LIVRE DOUZIÈME
envoyé cy encloses. Quant à moy, je me promets tant du ju(;ement et de la debonnuireté de Yostre généreux naturel , qu'il n'a donné ces commundemens que pour contenir et corriger les vollerics qui se pourruyent coinimetlre par la campa{j[ne, et non pas pour JlKiitrc et dévaliser les soldats passans; et que quand il adviendroit qu aucun fist quelque desordre dans vos terres ( ce que Dieu oe veuille ) , que vous jugeriez raisonnable qii'estaolapprebcttdéson m'en douuastudvis, pour puis envoyer mon prevost en faire le procès et la justice excinplaii'e sur les mesmes lieux. Je vous supplie donc trùs-bumblement, 0lODseignour, non seulement faire ainsi régler . les choses, mais commander aussi que tout ce jqni a esté prins anxdicis soldats, marclians de bonne foy sous la bannière de la paix , leur soit rendu sans rienrabbatre ou retenir; car )e craindrois qu'à la parPin les gens de guerre ne lissent quelque complot par ensemble , et à mon di'sceu , pour s'en ressen- Jiîr ; ce que je ne voudrois pour rien du monde, désirant que toutes \v,s actions des officiers , serviteurs et soldats de Sa M^jesté, soyent , comme les miennes , toutes abuttëes à vous jrqndre contentement, honneur et très-humble service. »
.I)u vingtbnicticsme janvier, le roy manda
DU marasclial que , quoy qu'on eust essayé de
iîiire pour luy envoyer les payemens restans
de nuvcmbi*c, et les deux de décembre et
janvier , (|u'il n'y avoit eu ordre de rien faire ,
«t« qu'en un seul mot il ne les faloit attendre
que sur la fin de février , toutes les finances
do France eslans i(4lement espuisées et re-
cullées , que &) Majesté mesme estoit souvent
mal servie et mal secourue pour sa propre
maison. Geste responcc ulcéra tellement le
cœur du mareschal, que je le vis presque
prest à tout quicter ; et loutesfois , fiiisant de
nécessité vertu, il manda au roy que le plus
grand contentement qu'il pourroit recevoir
en ce monde , ce seroit de voir les affaires
de Sa Majesté en tel train, et en telle prospe
riu^ , qu'il n eudt plus occasion de la presser
et importuner, comme forcément il faisoit
tous les j()urs pour ceux de Piedmont; que
la f ranee n^ayanl esté affligée do guerres
que par la Picardie et Champagne , avoit de si grands moyens, que , par consiitutions de rentes ou autrement , c'estoit chose fort aisée à qui voudroit de recouvrer cent mil eseus^ qui medicineroyent tout a coup non seulement les playes desdicts payemens, mais aussi celles des fortifications, munitions de vivres , et de celles qu'il faloit pour l'artillerie , payemens des officiers et des appoinctés ; que s'il avoit encores en main le pais rendu , et les mesmes jurisdietions et mandémens des cinq villes , qui en avoient esté despouillées assez mal a propos , qu'il en eust peu tirer quelque peu de soulagement qui eust fait couler le temps; aujourd'huy ces cinq places cstoyent si misérables, qu'elles avoyent elles-mesmes assez à faire à vivoter seulement; que puisqu'au préjudice de ses justes reinonstrances , la mesme liberté de la campagne leur avoit esté interdite , et toutes choses reduittes au petit pied , qu'il ne sçavoit plus à qui avoir recours qu'à Dieu ^ et à se retirei* avec la bonne grâce de Sa Majesté ; qu'il pouvoit bien , quant à luy , courageusement supporter les desastres de luy , comme fruicts sortans des appanages de nostre humanité , mais non ceux de Testât , ores qu'ils fussent hors de sa coulpe; qu'il croyoit, comme disoit Caton de Pompée, que ceux qui sçavoyent faire les grandes playes sçavoyent aussi les grands remèdes pour y