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«Je suppose, dit-il encore, que vous connaissez les conditions de votre entrée. Vous viendrez tous les matins à huit heures, vous irez déjeuner à midi, vous rentrerez à une heure, et vous pourrez aller dîner à cinq heures. S'il arrive que le travail soit un peu pressé, et qu'il soit nécessaire de mettre les morceaux doubles, je suppose que vous ne refuserez pas d'emporter vos livres chez vous et de travailler un peu dans la soirée ; mais cela n'arrivera que rarement — Je sais que les jeunes gens ont besoin de distractions.... Vos appointe-
ments ne seront pas très-élevés; mais l'homme qui travaille n'a pas besoin d'argent — Au reste, je vous donnerai ce que j'ai reçu moimême au commencement de ma carrière, et vous voyez que cela ne m'a pas empêché de faire mon chemin. »
J'avoue que cette partie de son discours m'intéressait beaucoup plus que tout ce qu'il avait dit de la chasteté de Newton et des habitudes régulières de Kant.
« Oui, dit négligemment M. Plotin, huit cents francs ne sont pas une forte somme , et il n'y a pas là de quoi mener les violons, maisc.
— Mais, répliquai-je assez timidement, il me semblait que M. Aubaret m'avait parlé de douze cents francs.
— Douze cents francs! s'écria le grand homme d'un air indigné. Douze cents francs ! Et où voulez-vous , mon cher , que je les prenne !
— Dans la caisse de l'État, aurais-je pu répondre, » car ses divers traitements ne s'élevaient pas à moins de quatre-vingt mille francs par an.
Mais je crus pouvoir faire observer que la parole de M. Aubaret....
« Aubaret! Aubaret! dit M. Plotiu. Aubaret se sera trompé ; il aura mal entendu , ou mal répété ce que je lui ai dit, ou plutôt, car je m'en souviens à présent.... non, il n'a pas mal entendu ni mal répété; mais Aubaret croyait sans doute que vous connaissiez Jamblique^ Bérose, Sanchoniathon,Ferdouzi. Vous ne les connaissez pas... il faut étudier, mon cher... Au reste, si ces huit cents francs ne vous suffisent pas., il n'y a rien de fait. Vous pouvez vous retirer, et quoique Aubaret se soit engagé pour vous , je vous rends votre parole.... »
C'est justement ce que je craignais. Comment revenir à la maison et raconter ma déconvenue à ma mère et à Laure? Quatre cents francs de moins, sans doute, c'était beaucoup dans un budget aussi mince que le nôtre; mais je n'avais le choix qu'entre ces huit cents francs et rien. Le temps pressait. Trouveraisje une autre occupation? Et d'ailleurs, ne pouvais-je pas , en me levant à cinq heures du
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matin, en me couchant à minuit, travailler pour moi-même et gagner quelque argent?
Je fis ces réflexions en deux secondes, et sans hésiter, je subis les conditions de M. P!otin.
Il parut satisfait de ma promptitude, et pour juger tout de suite de ma capacité, il me mit entre les mains un volume des œuvres de Schelling et me pria de traduire le texte allemand en français, et que je fis avec la plus grande facilité et comme si j'avais lu une tragédie de Racine.
« C'est bien, dit-il, c'est très-bien... Auba ret ne m'avait pas trompé, et je vois que nous ferons, vous et moi, de bonne besogne... Mon cher,- c'est un vrai bonheur d'être tombé dans mes mains. Il est vrai que vous travaillerez beaucoup et que vous ne ferez pas fortune; mais je vous formerai, je vous dirigerai, et même, si vousrépondez à mon attente, j'aurai soin de votre avenir — La pauvreté est nécessaire aux jeunes gens comme l'éperon aux chevaux. C'est elle qui les excite, qui les aiguillonne , et qui leur souffle les grandes
pensées, Un homme qui est riche en naissant ne vaudra jamais rien. »
Tout en parlant, il griffonnait un billet à l'adresse du bibliothécaire de l'Institut, le priait de remettre en son nom et pour lui au porteur de ce billet, l'ouvrage du docteur Karweighauser sur les origines du Zendavesta.
Je pris avec respect l'autographe, je saluai le grand homme, j'allai droit à la bibliothèque de l'Institut, je me fis remettre les trois volumes, et je rentrai chez ma mère avec la gaieté d'un homme qui est sûr de gagner par mois l'immense, splendide et miraculeuse somme de soixante-six francs soixantes-six centimes.
