mériter laquelle il n*a jamais oublié aucune sorte d'honneur ny de service qu'il leur ayt peu rendre dès sa première entrée à la cour, comme Gigongnes leur représentera , et par lequel il attendra provision digne de la grandeur du roy, de leur amour et de l'affection de luy, qui, selon ce qu'il luy rapportera, sçaura prendre convenable party soubs la bénédiction de Dieu , qui ne l'a jamais abandonné.

Du premier mars , le roy renvoya le secrétaire Ruzé avec provision de cinquante mil livres, qui furent soudain distribués, non pour les reraboursemens susdicts , mais au secours de la misérable condition où les gens de guerre estoient reduicts ; que pour bien ordonner les affaires et relever Sa Majesté de tant d^importunités , et le mareschal avec ses amis d*une extrême et déplorable misère , il estoit nécessaire que son plaisir fust d'envoyer, dans le vingtiesme du présent mois , autres cent mil livres , sans quoy il ne pourroit punir ny retirer les gages de luy et de ses amis ; mais tout cela entra par une oreille ets'escouila par Tautre. Et puis vous fiez aux

amis de cour ; il y faict beau > on y joue tous^ jours à boutte-hors : c'est pourquoy le ma-* reschal envoya ledict secrétaire Ruzé à Lyon vers le marchand Obreth, pour le di^oser à avancer lesdictes cent mil livres demandées ; mais tant s'en faut qu'il se trouvast disposé à ce foire , que par le contraire il lay respondit qu'il estoit si mal traicté , qu'il avoit plustost envie de quitter que de continuer le party ; que d'avancer il ne faloit jamais espérer, pour avantageuse condition qu'on luy scent présenter; ce qui fut, mais en vain^ remonstré au roy et auxdicts seigneurs*

Du cinquiesme mars, sur les remonstrances que faisoit le cardinal au mareschal , de l'impossibilité de recouvrer les deniers qu'il de-mandoit , autrement que par les termes con^ certes avec ledict marchand Obreth , il luy fit responce que si luy , qui manioit le conH mandement des finances , ne pouvoit trouver dans tout un royaume si grand , et particu* lierement dans Paris , quarante ou cinquante mil escus pour une seule fois , qu'il devoit donc à contrecarre considérer avec combiea de peines, d'engagemens et d'interests, il avoit peu , dans quatre pieds de terre affligée de tous costés , recouvrer ce dont il avoit a(>paisé les mutinations ; qu'il n' estoit point si peu versé parmy les affaires de la France , qu'il n'eust tousjours veu remercier et recom* penser les marchands ou autres gens de qualité , lesquels , es cas nécessiteux , * faisoient de tels prests , et de telles qu'avoient esté les siennes avances , et que tant s'en faloit qu'on eust practiqué cela envers luy, les mérites duquel toutes-fois voloîent par sus tous ceux là que par le contraire il sembloit qu'après avoir bien dictet mieux faict, qu'encores devoit il de reste ; que s'il estoit ainsi que le royaume fust si espuisé , que malaisément pourroit-il fournir aux cinq places ; qu'il falloit, auparavant que jetter par la fenestre toutes les conquestes de la France, entrer en ces considérations, et puis, selon le bras de la maladie , ordonner lors la saignée , en laquelle on avoit , contre son conseil , si abondamment procède à la faveur de laFi^aiM». qu'on avoit rcduict ces pauvres mi cinq villes, et luy mesme aussi jeusues et des diettes si p^

MÉMOIRES DE BOYVIN DU VILLAftS.

privées de leurs finages , qu'il faloît en fin qu'elles se perdissent à la ruyne de Testai , et à la gloire et au proffit de celuy qui alloit finement préparant leur tombeau ; qu'au Heu de corriger ces fautes , on les augmentoit tous les jours; qu'il avoit aussi estimé que services si notables qu'avoient tousjours esté les siens , sauvant au hasard de sa vie , de ses biens et de ceux de ses amis, ces pauvres cinq villes abandonnées du roy et d'eux aussi, qu'il avoit tousjours espéré que le roy , par la médiation et de luy et de son frère , n^auroit rien de plus pressé que de recognoistre si mémorables services par quelque spécieuse grâce et par le prompt remboursement et interest de ce qUll avoit emprunté ; que sans la confiance qu'il avoit eue en leur amitié et en leur protection, qu'il ne se frouveroit aujourd'huy reduict à ce point de ne sçavoir où prendre seulement de quoy nourrir et luy et sa famille , pour avoir esté trop facile à croire et adjousté trop de foy aux promesses que l'on luy avoit faictcs , toutes lesquelles s'estoient converties en un denier, comme les offrandes de village ; que si sa conscience et son affection très-humble au service de Sa Majesté ne le retenoient , qu'il feroit bien tost cognoistre à elle, à M. de Savoye et à eux, et à toute la France aussi , qu'il n'avoit faute de cœur, de force, de jugement ny de grandes cntreprinses , pour se retirer, et les gens de guerre aussi , hors de ces ingrates misères , et avec gloire , honneur et utilité ; suppliant Icdict sieur cardinal y vouloir si promptement et si opportunément pourvoir, que t'estangde là trop grande patience ne rompe la chaude et gaste tout.

