‹ Mémoires de Gaspard de Saulx-TavannesChapitre 205 sur 224 · LIVRE DOUZIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DOUZIÈME

Villambis, qn^il n^en ponvoit faire autre chose que ce qu'il en avoit desja jescrit h M. de Guise, pour n'altérer les precedens commandemens et adveuz de Sa Majesté, et aussi toutes les lois mi itaires ; qu'il ne lairroit , aonobstant tout cecy , et la pauvreté qui le talonnoit de tous costés , de préparer et les forces et luy-mesme aussi pour aller oii Sa Msq'esté luy conunanderoit, lui envoyant, comme elle promettoit , de quoi le faire et le tirer hors de debfees; et que combien qu'il f ust aflUgé de vieillesse , de fièvres , de tourment d'esprit, et d'une inexprimable et indi- (pie nécessité, qu'il s'efforceroit toutesfois de surmonter tout cela , pour donner à Sa Majesté les derniers jours de sa vie. Pareille responce et remonstrance fut faite à la royne mère du roy, et auxdits sieurs cardinal et duc de Guise , mais rien ne profila ny d*un costé ny d'autre.

Du premier de may, il donna advis au roy que le sieur de Bourdillon , son successeur, et despuis mareschal de France , estoit arrivé puis trois jours , avec lequel il conimuniqueroit des affaires, et puis luy remeitroit le gouvernement en main. Donna aussi advis qu*il avoit au mesme instant receu la dcspesche de Sa Majesté du vin^'i du passé , par laquelle, nonobstant la justice de ses remousirances , elle luy commandoit de ne se plus travailler si elle estoit contrainte de luy dire qu'il faloit , nonobstant tout cela , qu'il print resolution résolue de ne pouvoir estre remboursé des deniers qu'il avoit empruntés, jusques à tant qu'il fust arrivé vers Sa Majesté, qui l'attendoit pour luy faire le meilleur recueil qu'elle pourroit , et luy faire aussi toute la meilleure part qu'il lui seroit possible de ses grâces et de ses libéralités : ces menteuses promesses n'engendrèrent despuis qu'une fort ridicule soury. En lisant ceste rude sentence, ce bon seigneur ne sceut tant commander à sa juste passion ny à son angoisse , qu'il ne luy escliappast parmy les sanglots trois ou quatre larmes de sang ; et de faict il ne se peut garder d'cscrire fort rudement au roy qu'il deploroit autant la mauvaise repuuition que Sa Majesté ncqucroit sur Tindignilé de ce truictcment , (|uc le propre mal (|ui le prcs- . soit de tous costés, et que la frugalité quil

estoit contraint de garder en son traictement n'empescheroit jamais au maistre d'hostel à voir le roole des viandes pour en disposer l'entremets; ayant porté si avant, non les bornes , mais la course de son affection, qu'il avoit réduit luy , ses amis et ses serviteurs à si misérable poinct, qu'ils ne sçavoient aujourd^huy, non plus que luy, où trouver de quoy vivre que par la propre vente de leurs immeubles, et moins encores, quant à luy^ où trouver la maille pour desgager sa famille, ni la nourrir pour l'accompagner en ce voyage , et lequel il estoit toutesfois résolu de faire quand il ne devroit aller qu'à six chevaux , comme il faisoit quand il commença à porter les armes ; que ce seroit a la France un fort remarquable deshonneur, et à luy le contraire; que l'indignité du traictement estoit désormais aussi notoire à tout le monde qu'estoyent les honnorables services qu'il avoit cy devant rendus aux feus roys , à Sa Majesté et à la mesme patrie ; qu'il sçavoit de longue main que le propre des magnifiques roys , tels que luy, estoit d'avoir la bouche toujours pleine de vérité et de clémence, les mains courtoises et libérales à toutes sortes de dons et de grâces, les oreilles closes aux flatteries et aux menteries , le cœur dressé à la manutention de la religion , et au soulagement des affligés , tel qu'il estoit injustement , et en fin que Dieu permettroi t que ceux qui avoient aidé à bastir son recuUement , tomberoient dans la mesme fosse qu'ils luy avoient fort ingratement proposée ; et qu'après avoir baisé les mains à Sa Majesté , il se.retireroit en sa maison pour vendre portion de son bien , pour payer les marchans , lesquels sur sa parole avoyent fort opportunément secouru, non luy , mais les affaires de Sa Majesté ; et qu a ceste mesme intention il les meneroit avec luy, et à ses dépens , pour accomplir sa parole : et de faict il l'accomplit depuis ainsi.

