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Mémoires de Gaston Phoebus

le commissaire de vouloir bien remettre à M. Louis Véray, rue Pigalle, 12, le paquet ci-joint, qui ne contient ni billets de banque, ni valeurs d'aucune espèce, mais seulement le détail des raisons qui m'obligent à passer dans un monde meilleur,... Mes créanciers,

que je regrette bien vivement de ne pouvoir satisfaire, sont priés de vouloir bien agréer mes très-humbles excuses et de croire que je n'aurais pas cherché dans la mort un asile contre les huissiers si j'avais entrevu, soit dans le présent, soit dans l'avenir, quelque moyen de payer mes dettes —

.... Quant à mes amis, je les vois d'ici s'adosser à la cheminée, s'appuyer commodément sur un coude en souriant aux dames, et, pour donner plus d'intérêt à mon histoire, raconter que je suis mort d'amour comme Léopold Robert ou Raphaël Sanzio. Car les dames ont un faible pour les histoires d'amour comme les Allemands pour la bière, les Anglais pour le gin et les Américains pour le whiskey....

Mais de quoi vais-je m'occuper?...

Agréez, monsieur le commissaire, toutes mes excuses pour le dérangement dont je vais être cause, et recevez l'assurance de ma considération la plus distinguée.

A monsieur Louis Véray, poète lyrique, rue Pigalle, 12.

Tout est fini, mon cher Véray, et je vais visiter les sphères éternelles. » Ai- je tort ou raison? Je le saurai avant deux jours. En tout cas, vous devez penser que je ne me suis pas décidé sans motifs.

Le commissaire, en lisant ma lettre, croira sans doute que je me suis brûlé la cervelle par désespoir de ne pas pouvoir payer mes dettes, et plus d'un créancier donnera des larmes à ma mémoire. C'est une grande erreur. Je n'ai pas un culte si profond soit pour l'argent du prochain, soit pour le mien propre. Ce qui me tue, ce n'est pas la pauvreté, quoique, grâce au ciel, elle m'ait tenu depuis ma naissance fidèle compagnie. Non, c'est quelque chose de plus dur et dont on se console moins.

Croiriez-vous que depuis vingt-sept ans (ou environ) que je vois la lumière du jour, si chère à tous les hommes, il ne m'est pas arrivé une seule fois de rencontrer un des bons

lots de la vie? Ainsi je n'ai ni argent, ni profession, ni femme, ni maîtresse, ni personne qui s'intéresse à moi. Vous-même, mon cher Véray, quelque affection que vous m'ayez montrée depuis six mois, vous avez tant d'autres liens de famille et d'amitié qu'à peine puis-je compter que j'occupe quelque place

dans votre cœur Mon portier même que je

croyais avoir gagné par des avances qu'on aurait honte de faire à un duc et pair, oui, mon portier me tourne le dos! Hier encore, en passant devant sa loge, j'ai entendu cet honnête homme grommeler quelque chose contre les « gens qui finiront mal, qui rentrent chez eux à une heure du matin, qui mènent une vie de débauche et qui n'ont jamais donné la pièce à personne. » Dieu sait que j'avais plus grand besoin que lui qu'on me donnât « la pièce; » car mon paletot montre la corde, mon pantalon est fendu au genou droit , mon gilet n'a plus qu'un bouton, et de mes deux chemises qui sont en lambeaux, il reste juste assez pour faire deux mouchoirs, — non sans trous. Je vis cependant; je résous tous les jours ce

problème redoutable dont les habitants de Paris et de Londres connaissent seuls toute la difficulté. Et non-seulement je vis, mais j'ai du superflu. Que font là ces deux fauteuils usés et ces deux chaises de paille dont ma chambre est encombrée? Une seule chaise suffirait, et même, à la rigueur, un banc. Tout le reste est pure mollesse, car enfin l'on ne peut pas s'asseoir en deux endroits en même temps. Ma table de travail est en acajou plaqué, et si peu solide qu'elle ne trouverait pas un acquéreur s'il plaisait au propriétaire de la vendre aux enchères. Quant au lit, l'unique matelas dont il se compose doit avoirété cardé deux ou trois siècles avant la prise de la Bastille.

Cependant, quand je pense au roi de Dahomey qui peut faire égorger, décapiter, disséquer et mettre au four chaque année trois ou quatre mille nègres, et qui n'a pas, ce grand roi, d'autre chevet que l'herbe des prairies, je reconnais que mon matelas est un objet de luxe. Ma seule excuse est que j'habite un hôtel garni, et que ces meubles, y compris une vieille gravure qui représente Napoléon à Sainte-

Hélène, vêtu d'un costume de planteur, appartiennent à mon propriétaire.

Étant né poëte, — car vous l'êtes, mon cher Veray, quoique votre nom ne soit pas encore illustre, — vous savez par expérience qu'il est des familles et des poches où jamais l'argent n'a pu vivre, si quelquefois il en a forcé l'entrée : mystère insondable de la divine Providence! Or, ma famille était de ces familles, et ma poche est de ces poches. Mon grand-père était un bon conseiller du parlement de Bordeaux, qui aima le jeu, la bonne chère et les dames. Comme ii avait d;ailleurs beaucoup d'esprit et de courage, — étant Gascon et d'un temps où chacun se croyait obligé de faire preuve tous les jours de l'un et de l'autre, — il fut fort estimé de ses concitoyens et dépensa d'une manière tout à fait noble cinq ou six cent mille livres que son propre père avait gagnées dans le commerce des nègres. Un vice, dit le vieux Franklin, coûte aussi cher à nourrir que deux enfants. A ce compte, mon grandpère nourrissait une nombreuse famille, outre mon père, qui fut son unique enfant, suivant

les règles ordinaires de la nature. Aussi la révolution de '1789, qui ruina tant de gens, ne fit aucun mal à cet aimable vieillard. Depuis longtemps il n'avait plus rien à perdre, et j'ai même entendu dire, par des gens qui l'avaient connu, que s'il avait reçu de ses créanciers une pension égale au revenu de la moitié de ses dettes, il aurait pu mener grand train et faire envie à de fort grands seigneurs.

Mon père , moins heureux , trouva place nette et, n'ayant pas de quoi faire des dettes, fut mis à l'École militaire de Fontainebleau, en 1808. Le maréchal Ney le prit pour aide de camp, et le mena en Espagne, à Moscou, à la Bérésina, à Lutzen, à Bautzen, dans la campagne de France et jusqu'à Waterloo. Comme il était robuste et bien constitué, le froid, le chaud, la pluie, deux balles dans la poitrine et trois coups de sabre ne purent en venir à bout ni l'empêcher d'être fait capitaine. Malheureusement, après 1815, quand le temps des avocats et des banquiers fut venu, le capitaine plus ferré sur l'équitation que sur l'orthographe, et n'ayant pas un maravédis en poche, quitta le

service avec une pension de 6U0 francs et le surnom de « brigand de la Loire, » qu'il portait, du reste, aussi fièrement qu'autrefois ses épaulettes. Mais que faire à vingt-six ans, quand on ne connaît que le maniement du cheval et du sabre, et qu'on est à la retraite? 600 francs, qui en vaudraient aujourd'hui le double, donnaient à peine le vivre et le couvert à ce pauvre héros, subitement arrêté dans sa carrière. Il se lia d'amitié avec d'autres héros, réduits comme lui-même à la demi-solde, fut membre de trois ou quatre sociétés secrètes, et allait être fusillé, lorsqu'un ami, qui s'était rallié au gouvernement des Bourbons, obtint sa grâce et le fit passer en Hollande, d'où l'exilé s'embarqua pour la Perse et se mit au service de l'un des successeurs de Thamas- Kouli-Khan.