appliquer ; et qu'en ceste conséquence il supplioit très-humblement Sa Majesté envoyer tenir sa place par ceux qui avoyent faict , persuadé et consenty à celles du Piedmont , et lesquels en parloyent et jugeoyent bien à leur aise , accoudés sur le tapis , le ventre à la table et le dos au feu ; que pour le moins, ne le voulans faire , ils s'ettbrçasscnt envoyer diligemment trente mil livres en Piedmont, pour jetler quek|ue os en la bouche aux pauvres soldats eslangourés de faim et de misère ', que s'ils n'estoient pas aux coffres de Sa Majesté, quils engageassent, comme il avoit souvent faict, leur vaisselle, leui*s meubles et leur crédit , et commine il feroit deicchels^il luy estoit demeuré dequoy le pouvoir encores faire ; qu'il ne se faloit pUjfi amuser à en deviser , ains recognoi la faim est la plus forte passioP
MÉMOIRES DE BOYVIN DU VILLARS
jamais encourir ;' qu'elle rendoit cruelles les plus douces natures , les hommes effrontés et contempteurs de Dieu, du prince, de la justice et des lois les plus sévères; qu'il se prepareroit à supporter , par une virÛle et généreuse patience, tous les maux quil voyoit préparés « et auxquels il recognoissoit ne pouvoir remédier; que puis que Sa Majesté estoit après à luy envoyer un successeur, qu'il la supplioit que ce fust au plustost , et auquel il prioît la Divinité donner si favorable fortune , jugement et dextérité , que Sa Majesté en peust recevoir contentement et allégement en ses affaires ; mais qu'il apporte sur tout de quoy esteindre ce dangereux feu que la pauvreté , la faim et le froid , misères insupportables , ont allumé de tous costés.
Du mesme joiu*, la royne mère du roy luy manda qu'ayant sceu que M. l'admirai remetloit le gouvernement de Picardie es mains du roy son fils, qu elle l'avoit persuadé de le luy reserver, comme il feroit. Il en rendit grâces très-humbles à Leurs Majestés^ et leur manda aussi , ayant considéré que ceste demission ne pourroit avoir esté faicte par quelque occasion peu favorable , qu'il ne se pou- Toit résoudre pour encores à l'accepter, mesmes se trouvant desjà si avant en l*age , et si abbattu des precedens travaux et des présentes nécessités où il étoit injustement enveloppé , qu'il avoit désormais plus de besoin d'un honneste repos que d'un laborieux tra * vail; et que par ainsi il supplioit très-humblement Leurs Majestés ne trouver mauvais qu'il remeit à s'en résoudre quand il auroit ce bien de leur baiser les mains, comme il esperoit faire bien tost.
Remercia particulièrement la royne sur le désir qu'elle avoit de le voir près du roy pour Tassister de son jugement et de son conseil , et de ce qu'elle luy escrivoit qu'en se souvenant de la grande amitié que le feu roy son seigneur liiy portoit , qu'elle pleuroit des yeux les prospérités passées, et du cœur les calamités présentes , qui avoyeut besoin d'un tel pilote qu'estoit le mareschal.
Et d*autant que messcignours les cardinal et duc de Guise s'excusoyent par leurs lettres de n'avoir sceu trouver moyen de le se-
manda , en termes laconiques ou phalariqnes, qu il n ignoroit pas à quelle fin tontes ces misères estoyent dressées , et que les affaires estans desjà réduits aux tryaires , il avoit pins de besoin d'une prompte et fort solide résolution à son secours , que de tant et taal de promesses et de paroles deschaméesde toole substance; que la nécessité, qui est ne rude et violente marastre , contraindroit, oa luy, mais les gens de guerre, à entreprendre des choses qui surpasseroyent leurs fmtes et la hardiesse naturelle , au dethmeol de Testât.