Ce bon seigneur estant arrivé à deniy journée de la cour, <|ui estoit lors a Dampierre, maison du cardinal, et accompagné d environ soixante sei|j[nours ou capitaines , le cardinal et son frerc renvoyèrent saluer et congratuler de sa venue par un gentil^homme exprès, nommi'; La Vallée, qui fut ok monsti*er que le voy s'en

MÉMOIRES DE BOYVIN DU VILLARS

en ce lieu poar s'y esbattre sept ou huict jours , que Sa Majesté eust bien désiré qu il eust renvoyé à Paris tous ces capitaines qui Tavoient suivy , à fin qu'elle peust plus privément traicter avec Iny des affaires ; à quoy il respondit par le sieur de Cigongncs qu'il depescba vers eux , avec charge de les remercier do l'honneur qu'ils luy avoient fait , et dont il leur rendroit très-humble semce; mais que d'abandonner ou renvoyer ainsi cruement ceux qui, avec leurs biens et avec leurs vies , Tavoient accompagné durant la guerre à toutes sortes de fortunes , qu'il ne le pouvoit faire sans la lionte d*eux , et avec l'extrême regret de luy , au moins jusqu'à temps qu'il les eust présentés au roy , ce qui estoit plus aisé à faire en ces lieux séquestrés, que parmy ce grand théâtre parisien tout rempiy d'affaires; qu'il les supplioit très-humblement le remonsirer ainsi à Sa Majesté , et luy en faire sçavoir sa volonté par Gigongnes , qu'il sera attendant à Montlehery.

Ces seigneurs, qui s'appercevoient bien qu'il n'en feroit autre chose , luy mandèrent, par un remords de conscience, que luy et eux seroient les très-bien venus. Le lendemain il se rendit à Dampierre, oii luy et toute sa troupe furent courtoisement receus de la boocbê; et cela faict, il ordonna à ceste trouppe de laller attf^ndre , comme ils firent , à Paris. Au bout de cinq ou six jours le roy s'y en alla aussi , et alors il supplia Sa Majesté de commander qu'il fust payé des cent mil livres qu'il avoit empruiuées pour fournir aux gens de guerre mutinés. Les choses debatues par aucuns jours au conseil , tout ce qu'il en peut remporter, ce fut l'assignation de la partie sur la couppe des bois , payable durant tout le cours de l'année; quoy considéré par le mareschal , et que ne tenant parole aux marchans qu'il avoit amenés avec luy , que sa foy y demeureroit engagée , il print resolution d'escrire à madame la mareschalle sa femme que elle le vint trouver avec ses filles, apportant avec elle les vingt mille escus qu'elle avoit amassés pour le mariage de l'aisnée à laquelle il avoit trouvé parly convenable. Elle estant arrivée à Fontainebleau, il lui bailla le roole des marchands auxquels il les falloit fournir par

remboursement de ce qa^ils avoient preste en Piedmont : cest acte pic et généreux, tout ensemble, fut en bonne odeur devant. Dieu, devant le roy et devant toute la France, qui ne sceut recognoistre comme elle devoit que rhonneiu* et la foy estoieut plus chères i ce seigneur, que toutes les richesses du monde. Sa Majesté l'en eut depuis en telle estime, et en telle révérence , que si elle ne fust pea après immaturément morte à Orléans , elk luy eust remis entre les mains tout le mmtment de Testât , au recullement de ceux qm s'en estoient emparés. S'il est ainsi , comm disent aucuns , que les princes aiment et observent tous ceux qui, d'un cœur généreux, et de foy inviolable, ont fidellement serry, que dirons-nous de l'effronterie avec laquelle ce seigneur fut traicté ? L'homme est mortel; mais la mémoire de ces indignités est immortelle parmy les âmes magnanimes , eacores qu'aucuns tiennent que celuy est plus misérable et détestable , qui outrage indignemest autruy , que celuy mesme qui est outragé.