Ma mère écouta en riant le récit de ma mésaventure. Chère âme! Elle riait toujours de tout, et je ne crois pas qu'elle se soit mise en colère une fois en sa vie.
« Eh bien! dit-elle, Gaston-Phœbus gardera un peu plus longtemps son paletot, que je voulais remplacer le mois prochain, car il rit aux coudes; ce n'est qu'une mauvaise année à passer. L'an prochain, Gaston-Phœbus aura vingt ans; il se sera fait connaître, et il
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trouvera quelque ehose de mieux que le poste de secrétaire-traducteur aux gages de M. Plotin.
— Et moi, dit Laure à son tour, ne suis-je bonne à rien ?... Et si Gaston-Pho^bus retrouve les origines du Zendavesta , ne puis-je pas peindre des tasses et des soucoupes?...
— Bien dit! répliqua ma mère. Laure est une brave enfant qui travaillera comme nous. Mes leçons de musique me donneront bien aussi quelque argent , et nous allons amasser des trésors — Allons, pour commencer, mon pauvre Gaston -Phœb us , va faire l'analyse du docteur Karweigliauser. »
Les deux années qui suivirent ont été les plus heureuses de ma vie. Une concorde parfaite régnait dans notre famille. Tout le monde — et même ma sœur Henriette et mon beaufrère Caïus Schweizer, qui étaient revenus à Paris, mais qui faisaient ménage à part, — obéissait à ma mère, dont tous les ordres n'avaient pour but que notre propre bonheur. Je passais la journée chez M. Plotin ou dans les bibliothèques publiques, faisant des recherches pour le grand homme., écoutant avec un pieux
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respect toute parole qui tombait de sa bouche célèbre, et remerciant le Ciel de m'avoir donné un tel maître.
Après dix-huit mois de relations plus familières, ce respect commença cependant à diminuer. Je m'aperçus que le grand homme, semblable en ce point à plusieurs de ses confrères, avait sa bonne part des faiblesses humaines. Je devinai l'empire qu'exerçait sur lui une vieille femme assez laide et très-acariâtre qu'il avait sans doute connue aux premiers jours de l'étincelante jeunesse, et je reconnus plus d'une fois à mes dépens que l'humeur du grand homme n'était qu'un reflet de celle de Mme Corbin-Duriveau (ainsi se nommait la vieille dame).
Ce n'était rien encore, car je trouvais mille prétextes pour m'éloigner aussitôt qu'elle paraissait à l'horizon; mais j'eus bientôt des sujets de plainte plus sérieux.
Tout grand homme qu'il était, beau génie, éloquent écrivain, bien vu des duchesses, et membre de trois sections de l'Institut, M. Plotin ne dédaignait pas de s'approprier mes
propres idées; mais je dois reconnaître qu il ne manquait jamais de les habiller de son style pompeux, régulier et sonore comme une période de Bossuet.
La première fois que je m'aperçus de l'honneur qu'il me faisait, j'en conçus, comme on peut se l'imaginer, un légitime orgueil. Grâce à la réputation du grand homme , je voyais mes conjectures sur les migrations des Mongols et des habitants de laTransoxiane devenir la proie de toute l'Europe savante ; l'Iran et le Touran n'avaient plus de secrets pour moi ; j'avais cru deviner le sens de tous les symboles; je déchiffrais à livre ouvert tous les mystères de la théologie persane; les docteurs allemands, confondus, élevaient en vain la voix contre mon système ; les Anglais et les Italiens reconnaissaient la vraisemblance et la profondeur de mes explications; je me voyais déjà montant les premiers échelons de la renommée , car je ne doutais pas que le grand homme, aussi généreux ou , pour mieux dire, aussi équitable que grand , ne rendît pleinement justice à mes efforts et ne déclarât, au
moins dans sa préface, la part que j'avais dans sa gloire, et déjà je faisais part à ma mère et à Laure de mes ambitieuses espérances.
Naturellement, ni Tune ni l'autre ne doutait que je dusse être appelé aux plus hautes destinées. Et comment en auraient-elles douté? n'étais-je pas leur unique ami, défenseur, appui , soutien en ce monde ? Car le pauvre Schweizer, avec l'âme la meilleure et la plus délicate qu'on pût rencontrer, était affligé d'une faiblesse de caractère qui le mettait à la discrétion de tous ses amis. Ma sœur Henriette, qui l'aimait tendrement, sentait pourtant cette faiblesse et se voyait avec douleur obligée de lui donner du courage, quand elle aurait dû en recevoir de lui.