Il enseigna la charge en douze temps aux fantassins du shah, il devint grand seigneur au pied des monts Elbrouz et fit pendre quelques centaines de voleurs subalternes qui levaient l'impôt sur les grands chemins de la Médie Atropatène; il épousa une Grecque de

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Smyrne dont le père était bijoutier de la cour de Téhéran et fut tenté de fonder une dynastie dans le royaume de Candahar et de conquérir l'Inde à la façon d'Alexandre. Le shah, pour plaire aux Anglais, voulut le faire assassiner; il prit la fuite, ayant en croupe derrière lui sa femme, et ne s'arrêta qu'à Smyrne; les diamants qu'elle avait eu soin d'emporter et qui valaient plus d'un million, lui servirent à entreprendre cinq ou six commerces dont le meilleur ne valait rien; il mena grand train jusqu'en 1830, où la révolution de Juillet acheva sa ruine et lui permit en même temps de reprendre son ancien grade dans l'armée française; il fut tué, chef de bataillon, à Constantine, etlaissapour tout héritage à sa veuve une pension modique, et à ses deux enfants, — un fils et une fille, le souvenir de son courage. — Mais pourquoi vous conter l'histoire en détail? Peut-être trouvez- vous^ déjà, mon cher ami, que mon récit vous traîne en longueur. A cela je répondrais qu'il est cinq heures du soir, que je n'attends personne, que je ne crains pas de me voir dérangé, et qu'enfin je ne veux pas

me brûler la cervelle avantvingt-quatreheures. C'est un point résolu. Je ne suis pas un fou qui cherche à s'étourdir sur une situation désespérée, mais un homme sérieux et circonspect qui se rend compte à lui-même de toutes ses pensées. Mon âme est tranquille, mon pouls est calme, ma tête est froide, j'ai déjeuné d'un petit pain et de l'eau de ma carafe, et je ne dînerai pas. Est-ce là, oui ou non, l'état d'un philosophe qui a droit de disposer de lui-même, et, ■ — en attendant la dernière heure, — d'expliquer à un ami les motifs de sa conduite? Si j'ai parlé de mon père avant de parler de moi, c'est que le chêne sort du gland, et que le gland est sorti d'un autre chêne, et que toutes les facultés essentielles du premier chêne se retrouvent toujours dans le second, qui les transmet au troisième et par lui à tousses descendants, et qu'à ce compte-là, mon père, ma mère, mon grand-père et tous ceux de ma race ont toujours été dans une incapacité incurable soit d'amasser de l'argent, soit de garder l'argent qu'on avait amassé pour eux. Au reste, prenez patience; mon tour va venir.

Ma mère, l'une des meilleures femmes de ce siècle, était peut-être encore moins propre à thésauriser que tout le reste de ma famille. Outre les dépenses ordinaires du ménage, elle avait raille moyens de se débarrasser d'une pièce de vingt francs. Son industrie, dans ces occasions-là, était incroyable. Les chiffons, les livres, les jouets d'enfants, les statuettes, les casseroles, la vieille et la nouvelle musique, remplissaient la maison d'un désordre complet, mais charmant, car elle avaitl'espritet le goût de tous les vrais artistes. Musicienne vraiment admirable, elle aurait étonné les Parisiens si mon père lui avait permis de chanter en public ; mais, au milieu même de la plus profonde misère, — dont il toucha bien souvent le fond, — mon père l'aimait trop passionnément pour lui permettre d'entrer à l'Opéra, Blâme qui voudra cette fierté d'un homme qui ne dînait pas tous les jours; pour moi, je l'honore et l'approuve. Il est vrai qu'en aucun temps il ne lui fit la moindre observation sur ses prodigalités; et dans cette famille où l'argent manquait toujours, la pauvreté la plus dure ne fut

jamais une occasion de discorde. — Rare exemple !

Par quels prodiges d'industrie parvint-elle à élever deux enfants? C'est ce qu'il est presque impossible de comprendre. J'obtins, grâce au nom de mon père, une bourse dans un collège de Paris ; ma sœur fut employée chez un marchand de chocolat du boulevard , ma mère elle même engagea sa pension d'avance et fit quelques dettes. Par bonheur nous étions tous sains de corps et d'esprit. C'est une grâce que la Providence, moins aveugle qu'on ne croit, fait quelquefois aux pauvres gens.

Comme je n'avais aucun héritage à espérer, je fis, tout naturellement, les plus brillantes études. Pour prendre le goût des livres il n'est rien de tel que de n'avoir pas un sou vaillant. Mes professeurs étaient aussi fiers de moi que si j'avais dû gouverner les peuples comme Périclès ou enseigner la sagesse aux hommes comme le divin Platon. Mes camarades s'approchaient de moi avec respect et m'écoutaient comme un oracle. Ma mère, plus fière de moi que Niobé ne le fut jamais de ses fils et de ses

filles, me regardait avec admiration et me promettait le plus brillant avenir; mais avant tout, il fallait vivre, et le jour où je mis pour la dernière fois le pied hors du collège, je commençai à sentir les dures étreintes de la faim.

C'était, je m'en souviens encore, le 10 août 1840. Il faisait faim ce jour-là, — une faim de loup. J'étais parti de grand matin, emportant du collège mon mince bagage et j'attendais avec une impatience mal dissimulée l'heure du dîner. Vers dix heures du soir, ma mère s'en aperçut, et d'un air riant (pauvre chère créature! elle aurait souri à la mort même!) :

« Eh bien, dit- elle, Gaston-Phœbus, qu'attends-tu pour te coucher?

— J'attends, répondis-je avec inquiétude, que tu m'aies offert à dîner.

— Mon ami, répliqua-t-elle, je te dirai comme l'aubergiste d'Alcala de Hénarès : Seigneur, vous aurez à dîner ce que vous avez apporté. »

Ce qui fera mieux comprendre le mérite et la gaieté de cette réponse, c'est qu'elle avait le jour même et sous mes yeux donné à une

vieille femme malade qui habitait l'étage supérieur de la maison trois francs qui lui restaient encore. Telle était la générosité de ma mère.