Du neufviesme février, donna advis an rof que tous les habitans des cinq villes l'estoyeot venus trouver , pour luy remonstrer que IV niverselle moisson des bleds avoit escé a foible, que leurs terres ne leur avoyeat pas à peine rendu la semence , et qn'an mesmes marchés de leurs villes , oii ils aboadoyent aucunement, il ne s^y est rien uoïïé; de manière que tout ce pauvre peuple , qi n'a ni terre ni camp , a commencé à tomâituer et à crier à la foim : que c'estoyeol des glorieux fruits des restitutions et des limitations de finages , tant et tant de fois jast^ I ment combattus qu'il n^y avoit aujonrilq I autre expédient en ce faict que de concéder, | conformément à leurs requesles qu'il eflTOJ^ / roit à Sa Majesté , une traicte franche de da | mil sacs de bled à prendre en ProTeoce, Daulphiné ou Lyonnoîs, à leur option; qœ. par ce déplorable exemple , Sa Majesté pwrroit assez juger à quel terme les gens df guerre seroient resduits, n'estans secoom dequoy que ce soit, ni pour se misérablement nourrir ou couvrir contre l'hiver, aspre en Piedmont plus qu'ailleurs.
Sera noté qu'au mesme instant que ce bo chevalier sans reproche vouloit signer ceste depesche , que la garnison de Thurin , à laquelle il vouloit faire faire monstre , et le» donner quelques testons pour s'aider,* prindrent tous les armes , et par comam complot marchèrent furieusement contre fc logis du mareschal , pour tuer ou massacrer et luy et tout ce qui estoit avec luy; doit ayant peu auparavant senty le vent par b main des Suisses, qui ne se laissèrent cr
courir plus tost qu'à la fia de février , il leur [ rompre comme les François, il fit au mes*^
instant entrer dedans la compagnie du coronnel Apro , avej: quarante ou cinquante , que capitaines, que gentils-hommes, tous lesquels, ayans barricadé les portes et les fenestres basses , commencèrent à tirer dans ces mutins , dont cinq ou six furent abatus ; quoy voyans les autres , ils se reculèrent au loin, sans toutesfois foire contenance de se desarmer. Les sieurs président Birague , de Montfort et Richelieu, furent envoyés vers eux , lesquels firent entendre qu^ils ne quicteroient point les armes que le mareschal ne leur eust promis , et eux aussi , de les payer dans deux ou trois jours à terme couppé , n'ayans cy devant adjousté que trop de foy à ses paroles et à ses promesses. Les choses estans reduictes à en faire le saut , ce fut force au mareschal et à cesdicts seigneurs d*y consentir, et de courir soudain aux juifs et à d'autres ^ pour assembler sur bons gages jusqu'à quatre vingts mil livres , qui furent employées et au payement de ceux-cy, et à appaiser aussi toutes les autres garnisons qui estoyent de la partie. Et de faict , le lendemain sur le poinct du jour , les Suisses qui avoyent la garde de la porte du chasteau, descouvrirent à cent pas de ladicte porte deux enseignes françoises , qui pensoyent y trouver leurs compagnons et venir à Texecution sanguinaire du faict; mais estans, par le commandement de M* le mareschal , salués d'arquebusades, ils cognurentque le pot aux roses estoit descouvert , et par ainsi s'en retournèrent. Et à la vérité , sans la fidélité et Fadvertissement des Suisses, qui n'avoyent jamais voulu consentir à ceste rébellion , la partie sans doute estoit toute jouée.
Le capitaine et coronnel Apro presta , du sien et de ses compagnons, jusqu'à douze mil livres. Des compagnies françoises, celle de Tilladet fut la plus mutine ; son enseigne , la voulant retenir , fut bien battu , et peu s'en fialut qu'il n'en fust tué. Luy mérite honneur et recompense , et la compagnie et le capitaine d'estre cassés , n'ayant jamais , depuis trois ans, daigné venir manier sa compagnie, ni aussi y mettre un lieutenant, comme ont faict d*autres nommés en un roollc (|iril envoya au roy, à la Majesté duquel il manda, et aux cardinal et duc de Ouise, que si (ont