Du reste, nous n'avions aucun secret les uns pour les autres. La pauvreté qui a tant d'inconvénients de toute espèce , a du moins ce grand avantage qu'elle redouble l'intimité de ceux qui s'aiment. Quand on vit dans un espace resserré , il faut se haïr ou s'adorer. Tous les soirs, dès que je revenais à la maison, je me délassais un instant à raconter à ma
mère et à Laure les études de la journée. J'interrogeais Laure à son tour, car ma mère, qui ne comptait pas beaucoup sur la musique et la peinture, avait voulu que sa fille adoptive obtînt le brevet d'institutrice.
« Tu profiteras de ta science pour vivre et n'être à la discrétion de personne, disait-elle souvent, et si tu dois être riche, tu pourras faire toi-même l'éducation de tes enfants. Dans tous les cas, le temps qu'on emploie à étudier et à réfléchir n'est jamais perdu. »
Une partie de la soirée se passait donc à étudier en commun, et à lire les œuvres des plus grands écrivains de tous les temps. J'étais heureux de faire la lecture moi-même et de répondre à toutes les questions que suggérait à Laure son esprit curieux et avide de connaître. Souvent ma mère, qui avait eu une voix magnifique et qui lisait à livre ouvert la musique la plus difficile, nous chantait quelques morceaux d'opéra , et Laure , s'asseyant au piano, l'accompagnait. Puis Laure chantait a son tour, accompagnée par ma mère. Moi, pendant ce temps, mollement étendu dans un fau-
teuil, au coin de la cheminée en hiver, au coin de la fenêtre en été, je rêvais délicieusement au bonheur présent et au bonheur à venir. Trois fois par semaine, Caïus et Henriette venaient passer la soirée avec nous et prendre leur part de ce bonheur tranquille.
A dix heures du soir, j'allumais ma bougie, j'embrassais tout le monde et j'allais travailler jusqu'à deux heures du matin dans ma mansarde. Ce travail-là n'était que pour moi, et je n'en donnais aucune part à M. Plotin. Pendant ces quatre heures, j'avais trouvé moyen de me faire recevoir docteur es lettres, de traduire trois ou quatre auteurs latins et grecs pour un éditeur du quartier latin, et d'ajouter ainsi aux libéralités du srand homme deux ou trois mille francs par an. Grâce à ce supplément, nos affaires n'étaient pas trop mauvaises ; et si ma mère, parmi tant de belles qualités n'avait eu le défaut de ne faire aucun cas de l'argent, et de le jeter au hasard pour la première fantaisie artistique qui lui venait à l'esprit, notre vie aurait été aussi exempte d'inquiétudes que celle des sept sages de la Grèce.
Ce qu'il y a de plus singulier, c'est qu'aucun de nous, je crois, ne se demandait quel serait le terme d'une vie si douce et si prospère. Il nous semblait que nous avions toujours vécu et que nous devions toujours vivre ainsi sans que rien pût nous séparer. Moi-même, après les vers que m'avait inspirés la première vue de Laure, j'avais laissé sommeiller ma muse ; et, quoique j'aimasse Laure passionnément, on aurait dit, à voir nos manières si familières, si intimes, si affectueuses et pour tout dire, si fraternelles, que nous étions vraiment frère et sœur. Ce phénomène n'étonnera pas sans doute ceux qui connaissent l'influence d'une vie laborieuse, paisible et régulière.
Un accident que nous n'avions jamais prévu et qu'il était cependant facile de prévoir troubla tout à coup notre tranquillité et révéla à Laure et à moi nos propres sentiments.
Un matin, par grand hasard, je fus invité à déjeuner par M. Plotin. C'était, je crois, la première fois depuis trois ans que j'avais l'honneur de travailler sous sa direction. Le grand homme, comme je l'ai déjà dit, n'était
pas prodigue, et, suivant l'expression favorite de Mme Corbin-Duriveau, sa sultane favorite, n'attachait pas ses chiens avec des saucisses. Ce jour-là, cependant, soit qu'il fût plus particulièrement content de mon travail , soit qu'il fût en veine de générosité, soit quelque dessein secret pour lequel il avait besoin de moi, il m'invita solennellement à déjeuner dès la veille au soir.