Le lendemain était le jour de la distribution des prix du concours général. Un prix d'honneur qui m'était décerné s'en alla de la Sorbonne chez le libraire, qui m'en offrit quarante francs. C'était une magnifique édition des œuvres de Sénèque le philosophe. Jugez de mon bonheur! Ma mère alla chercher ma sœur, qui tenait les livres du marchand de chocolat, et nous dînâmes gaiement en famille. Ces fêteslà sont rares dans ma vie, mais j'en garde fidèlement le souvenir. Ma sœur était la joie et la grâce même. Jolie, svelte et bien faite, d'un caractère doux et charmant, elle avait l'esprit insouciant de ma mère avec ce penchant à la moquerie qui distingue les vrais enfants de Paris. Hélas! pauvre sœur! Blanche comme un lis, avec des cheveux noirs et des yeux bleus, profonds comme la mer, des mains admirablement modelées, où la blancheur du marbre s'unissait à la transparence et à la vie, elle

ressemblait par sa beauté fragile et brillante au papillon qu'une saison voit naître et mourir. Ce soir-là pourtant, nous étions tout à la joie et nous n'attendions rien que d'heureux : un de nos amis, musicien allemand, qui jouait du cor à l'Opéra et qui vivait dans la même maison que nous, était du dîner. C'était une de ces âmes tendres et exquises, mais un peu molles, qui résistent difficilement au malheur. Sans adresse pour se garantir des chocs du monde extérieur, il recevait en silence tous les coups du Destin et se renfermait de plus en plus en lui-même. Quoiqu'il eût beaucoup d'esprit et de science musicale , et qu'il fût estimé de ses confrères , il n'avait jamais pu se faire connaître du public. Lat seule idée de se produire dans une assemblée et de donner un concert lui causait des tremblements nerveux. Cette timidité maladive lui rendait insupportable la moindre raillerie et le réduisait à un silence d'anachorète qu'il ne rompait guère qu'avec nous. Mais alors son esprit, jusque-là replié sur lui-même, déployait tout à coup ses ailes et prenait son essor vers

des régions où nous avions peine à le suivre. Sa passion pour la musique, qui n'était pas pour lui un métier, mais le plus sublime de tous les arts, l'avait lié avec nous d'une étroite amitié.

Ma mère commençait à soupçonner qu'un sentiment plus passionné se mêlait à cette amitié; au moins avait- elle remarqué que rien n'aurait pu décider le pauvre Caïus Schweizer à quitter notre humble logis les jours (et cela arrivait deux fois par mois) où ma sœur Henriette venait passer la soirée avec nous. Et pourquoi non? De toutes les bonnes choses de la vie, l'amour n'est-il pas la meilleure et la moins chère, et la seule qu'aucun gouvernement ne puisse taxer ou interdire aux pauvres gens? Au reste, quoique Caïus fût jeune et même assez beau, sa timidité connue ne laissait pas craindre à ma mère que ces innocentes amours eussent le moindre danger.

Le dîner fut donc très-gai, quoiqu'on n'y vît rien de rare ou de coûteux, si ce n'est une bouteille de vin de Frontignan que le prodigue Schweizer avait obtenu la permission

d'acheter chez l'épicier au prix de 2 fr. 25 c. (verre compris). Ce vin délicieux était une rareté estimable; car on peut, sans lui faire injure, attester que l'épicier n'avait pas suivi le précepte de la cuisinière bourgeoise: « Pour faire un civet, prenez un lièvre, » et que pas un raisin du département de l'Hérault n'était entré dans sa composition. Tel qu'il était, néanmoins, il suffit pour nous mettre en joie et délier la langue de Caïus.

Après qu'il eut longtemps parlé de Haydn, de Mozart et de Weber, qui étaient ses dieux :

« Caïus , interrompit ma mère , où donc avez- vous étudié la musique? On dirait que vous ne connaissez ni la France , ni l'Italie. Pas un mot de Rossini, de Cimarosa ou de Bellini! vous êtes un vrai sauvage échappé de la Forêt-Noire, mon cher Caïus.

— Hélas ! répliqua Schweizer. Plût à Dieu, madame, que je fusse né comme vous au pays du soleil! Mais de quelle couleur peuvent être les rêves d'un Poméranien qui vit huit mois de l'année au milieu des brouillards? Quand la neige ou la pluie nous tient enfermés dans nos maisons,

nous croyons entendre le cor résonner au loin dans la forêt, nous rêvons des vieux châteaux abandonnés, des vieux héros disparus, de Witikind et de Frédéric Barberousse, du grincement des épées qui heurtent les antiques armures, nous voyons les fées glisser sur la bruyère, et les pâles ondines entraîner au fond des eaux les beaux chevaliers à la barbe d'or ; voilà ce que chante à mes oreilles la musique de mon pays; mais que pourrais-je comprendre à cette gaieté folle qu'on sent dans les opéras de Rossini, et de presque tous ceux qui sont nés dans la joyeuse Italie?

— Caïus, dis-je à mon tour, ton âme sombre et ton air mélancolique m'intéressent. Disnous quelque chose de ton histoire; car depuis trois ans que tu es notre voisin et notre ami, à peine savons-nous si tu viens de Danemark ou d'Abyssinie. Oublie pour un instant le farouche Odin et les blanches Walkyries, et dis-nous qui tu es. Justement, il reste encore un peu de frontignan dans la bouteille ; si tu parles, ce sera ta récompense. »

Schweizer mit sa main sur son front, en-

fonça ses doigts dans son épaisse chevelure blonde, .toute ruisselante de génie méconnu, tendit son verre de la main gauche et dit:

« Que pourrais-je vous raconter? .le suis né en Prusse comme tous les Allemands, dans le village de Sclrwarzbourg , près de Stettin, le premier pays du monde pour fumer les oies et les jambons. Mon père, qui n'était pas plus grand seigneur que moi. mais qui avait . quelques notions de musique, m'enseigna luimême la flûte, le piano, le violon, le cor et le violoncelle; puis il m'envoya étudier à l'Université ; car vous savez que tout le monde, ou peu s'en faut , est docteur in utroque jure en Allemagne. Mais le Destin en décida autrement; pendant que je pâlissais sur la métaphysique d'Hegel et de Sehopenhauer , mon père, qui était juge du district, mourut, et comme je n'avais d'autres ressources que son traitement, je fus forcé, pour vivre, de m'enrôler dans l'armée. Un mois après, pendant que j'étais à l'exercice, rêvant à l'origine des choses, mon moi, préoccupé, se heurta rudement

contre un non-moi brutal qui n'était autre que la canne du sergent instructeur.

Ce brave guerrier ayant commandé : ((Charge en quatre temps! chargez vos armes! prenez la capsule! amorcez! couvrez la capsule! saisissez l'arme à la poignée ! » je saisis mal à propos mon fusil comme si j'avais voulu faire le mouvement de l'escrime à la baïonnette. Mais la canne du sergent instructeur, tombant d'aplomb sur mes épaules, me rappela promptement à mon devoir. Je ne fus guère moins prompt à quitter un uniforme pour lequel je n'étais pas né. La nuit suivante , m'étant procuré des habits bourgeois , je fus assez heureux pour gagner sans encombre la frontière française; et dès ce jour je devins un « Prussien libéré, » comme dit Henri Heine.