Voilà en somme toutes les grâces ettooies les faveurs que ceste belle ame de maresdial receut des grands et mémorables senices rendus au prince et à la patrie , laquelle ne voulut jamais recognoistre , non plus que ceux qui avoient le maniement des a£i^ pour lors , que ces indignes et ingrats traictemens sont ceux qui invitent souvent les plus sages et les plus endurans à devenir ancunes fois cruels et résolus à l'eschangeooà la vengeance. Ce sont considérations de telle importance , que les princes les devroieot souvent ruminer, poiu* ne s'esgarer, comiDe ils font presque tous , dans ceste abominable ingratitude , par laquelle la mort et le pedié entrèrent au monde ; et à la vérité c'est qbo drogue si amere et pleine de fiel , que les âmes généreuses la rejetent tousjours , pour tollerans qu'ils soyent , mettans souvent tous sur le tablier pour puis après s'en ressentir. ou à la ruyne du prince , ou à celle de ceu qui le possèdent : tous lesquels , s'ils avoieot les yeux bien dessillés, recogooistroient qi» la propre conservation de leur auctoriié requiert que ces grands personnages, \A comme estoit le mareschal , soyent par ktf entremise et médiation dignement recoopO"

ses et recog[nus pour les avoir propices et favorables au soustenement de leur fortune , à toute sorte d^evenemeos.

O! France, France, trois voire quatre fois trop ingratte envers ceste illustre et généreuse plante de Cossé , dy moy, je te supplie, si c*est riionneur et le traictement que tu luy rends à tant de glorieux fruicts qu'il t'a rendus de sa valeur et fidélité , et au plus fort de tes affaires? C'est, je t'assure, un si déplorable exemple , qu'il n'aura jamais puissance d'eschanffer les cœurs de ceux qui viendront après luy à te servir et à t'honorer avec tant de peine et d'hasards qu'il a faict, et auquel, pour ce faire, les jours et les nuicts luy furent tousjours autant indifférentes que le boire et le manger parmy les choses pressantes , préférant toujours le glorieux labeur au paresseux ; ayant aussi le courage si haut eslevé qu'il eut tousjours à mespris l'avarice , les passions , les flatteries et les mesmes inimitiés qui estoient hors sa coulpe. Il eut le cœur si adonné à la gloire et à l'honneur et à Tadvancement de Testât, qu'il ne reposa jamais, qu'il n'eust précédemment demeslé et triomphé des affaires militaires, tous lesquels ne doivent à dire vray estre jamais remis au lendemain. Il fut tousjours, par une chrestienne dévotion et par pureté de conscience, secourable aux affligés et à ses propres ennemis ; de manière qu'on peut dire qu'il ne pouvoit recueillir en terre les fruicts de ce qui avoit ses racines plantées au ciel ; en fin , tout ce qu'il a emporté de ses glorieux labeurs , ça esté l'asseurance qu'il a tousjours eue en en ce bon Dieu , en espérance que la divinité seroit celle seule qui luy serviroit de refuge et de consolation , et que , de main en main, elle le conduiroit à la béatitude supernelle qu'elle a préparée aux âmes sainctes et débonnaires , comme vrayement estoit la sienne, dequoy on pouvoit bien

dire:

Heureus cêluy duquel la mort de la glaire est suivie. Je remarquay tousjours en luy chose peu commune à beaucoup d'autres , c'est que, pour prospérité que la fortime apportast à sa prudence et diligence , on ne le vit jamais enorgueillir d'aucun felice soc-

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