Assez étonné de cette politesse extraordinaire, j'arrivai à l'heure dite. Nous commençâmes notre travail habituel, qui consistait pour moi à rendre compte des livresque j'avais analysés la veille, à écouter ses observations et sa critique, et à noter les recherches ou les traductions que je devais faire. Enfin midi sonna, et la servante apporta le déjeuner dans le cabinet de travail du maître.
Certes , j'étais loin de m'attendre à un déjeuner somptueux , mais mes prévisions furent dépassées. Deux paires de saucisses grillées et un plat de pommes de terre frites, voilà ce que j'avais à partager avec ce grand homme.
A celte vue il se frotta les mains d'un air de atisfaction.
« Lucullus dîne ce matin chez Lucullus, lit-il en m'offrant des saucisses, c'est pour wus, mon cher ami, qu'on a fait des pommes ]e terre frites. •»
J'avais grande envie de rire de tant de magnificence, mais la crainte de l'offenser et la L'uriosité d'apprendre ce que promettait un tel début; me firent garder mon sérieux, et je répondis assez jésuitiquement que depuis trois ans je n'avais jamais mieux déjeuné.
C'était vrai, car la chère était médiocre chez ma mère, mais aussi n'avions-nous pas quatre-vingt mille livres de rente.
Quant au vin , qui était au-dessous de tout, je le mélangeai d'abord avec une grande quantité d'eau , ce qui n'en corrigea pas l'aigreur, et enfin je laissai franchement la bouteille et je vidai entièrement la carafe.
« Est-ce que mon vin n'est pas bon? demanda le grand homme qui m'observait du coin de l'œil.
— Je n'aime pas le vin.... » lui dis-je. Autre réponse jésuitique, car je sous-enten-
dais à la manière d'Escobaret de Sanchez: .... quand il est aigre.
Mais il se contenta de cette réponse ou feignit de s'en contenter, car il savait sans doute aussi bien que moi à quoi s'en tenir sur son' vin et ses pommes de terre frites, et peut-être voulait-il m'ôter l'envie, — si je l'avais jamais eue, — de déjeuner chez lui.
« Or çà ! me dit-il tout à coup en repoussant son assiette, savez-vous, mon cher ami, ce que la Quarlerly Revieio a dit, dans son dernier numéro, de X Origine et des croyances des rares humaines ?
— Je n'en ai rien lu encore.
— Ah ! ah ! Eh bien ! moi, j'ai reçu hier un exemplaire de la Quarterly Revieio, mais je n'ai pu déchiffrer ce grimoire anglais, et je vous attendais. Lisez-moi cela, je vous prie. »
Ce ne fut pas une heureuse inspiration, car le rédacteur de la Quarterly Review, qui était sans doute un austère et savant docteur de
université d'Oxford ou de Cambridge, ou un ileJneinbre bien rente de l'Église anglicane, avait Ji'ouvé fort mauvais que M. Plotin prît la h- )ertë de suggérer une solution hérétique de la teljuestion des races humaines; et comme orthodoxe, il se croyait obligé à déclarer franhement qu'une telle hérésie, — je veux dire a pluralité des races humaines, — frisait de près l'athéisme, la polygamie, la débauche, le vol, le viol, l'assassinat et tous les cas pendables.
Au dire du même docteur, supposer qu'Adam ne fût pas le père commun de tous les hommes., des blancs, des rouges, des nègres, des jaunes, des sensés, des insensés, des borgnes, des aveugles, des bossus, des bancals, des Français, des Anglais, des Allemands, des Russes, des Italiens, des Grecs, des Turcs, des Touaregs, des Botocudos, des Berbères, des Guaranis, des Iroquois, des Illinois, des Natchez, des Apaches,des Patagons, des Mongols, des Tongouses, des Kirghiz, des Tartares de toute espèce, des Persans, des Afghans, des Gingalais, des Indous et des Chinois, — sup-
poser, dis-je, une pareille chose était une marque de folie, sinon de scélératesse, et une telle pensée n'avait pu germer que dans la cer-; vellc d'un Français , c'est-à-dire dans une cervelle vaniteuse, évaporée, sensuelle et criminelle.
« Voilà, continuait le digne homme dans sa péroraison, voilà le fruit des efforts qu'au siècle dernier des écrivains aussi dénués de bonne foi que de bon sens, et de science que d'honnêteté, — Voltaire, Diderot, Montesquieu, — ont faits pour empoisonner les âmes, pour avilir les cœurs et pour faire de l'homme, cette splendide image de Dieu, une brute infecte et odieuse.