Si déserter est un crime, il faut que la Providence ait eu pour moi beaucoup d'indulgence, car non-seulement je n'ai jamais eu à subir la justice des hommes, c'est-à-dire, la terrible canne du sergent, mais encore ma désertion ne m'a jamais donné le moindre remords. Bien plus, c'est à elle que je dois de

vous avoir connus, et de boire ces dernières gouttes de frontignan entre vous, madame, Gaston -Phcebus et Mlle Henriette. »

Ici le bon Schweizer glissa du côté de ma sœur un timide regard qui ne fut pas trop mal accueilli, si j'en crois mes souvenirs.

Pauvre Schweizer! si bon et si doux!

Comment ma mère devina sa passion pour Henriette, comment elle vit qu'il était aimé, comment elle n'eut pas la force de s'opposer à leur bonheur, comment ils se marièrent sans songer qu'ils ne possédaient rien au inonde et comment ils furent bientôt punis de cette témérité, je pourrais vous le dire; mais à quoi bon? Si leur bonheur fut court, au moins était-ce vraiment du bonheur. La robe d'Henriette était de coton, mais son cœur était d'or, et le pauvre Caïus, lorsqu'il rentrait au logis, fatigué de courir le cachet et de donner du cor, pouvait reposer sa tête sur un sein ami. Combien de gens sont traînés dans un chariot à quatre chevaux, qui n'en pourraient pas dire autant 1 Ah! si j'avais eu moi-même un bonheur pareil, je ne serais pas aujourd'hui à vous

raconter mon histoire et à compter les heures qui me séparent de l'éternité!

Et, cependant, moi aussi, j'ai dû l'avoir; mais à quoi bon se souvenir?

Oui, j'ai aimé, moi aussi, et j'ai été aimé, — peut-être; car qui peut savoir si elle mentait ou si elle disait vrai ?

Elle s'appelait Laure, et c'était ma cousine germaine. Sa mère, sœur de la mienne, avait épousé à Limoges un peintre sur porcelaine, artiste distingué, mais qui, par une fatalité qui semble s'attacher à toute notre famille, vivait à grand'peine du produit de son travail. Il mourut jeune, et sa veuve, accablée de chagrin et inquiète de l'avenir, ne tarda guère à le suivre. Par testament, elle léguait à ma mère le soin d'élever sa fille. C'est le seul legs qu'elle pût faire à qui que ce soit, et grâce au ciel, il

ne fit pas entrer-un centime dans la caisse de M. le receveur de l'enregistrement.

Laure avait alors seize ans et se trouvait sans aucun appui sur la terre, si l'on excepte ma mère, qu'elle n'avait jamais vue et à qui elle venait demander un asile. Par bonheur, l'heureuse confiance de la jeunesse ne lui permit pas d'hésiter sur ce qu'elle avait à faire. Elle vendit de son mieux le médiocre mobilier qui était sa seule ressource et partit pour Paris.

Est-il vrai, comme le croient beaucoup de gens, qu'un secret pressentiment, tantôt triste et tantôt jt)yeux, nous avertisse d'avance de tous les événements heureux ou malheureux qui doivent remplir notre vie? Mais alors pourquoi, à l'heure même où j'écris ces souvenirs et où je me prépare à mourir, ai-je l'esprit si libre et presque lumineux, au lieu d'être assombri, comme je le craignais, par l'approche des ombres de la mort? Serait-ce que la mort n'est qu'un passage à une meilleure destinée, et que je ressens déjà un avantgoût de la sérénité des cieux nouveaux où je vais entrer?

A coup sûr., le matin du jour où Laure arriva, j'éprouvais quelque chose d'extraordinaire. J'étais si loin de m'attendre à la voir, que je connaissais à peine son existence. Ma mère m'avait parlé quelquefois de sa sœur, mais elle ne l'avait pas revue depuis quinze ans, et la vie errante qu'elle avait longtemps menée avec mon père, l'empêchait d'écrire et de recevoir régulièrement des lettres. Cependant mon cœur débordait de joie comme si j'avais reçu la nouvelle du monde la plus agréable.

J'attendais justement alors le résultat des démarches que mon professeur de philosophie, qui me connaissait et m'aimait particulièrement, avait promis de faire pour me procurer un traitement qui pût faire vivre toute ma famille. Il devait parler de moi à un métaphysicien célèbre qui préparait un grand ouvrage sur l'origine et les croyances des peuples sémitiques, et qui, naturellement, comptait bien borner ses recherches à un résumé des commentateurs allemands. Mais encore fallait-il connaître l'allemand, car les traductions sont

rares, et c'est au rôle modeste de secrétaire et de traducteur du grand homme que devaient se borner mes fonctions. Huit heures de travail assidu et douze cents francs par an, voilà l'offre qui m'étaitfaite ; encore le grand homme étant allé passer la belle saison dans le château d'un banquier de ses amis, j'attendais impatiemment son retour pour conclure avec lui cette brillante affaire.

Quoique fort contrarié de ce retard (car l'argent manquait à la maison), je me promenais dans le jardin du Luxembourg avec un air de satisfaction et un contentement intérieur qui rayonnaient sur ma figure et faisaient presque retourner les passants. L'avenir me paraissait assuré comme si je n'avais dû attendre de la Providence que santé, honneurs, gloire et richesse.

« Je vais, me disais-je, travailler sous la direction de ce grand homme et mériter son amitié. Quand il aura publié son livre, qui ne peut manquer de faire sensation (d'avance trente ou quarante journaux l'ont proclamé chef-d'œuvre, et la première ligne n'est pas

encore écrite) ; donc, quand il aura publié son livre, une petite part de gloire, si petite qu'on veuille la faire, ne peut pas manquer de rejaillir sur le secrétaire modeste qui aura traduit, résumé, réuni, coordonné toutes les parties de ce bel ouvrage, où le grand homme doit se borner à répandre les fleurs de son style admirable.

Le moins qu'il puisse faire pour moi, c'est de me recommander aux éditeurs et de me fournir les moyens d'arriver, moi aussi, à la gloire, au succès, à l'Institut, au Collège de France et à quatre ou cinq places bien payées par le budget. En tout cas, si le grand homme me néglige, et si les éditeurs me ferment leur porte, il me restera toujours la ressource d'étudier la langue chinoise qui n'est pas encore très-familière au peuple français et de remplacer, supplanter ou poignarder M. Stanislas Julien afin de prendre sa place, sa gloire et ses appointements. Grâce au ciel, les concurrents pour la chaire de chinois sont encore très-rares à Paris, et à défaut du chinois je pourrai me jeter sur l'arménien, le turc, l'hin-

doustani, le mandingue et le guarani, ou ce qui serait plus facile encore sur l'étude comparée des langues de l'Afrique avec celles de l'Asie. C'est là qu'on peut parler longtemps et impunément, sans craindre les interruptions et les murmures de l'auditoire.