Le vingt-huictiesme dudict mois, le roy manda au mareschal que son conseil avoit en fin tellement travaillé au règlement des finances , qu'il auroit cy après , et par chacun mois, cinquante mil livres pour fournir à toutes les despenses qu'il conviendroit faire doresnavant en Piedmont. îl en rendit soudain grâces à Sa Majesté , la suppliant luy pardonner s'il luydisoit fort franchement que combien que l'intention de Sa Majesté fust telle qu'elle disoit , qu'il ne s'en feroit toutesfois jamais rien ; que ce secours de cinquante mil livres pourroit bien accommoder

les gens de guerre , mats ooo pssfeor^^ autres despences des fortificaciom eièi^. tillerie , comme aussi an payement de iseh officiers et à rentreteneraent de Idt b^« qui vendroit plustost jusques à ses rbersgx que de jamais toucher k ce qui à^m ^p destiné pour le payement des gen de ^rrr^ et consequemment à la conservatioaderm que il aimoit mieux sauver que ooo pas /«t. mesme; aussi bien Tavoit-on redukiit^c extrémité et à telle misère , que h pro^vk, qu'il soidoit jadis avoir chère pour fea^iloTQ an service de Sa Majesté , loy ^toit deséru à contre-cœur , et en fin qu'il ne seavé p. mais persuader qu'tm si grand et a d^boenaire prince, tel qu'estoit Sa Majesté , «et h aureilles si fort estouppées , ^l le atw i endurcy , qu'il ne se soociast ny de b nbr de son estât , ny de celle de edoyaiesiie^ avoit de langue main mérité d'être fm ^ moins aussi bien payé, traicté eihonodré^ tant d'autres qui esloieot près d'elle joua», de sa présence , du repos et de Taboad»*' de ses grâces , à beaucoap desquels il s» doit toutes-fois.

Qu'il portoit impatiemment en sao cam h attentats dressés , à ce qu*il avait eateida. contre Sa Majesté , et desquels il esperokfâf Dieu lui feroit avoir la raison » et que si dèslors qu'il en avoit en les noavelles, i n*i peu trouver dequoy desloger , qn1l fosior^ avec une bonne trouppe de gens de fltrr? , au secours de Sa Majesté , et comae iieu soudain si elle luy eavoyoit de qaoypamp. desgager ce qu'il avoit emprnnié pooraife les cinq places, sans quoy il estoit resob ipartir jamais et d'avoir plastosc reeovs i k vente de ses biens , que de ykAer et la % < . la parole qu'il avoit touqoars maiatesB» &violables an prix de son sang , coomieilfer t tousjours.

Dn vingt-neuFviesme dudict mois, le à de Guise donna ad vis an maresdal dei»t • succès de la conspiration d'Amboise et de : correction , de laquelle il s^estoit biesnii. resjonir avec Iny comme arec son rkr m^ qui sçavoit de loague-main combieo tu l'aulne de si dangereuse marchandise : a -^ ponce fut que la foy et la consdeace des : tberiens luy avoit toujours esté sn^pmf

.limant que celay qui se rend perfide envers ieu le sera bien à son prince, et qu'il croyoit le s*ils eussent eu à foire à gfens aisés à esnner , qu'ils eussent entreprins plus avant

plus fortement qu'ils n'avoyent pas faict ; le ç^avoit esté un coup de son invétérée *udence et safjesse , de courir an devant de îs conspirateurs , auxquels le courage defut tousjours quand ils se voyent desconverts : prévenus, comme on a faict ceux-cy , et tiis que Dieu est protecteur des rois, contre !squels il ne faut jamais lever les enseignes 6 rébellion , en tant qu'il veille tousjours our eux à la ruine des meschans ; que ce 'estoit pas tout que sa diligence , sa foy et k valeur , eussent correspondu à la confiance ue Sa Majesté avoit en luy ; mais qu'il falni veiller et galopper de si près ces conspiiteurs , que pour deux testes abatues il n'en ^vienne comme à l'bydre sept autres ; et que I ou il trouveroit que les armes et langueur ussent pour allumer de grandes flammes , u'il essayast la mesme benevolence et doneur que l'empereur Auguste practiqua par î conseil de sa femme contre les conspiraeurs , et que s'il l'eust appelle à temps à son ecours , qu'il eust volontiers sacrifié ce peu le bons jours qui luy restoient , au service le ce prince , de la patrie , et au sien parti- :ulîer.

Quant à ce qu'il luy escrivoit en faveur de ;e capitaine Tilladet et Yillambis , auxquels e roy vouloit que leurs compagnies fussent endues , que si Sa Majesté et luy mesmes se ussent souvenus qu'elles avoyent esté justenent cassées pour avoir esté celles qui avoyent commencé la mutination , et aussi que le roy ^t luy mesmes avoyent approuvé ce qu'il en ivoit faict , qu'ils luy eussent maintenant plnslost commandé de les chastier que de les remettre tous deux, mais sur tous ledict Tilladet , qui avoit esté trois ans absent et la compagnie sans lieutenant ; qu'en ayant pourveu par le vouloir de Sa Majesté les sieurs de Richelieu et de Tlsle , personnages de tout autre mente et calibre que ceux là , qu'il ne les en privera jamais , mesmes son honneur et sa réputation y estans fort avant engagées ; que si le roy d*auctorité absolue luy veut foire ce tort , que ce sera un fort dangereux exem-

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