Par le chinois, me disais-je encore, je pourrai facilement assurer le sort de ma mère et même celui de ma sœur Henriette, car le bon Caïus Schweizer ne me paraît pas de force à se tirer d'embarras lui-même si je ne lui donne pas un vigoureux coup d'épaule.

Tout en roulant ces ambitieuses pensées, je rentrai à la maison. Nous demeurions dans un petit appartement de la rue Racine, alors nouvellement construite, et qui faisait le principal ornement du quartier Latin. On n'avait pas encore imaginé de démolir la moitié de ce quartier pour y tracer le boulevard Sébastopol et le boulevard Saint-Germain. Deux chambres, une cuisine et une salle à manger formaient tout notre logement. Les meubles étaient en noyer ; le soleil entrait par toutes les fenêtres, et, quoiqu'il n'y eût pas dix francs

dans le secrétaire, nous ne portions pas envie à la Banque de France et à ses directeurs.

Je montais l'escalier en fredonnant un air du Domino Noir, ce chef-d'œuvre du plus spirituel des musiciens de France; ma mère vint m ouvrir la porte et me dit :

« Entre vite; ta sœur est arrivée. »

Il faut vous dire qu'Henriette était mariée depuis cinq mois avec Caïus Schweizer et que les deux nouveaux époux étaient allés faire un voyage sur les bords du Rhin pendant l'été. C'est là que Caïus devait donner des concerts. Il avait déjà écrit pour énumérer les croix, les tabatières et les autres marques d'estime que lui valait de la part du roi de Bavière, du grand-duc de Bade et du duc de Darmstadt son incomparable talent de corniste. Malheureusement, les thalers ne pleuvaient pas en même temps que les décorations. Je crus donc de bonne foi que ma sœur et son mari, rassasiés de gloire, étaient revenus à Paris.

u Où est-elle? demandai -je avec empressement.

— Dans ta chambre, » répondit ma mère, qui souriait sous cape.

J'ouvris la porte pour m'élancer dans les bras d'Henriette et je me trouvai face à face avec une jeune fille vêtue de deuil que je n'avais jamais vue et qui serrait du linge dans ma propre commode, après en avoir ôté celui qui la garnissait.

« Ma chère Laure , dit ma mère en me poussant vers elle, voilà ton frère. »

Laure se retourna , s'avança gracieusement vers moi , m'offrit en souriant ses deux joues que je baisai sans savoir ce que je faisais, tant j'étais surpris de la nouveauté de l'aventure, et ne parut pas plus embarrassée de ma présence que si nous eussions passé dix ans l'un près de l'autre et la main dans la main.

— Maintenant, ajouta ma mère en interrompant un compliment très-entortillé dans lequel je menaçais de me perdre, la présentation est faite. Gaston-Phœbus, donne la main à Laure et allons dîner. »

Je ne sais pas si le dîner était meilleur qu'à l'ordinaire, ou si le vin était plus généreux, ou

si les yeux bleus de ma cousine (vous ai-je dit qu'elle avait les cheveux noirs et les yeux bleus , association presque divine) m'avaient déjà tourné la tête et délié la langue, mais je pris la parole au potage pour ne la quitter qu'au dessert.

Là pourtant il fallut s'arrêter et prendre haleine un instant, dont ma mère profita pour me raconter par suite de quel triste événement Laure avait été forcée de chercher un asile chez nous.

« Maintenant, ajouta-t-elle en riant, puistpie ma famille devient plus nombreuse, il faut fonder une colonie dans le voisinage. C'est toi, Gaston-Phœbus, qui seras obligé de nous quitter.

— Mais interrompit Laure, je ne veux

pas , ma chère mère , causer un tel dérangement chez vous, et, plutôt que de déranger M, Gaston-Phœbus, j'aimerais mieux....

— Mais , ma chère enfant , dit ma mère, puisque tu es ma fille , il faut m'obéir et ne pas répliquer. Et d'abord , quitte ce ton cérémonieux, et ne dis plus: « monsieur Gaston-

Phœbus, » ce qui me ferait croire que tu veux parler de l'empereur de la Chine ou du souverain des Iles inconnues. Gaston-Phœbus est plus que ton cousin, il est dès aujourd'hui ton frère, et mieux que cela, ton protecteur et le chef de la famille. 11 doit t aimer , te servir, te défendre, te distraire même quand tu seras triste ou ennuyée, et si je sais bien lire dans ses yeux, ce rôle ne lui sera pas trop désagréable.

— Nesuis-je pas trop heureux, dis-je alors, de trouver une sœur si aimable et si belle pour remplacer celle que Caïus Schweizer m'a enlevée ?

— C'est bien, c'est bien, dit ma mère. Ne prends pas feu si vite. Laure n'a pas besoin de tes compliments pour savoir qu'elle est belle, et il s'agit entre nous de choses plus sérieuses. Dès ce soir, tu vas quitter ce logis.

Quoi! déjà? dis-je d'un air triste.

— Rassure-toi, continua ma mère. Tu n'iras pas bien loin. Je viens de louer pour toi une chambre sous les toits, au cinquième, dans la maison. C'est une mansarde fort jolie, car le so-

leil entre par une fenêtre assez étroite et tu \ pourras marcher de plein pied sur les toits du voisinage. Toi, ma chère Laure, tu vas prendre sa place. Gaston-Phœbus vivra du reste avec nous, et je compte bien qu'il nous mènera le soir à la promenade jusqu'à l'entrée de l'hiver. C'est convenu, n'est-ce pas?... Eli bien, cher ami, monte dans ta mansarde, tes livres y sont déjà. Moi, je veux causer avec cette enfant. D'ailleurs elle est fatiguée du voyage. Elle a passé vingt-quatre heures en diligence et en wagon; il est temps qu'elle dorme. Bonsoir, Gaston-Phœbus. Va rêver aux étoiles. C'est le plus grand plaisir de la vie, celui qui coûte le moins cher et qu'on peut le mieux te donner à ton âge.

Là-dessus elle m'embrassa deux ou trois fois, suivant sa coutume, et me poussa dehors par les épaules.

Ce qui est étrange, c'est que j'avais moimême grande envie d'être seul pour réfléchir sur mes propres impressions, et que je sortis presque avec plaisir. Cependant je n'allai pas bien loin.

Je gravis quatre à quatre les marches de l'escalier, et je me hâtai d'ouvrir la porte de la mansarde dont j'étais devenu le locataire d'une manière si imprévue.

Ma chambre était un peu haut perchée, je l'avoue, mais meublée et arrangée suivant mon goût et ma fantaisie. Outre une foule de brimborions élégants ou précieux dont son appartement était rempli, et qui étaient comme les derniers souvenirs de son ancienne fortune, ma pauvre mère avait eu soin d'y entasser tous les objetsqui pouvaient être à mon usage. Au premier rang figurait le sabre de mon père, qui s'était ébréché sur la tête d'un émir Afghan dans je ne sais quel combat, aux environs d'Hérat ou de Candahar. A un clou voisin était accrochée sa pipe, — une pipe admirable, — présent du shah de Perse. A droite de la fenêtre était un portrait de George Sand en habit d'homme; à gauche, sur une étagère, trois ou quatre statuettes de Pradier, représentant de jeunes demoiselles dans le costume d'Eve avant le péché.

Tout cela, je dois le dire, n'était pas du goût

MÉMOIRES DE GASTON-PHŒBUS. Hb

de ma mère ; mais elle aurait cru commettreune impiété en m'empêchant de satisfaire la moindre de mes fantaisies. Or, Pradier était à la mode en ce temps-là, et il n'est pas un étudiant qui ne crût comprendre les parties les plus sublimes de l'art en mettant sur sa cheminée quelqu'une de ces gracieuses nudités.

Un peu plus loin étaient quelques vieilles gravures de Poussin "et de Claude Lorrain, et à côté de ces gravures, ma bibliothèque, la •partie la plus précieuse de mon mobilier. C'est là que les œuvres des musiciens, des poètes et des philosophes étaient entremêlées dans un parfait désordre. Beethoven y coudoyait Homère et la Bible; Mozart avait sa place entre Racine et Shakespeare; Boïeldieu et Rossini entre Voltaire et Chateaubriand.

En face de la fenêtre était mon lit, et au pied du lit un fauteuil rembourré de paille, une table en bois blanc et une chaise. Je n'avais pas lieu de me plaindre. Ma chambre, assez étroite, mais très-longue, me permettait la promenade.

Mon premier soin en prenant possession

de ma mansarde fut d'ouvrir la fenêtre et de regarder le ciel. Je dis le ciel, car les voisins étaient trop au-dessous de moi pour que je pusse les voir commodément. Mais je n'étais pas curieux, et si l'on excepte la fille d'un menuisier, de qui j'avais reçu déjà quelques agaceries, je ne me souciais guère des autres habitants de la rue.

Ce soir-là, du reste, suivant la prédiction et les encouragements de ma mère, je m'assis dans mon fauteuil et je me mis à contempler les étoiles. C'est la bonne manière de suivre doucement, et en rêvant, la pensée qui vous est chère. Naturellement, la première pensée qui me vint à l'esprit, ce jour-là, fut que j'avais acquis une bien jolie cousine et qu'il me serait doux de passer ma vie près d'elle.

Je cherchais à me rappeler ses yeux, si profonds et si doux, sa bouche gracieuse, son fin sourire, le son de sa voix, qui était si pénétrante et si suave, et je conclus en peu de minutes que je n'avais jamais vu sur la terre une créature aussi idéale, et que mon devoir était de me faire tuer pour elle, à la première occa-

sion qui pourrait se présenter. A vrai dire, ce que j'éprouvais surtout était un sentiment de bien-être et de sérénité extraordinaire, un besoin d'aimer Laure et de me dévouer à elle et de lui rapporter toutes mes pensées. Il me semblait que j'aurais eu du bonheur à me battre pour elle, à me jeter au milieu d'un incendie, à braver la mitraille et les épées, à défier tont l'univers en son nom et sous ses yeux. C'est le commencement ordinaire de Famour dans les cœurs novices. Hélas! quelle' en est la fin?

Le résultat de tous ces beaux rêves fui. comme on doit s'y attendre, une belle pièce de poésie imitée des élégies d'André Chénier. Cent trente vers, — pas un de plus, pas un de moins, — furent consacrés à chanter les grâces et les vertus de Laure... Ah! si j'avais pu prévoir l'avenir ! . . .

Puis, comme l'aube blanchissante faisait fuir les étoiles et m'avertissait de l'approche du soleil, je me déshabillai en un clin d'œil, je me couchai et je dormis d'un profond sommeil jusqu'à dix heures du matin.

A ce moment, ma mère, étonnée de ne pas me voir paraître, monta dans ma mansarde, tourna sans bruit la clef que j'avais laissée dans la serrure , et vit sur ma table un papier tout barbouillé de ratures. C'était ma poésie. Elle s'assit, lut tout bas d'abord, puis tout baut les premiers vers, et en ouvrant les yeux et les oreilles, j'eus le plaisir (était-ce bien un plaisir?) de reconnaître que mon génie poétique ne pouvait pas rester secret plus longtemps.

Certes, quoique je n'eusse rien de caché pour ma mère, j'aurais donné beaucoup de choses pour que le maudit papier fût brûlé, ou noyé dans l'Océan, ou déchiré en mille morceaux ; je refermai les yeux avec affectation et je feignis de dormir, mais ma mère ne voulait pas lâcher prise.

« Eh bien, dit-elle, en s'approchant de mon lit, voilà de très-jolis vers. Je ne m'étonne plus si tu dors encore à dix heures du matin. Allons, Gaston-Phœbus, ne fais pas la sourde oreille; tes vers sont très-jolis, je t'assure, et après tout, il n'y a pas de mal à faire des vers

pour Laure. Tu en feras peut-être pour des dames qui ne la valent pas — Seulement, je te conseille de faire attention à tes rimes. Elles ne sont pas toutes de la même qualité. Laure, par exemple, ne va pas très-bien avec sycomore, ni rive avec captive; mais pour un début, ce n'est pas mauvais Est-ce vraiment un

début? »

Je fis signe, sans parler, que c'était en effet un début.

« Ah! continua ma mère, tu m'étonnes — Je croyais que Mlle Sylvie, la fille du menuisier d'en face, avait déjà vu de tes rimes — Je me trompais?... C'était de la prose?. ..Non?... ce n'était rien du tout... Allons, tant mieux... Mais il me semble que j'avais vu certain soir de ma fenêtre glisser certain billet dans la main de certaine demoiselle »

C'était la vérité, mais je n'en voulus pas convenir et je niai hardiment m'être jamais soucié de Sylvie ou de toute autre fille de menuisier, de charpentier ou de peintre en bâtiment.

« C'est bon, interrompit ma mère, je te

crois.... D'ailleurs, c'est ton devoir de le dire, quand même ta correspondance avec Mlle Sylvie serait aussi volumineuse et aussi prolixe que la Somme de saint Thomas d'Aquin.... Maintenant, mon cher enfant, c'est beaucoup d'honneur que tu fais à Laure en écrivant pour elle une si belle pièce de poésie ; mais si tu devais continuer ton poëme ma tâche de mère deviendrait trop difficile, et je serais forcée de me séparer de Laure ou de toi.... Or, comme Laure est parfaitement innocente de tes folies, je ne veux pas être obligée de choisir entre vous.

« C'est pourquoi tu vas déchirer tes vers.,., ou mieux (car il ne faut pas décourager les poètes), tu vas les cacher au fond de ton tiroir jusqu'à ce que tu puisses en trouver l'emploi au dehors, ce qui ne lardera pas, je te le garantis. . . . Puis tu vas descendre avec moi tu

embrasseras Laure très -raisonnablement et très-fraternellement sur les deux joues; tu la tutoieras dès le premier mot; tu la regarderas déjeuner, marcher, parler, s'occuper du ménage comme une personne naturelle, et tu se-

ras bien vite guéri de faire des vers en son honneur. Gasfon-Phœbus, mon ami, ferme ta porte avec soin et descendons. »

Pendant cette courte et indulgente réprimande', je m'étais habillé. Je la suivis, et j'exécutai ses ordres de point en point.

Laure me reçut fort bien, et dans ses yeux, d'un bleu profond et tranquille, je pus lire aisément qu'elle avait passé une très-bonne nuit, qu'elle avait dormi à merveille, et qu'elle * n'avait pas songé un seul instant à faire des vers en mon honneur. Dès les premiers moments elle prit sa part des soins du ménage, comme si elle n'avait jamais fait autre chose. Quoique très-simplement vêtue, elle avait dans la démarche et dans la physionomie ce charme indescriptible auquel on reconnaît la femme qui peut porter avec la même grâce et la même dignité les habits d'une reine et ceux d'une paysanne.

Son père, artiste de grand mérite, qui avait passé toute sa vie à lutter contre la mauvaise fortune, avait pris soin de lui enseigner les premiers éléments de son art, et la musique

(étant bon musicien lui-même); mais il était mort trop tôt pour achever son œuvre, et si Laure, orpheline à seize ans, connaissait assez de musique et de peinture pour vivre de son travail, sa science, assez courte d'ailleurs en toute chose, lui venait d'un heureux instinct plutôt que de l'éducation. C'est ce que ma mère avait très-vite reconnu dès la veille.

« Ma chère enfant, dit-elle après le déjeuner, tu as besoin d'étudier encore, et c'est Gaston-Phœbus qui sera ton professeur.... Ne va pas croire pourtant que Gaston-Phœbus soit un grand clerc parce qu'il a obtenu au mois d'août dernier le prix d'honneur de philosophie au concours général — Non, c'est un garçon studieux et qui n'est pas encore pédant.... C'est déjà beaucoup — Pour toi, ma chère enfant, il n'y a pas deux partis à prendre. Tu es trop jeune pour donner des leçons de musique et courir le cachet comme un professeur. De peindre sur porcelaine comme faisait ton père, cela pourra venir, mais il faut patienter en attendant qu'on te donne du travail. Quant à coudre et à broder, c'est un métier qui ne

nourrit personne, et où tu aurais usé tes yeux avant deux ans.... Or, des yeux comme les tiens méritent qu'on les respecte.... Je ne vois donc qu'un seul parti à prendre »

Ici ma mère fut interrompue par un coup de sonnette. J'allai ouvrir la porte et je me trouvai en face de la portière, unebravefemme curieuse, bavarde^ indiscrète, qui brûlait de connaître toutes les affaires de ses locataires et qu'avait intriguée la brusque arrivée de Laure.

ce Pardon, excuse, madame, si je vous dérange, dit-elle. C'est une lettre qui vous arrive, et comme le facteur m'a dit qu'elle était pressée, j'ai voulu vous la porter à vousmême. »

Cette explication n'était pas inutile, car Mme Bernardin n'était pas femme à porter les lettres de ses locataires, — excepté dans les plus graves circonstances; mais l'arrivée de Laure était à coup sûr une de ces circonstances graves.

« Et à quel signe le facteur a-t-il vu que la lettre était pressée? demanda ma mère en riant.

— Est-ce que je sais, moi? répondit la portière embarrassée. C'est M. le directeur de la poste qui le lui aura dit, bien sur.... Mais, madame, ajouta-t-elle, est-ce que cette belle demoiselle que je vois ici ne veut pas me donner son nom? Si par hasard elle avait des lettres à recevoir —

— Ne vous inquiétez pas, madame Bernardin, dit ma mère, si ma nièce reçoit des lettres, c'est à moi qu'elle seront adressées.

— Ah! c'est différent, dit alors la portière, puisque mademoiselle est votre nièce.... Bonjour madame, bonjour mademoiselle.»

Et elle sortit à demi satisfaite. Elle ne connaissait pas le nom de Laure, mais du moins elle savait que Laure était nièce de quelqu'un. .. . C'est déjà beaucoup.

La lettre était de mon professeur. La voici, car je l'ai conservée :

« Madame,

« Gaston-Phœbus peut se présenter quand il voudra chez M. Plotin....

(Plotin était le nom du grand homme auquel il m'avait recommandé.)

« .... Il sera bien reçu. M. Plotin est arrivé hier au soir de la campagne. Il a trouvé chez son portier ma carte et celle de Gaslon-Phœbus. C'est une affaire convenue; M. Plotin attendra Gaston-Phœbus entre deux heures et deux heures et un quart. Avant ce temps, il travaille; après, il va à l'Institut. Que Gaston- Phœbus ne manque pas cette occasion unique d'apprendre à travailler sous la direction de l'un des plus grands esprits de ce siècle et peut-être de tous les siècles.... surtout, qu'il soit modeste.... qu'il parle peu.... M. Plotin est éloquent et parlera pour deux.... Gaston-Phœbus n'a besoin que de répondre aux questions.

« Agréez, je vous prie, madame, les vœux que fait, pour votre bonheur et pour celui de votre iils, le plus dévoué de vos amis.

« CH. AUBARET,

« Professeur de philosophie au collège ***. »

« Eh bien ! mes chers enfants, dit ma mère

en repliant sa lettre, l'avenir est à nous, et un brillant avenir, je l'espère.

« La pension de retraite qu'on me fait est de quinze cents francs; Gaston-Phœbus en aura douze cents; c'est deux mille sept cents francs de rente que nous avons entre nous trois.... Combien de gens voudraient en avoir autant!

— Mais, ma mère, interrompit Laure timidement, il me reste à moi sept cents francs....

— De rente?

— Non, de capital.

— Bien, dit ma mère, garde-les avec soin, cela pourra te servir plus tard... Et toi, Gaston- Phœbus, viens ici que je refasse le nœud de ta cravate, prends ton chapeau et cours chez M. Plotin. Tu n'as plus que dix minutes jusqu'à deux heures, »

NI

Je descendis rapidement l'escalier et je courus chez M. Plot in qui demeurait rue de Vaugirard, sur la frontière du jardin du Luxembourg, au second étage 'une grande et vieille maison. Les fenêtres de son appartement s'ouvraient sur le jardin, et l'on voyait de loin, entre les arbres, la coupole de lObservatoire.

Une vieille femme fort laide et assez grognon vint m'ouvrir la porte et me demanda de l'air du monde le moins caressant à qui j'avais

affaire. Si par l'accueil des domestiques on peut juger de celui des maîtres, j'eus lieu de craindre que M. Plotin, tout philosophe qu'il était, ne fût pas le plus aimable des hommes. Cependant, après que j'eus décliné mon nom et affirmé que j'étais attendu, elle consentit à m'introduire.

Le grand homme était debout devant sa fenêtre et se faisait la barbe.

« Qui est là? dit-il d'un ton peu rassurant pour le nouveau venu.

— Monsieur, répliqua d'une voix aigre la vieille femme, c'est un monsieur qui dit que vous l'attendez.

— Qui? moi! je n'attends personne, cria M. Plotin. Dites à ce monsieur que je travaille, que je n'ai pas le temps de le recevoir aujourd'hui. Qu'il revienne un autre jour. »

Cette réponse, que j'entendais fort distinctement, me glaça le cœur. Faites attention que j'étais jeune, timide, sans expérience, que je respectais d'avance et vénérais à l'égal d'un demi-dieu ce grand homme dont j'allais devenir le secrétaire, et enfin souvenez-vous que je

comptais sur lui pour vivre et faire vivre ma mèreetma cousine.

La vieille femme revint vers moi et me dit : « Monsieur a répondu qu'il ne vous connaissait pas, et qu'il faudrait revenir un autre jour.

— S'il neme connaîtpas, dis-je àmon tour, présentez-lui ma carte. »

Et au bas de mon nom, j'écrivis:

«De la part deM.Ch. Aubaret, professeur de philosophie. »

La vieille femme rentra en grognant dans la chambre.

« Eh bien, quoi? Qu'est-ce encore? demanda le grand homme. Est-ce qu'on ne peut pas faire sa barbe en paix? Anastasie, que me voulez-vous?

— Monsieur, dit Anastasie, ce jeune homme insiste. Il m'a priée de vous présenter sa carte. . s

— Que le diable l'emporte! s'écria M. Plotin irrité. Voyons donc ]a carte de ce seigneurqui ne veut pas me laisser en paix — Gaston-Phcebus Cahorzac!... Ah! c'est ce jeune homme

dont on m'a parlé.... Voyons, qu'il entre, puisqu'il veut entrer à toute force. »

J'entrai donc enfin, mais fort inquiet, comme on peut croire, de l'accueil qui m'était réservé. La suite de l'entrevue ne démentit pas le commencement.

M. Plotin se faisait, la barbe comme je l'ai dit. La joue droite était à demi rasée. La gauche était barbouillée de savon, aussi bien que le nez. Lui-même était en manche de chemise, sans paletot et sans gilet, et relevait de la main gauche l'extrémité de son nez pendant que la main droite promenait le rasoir au-dessus de la lèvre supérieure.

C'est dans cette attitude pleine de naturel que je l'aperçus pour la première fois.

« Approchez, monsieur Cahorzac, je suis un peu pressé, et nous ne pourrons pas causer beaucoup aujourd'hui, car je vais dans un instant à l'Institut, où l'on m'attend, et de là chez Mme la duchesse de Northerland, où je dois dîner avec lord Abercorn et le duc d'Exe-

ter Aubaret m'a parlé de vous. . . . vous avez

fait de bonnes études, à ce qu'il m'a dit; mais

vous n'avez pas encore beaucoup de lecture

Connaissez-vous Sanchoniathon?...

— De réputation, oui, monsieur.

— Ah! ah! seulement de réputation?... Et Bérose le Chaldéen?... Pas beaucoup, n'estce pas? Mais au moins vous avez lu les poèmes de Ferdouzi?... Non? pas encore?... Allons, je vois que vous êtes un peu plus novice que

je ne l'avais cru d'abord — C'est un malheur

Que pensez-vous de Jamblique?... Rien!... Et de ScotErigène? Rien encore!... Mais vous n'avez donc rien lu!... Et que dites-vous de saint Thomas d'Aquin?

— Que c'était un grand docteur.

— Oui, sans doute. Mais que pensez-vous de sa doctrine?... Moi, je préfère Thomassin.... Ce n'est pas une imagination aussi haute, aussi vaste, aussi profonde, mais c'est une logique bien supérieure — L'un plane dans l'éther comme l'aigle; mais l'autre trace lentement son sillon, — lentement et sûrement. La logique, mon ami, la logique, c'est le phare de l'humanité; c'est la colonne de feu qui a guidé les Hébreux au désert, c'est l'étoile po-

laire des métaphysiciens.... Au moins, vous avez lu Kant ?

— La Critique de laiYtison pure, oui, monsieur.

— Un grand homme, ce Kant! un divin génie, cet Emmanuel! Le moule de ces hommes-là est cassé.... du moins en Allemagne, ajouta-t-il en se reprenant avec un secret retour sur lui-même. Savez-vous qu'Emmanuel Kant a vécu soixante ans à Kœnigsberg, oui, soixante ans sans mettre le pied hors de sa patrie et de son université ? Savez-vous qu'il n'a jamais fait qu'une promenade par jour, toujours la même et sous les mêmes tilleuls ? Savez-vous qu'il se levait tous les jours à la même heure, déjeunait à la même heure, buvait tous les jours la même quantité de café au lait, qu'il écrivait et parlait aux mêmes heures, qu'il mettait tous les matins la même perruque et l'ôtait tous les soirs pour la remplacer par le même bonnet de coton ? Savez-vous qu'il n'a vécu que pour la philosophie, qu'il n'a connu ni l'amour, ni l'ambition, ni l'avarice ? Oui, je le répète, le moule de ces hommes-là est cassé.... »

Effectivement, M. Plotin n'était pas homme à ne connaître ni l'ambition, ni l'avarice. Quant à l'amour, si la chronique est aussi véridique qu'indiscrète.... Mais pourquoi révéler les faiblesses dune grande âme?

Tout en parlant, il avait fini de se raser et remettait sa cravate.

« Voilà , continua-t-il, les modèles qu'il

faut se proposer: Descartes, Kant, Newton

Quel homme, que ce Newton ! A l'âge de quatre-vingts ans, on pouvait faire de lui le même éloge que de Jeanne d'Arc : il n'aimait que les binômes et les sections coniques, bien supérieur en cela à Pascal, qui aima Mlle de Roannez.... Aussi était-elle duchesse, ou sœur d'un duc, ce qui revient au même.... Ah! ditil en baissant la voix et se parlant à lui-même, les duchesses!... voilà recueil des plus grands cœurs!

« A propos, continua-t-il en cherchant son gilet, vous savez ce que j'attends de vous? Aubaret m'a dit que vous saviez très-bien l'allemand, le grec et l'anglais... Il faudra que vous me traduisiez deux ou trois volumes al-

bk MÉMOIRES DE GASTON-PHŒBUS.

lemands que je vais vous indiquer. Connaissez-vous le docteur Karweighauser, de l'université d'Iéna? Il a fait sur les origines du Zendavesta un commentaire en trois volumes que je vous recommande de lire avec soin, et d'analyser chapitre par chapitre en traduisant çà et là les passages les plus importants.... Je vais vous donner un billet pour le bibliothécaire de l'Institut, qui vous remettra cet ouvrage. Vous m'apporterez demain matin l'analyse du premier volume N'oubliez pas!

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