« C'est en disant publiquement, c'est en imprimant dans leurs livres infâmes de pareilles turpitudes, qu'ils ont attiré sur l'Europe entière les justes châtiments et les fléaux que la Providence nous a fait subir vers la fin du siècle dernier et au commencement de celui-ci. M
Ce qui étonnait plus le savant docteur, c'est qu'une idée aussi subversive de la Bible et de
tout ordre social pût être publiée par un homme qui devait occuper un rang si élevé dans la science et dans la société française; car enfin M. Plotin n'était pas le premier venu cherchant à se faire une réputation au moyen d'un scandale éclatant; il avait été professeur au Collège de France, conseiller d'État, ministre ; il était encore député au Corps législatif; il s'était rallié avec sagesse et bon sens à tous les gouvernements qui avaient fait tour à tour depuis trente ans le bonheur de la France; on pouvait même affirmer que si quelque nouvelle dynastie se présentait pour remplacer les anciennes, il serait heureux de lui offrir son concours et d'émarger son traitement. Comment donc un tel homme pouvaitil devenir complice d'un tel crime? C'est ce qu'on ne pouvait, — au dire de l'austère docteur, — expliquer que par une aberration particulière au peuple français, qui le porte à ébranler soir et matin les colonnes du temple, sans savoir s'il ne sera pas écrasé sous ses ruines.
Quand la leciure de l'article fut terminée :
« Eh bien ! dit le grand homme en souriant, que pensez-vous de cela, Gaston-Phœbns?
— Voilà, répondis-je, un Anglais qui n'est pas poli, et je crois que si vous étiez pendu depuis deux minutes, ce n'est pas lui qui couperait la corde pour vous rappeler à la vie.
— Gaston-Phœbus, mon ami, répliqua le grand homme, vous êtes un enfant. La diatribe de ce docteur orthodoxe nous servira autant que pourrait le faire l'éloge le plus pompeux. J'acquiers à peu de frais la réputation de libéra], de révolutionnaire, d'ennemi du trône et de l'autel. Cela me suffit. Vingt journalistes anglais qui n'ont pas lu un mot de mon livre vont crier après moi comme une meute de chiens galeux. Ce tapage aura son écho en France, et je passerai sans peine pour un grand citoyen, car vous le savez, Gaston- Phœbus, mon ami, ou si vous ne le savez pas, l'expérience vous l'apprendra, il suffit de crier « au loup » quand on voit passer un prêtre pour devenir populaire en France. On ne vous demande plus si vous avez tort ou raison, si
vous êtes pour ou contre la liberté; vous attaquez le clergé, cela suffit.
' « Les évêques vont crier contre moi. Ouelle fortune ! Je vois d'ici leurs mandements. Je serai comparé à l'impie Achaab, à Dathan, aux adorateurs du veau d'or, à tous les coquins dont la Bible a parlé (et Dieu sait si le Livre Saint fourmille de coquins de toute espèce) ; on demandera ma destitution; le gouvernement se fera honneur de la refuser, parce qu'il est souvent question, dans les mandements de nos seigneurs les évêques, du roi Hérode et de l'empereur Sennachérïb. L'opposition, qui est composée de bonnes gens qu'on amuse avec des mots et qui vont rarement au fond des choses, prendra mon parti avec vigueur, et pendant trois mois on se livrera bataille sur mon dos ; mais c'est moi qui emporterai le butin. Je garderai mes places et même mon mandat de député au Corps législatif. Je serai en faveur auprès du peuple, et je ne me brouillerai pas avec le prince. »
J'écoutais avec étonnement cette profession de foi. 11 s'en aperçut et me dit:
« Mon cher ami, c'est la maxime des sages , avoir un pied dans l'un et l'autre camp. C'est le fou qui sème le blé, c'est le sage qui le récolte et le met dans son grenier. Qu'est-ce que l'homme ?Une des forces de la nature. Qu'estce que Dieu? La résultante, ou, si vous voulez, le point d'intersection de toutes les forces de la nature. L'homme est donc une partie de Dieu. Croyez-vous à un Dieu vivant, personnel, sachant, aimant et pouvant tout ? D'où viendraitil ce Dieu? S'il a créé le monde, comme le disent les imbéciles, qui l'a créé, lui? car enlin, si Dieu peut naître du hasard, à plus forte raison le monde qui est moins beau, moins parfait, moins puissant, — toujours suivant le dire des théologiens, — peut-il avoir la même origine. Gaston-Phœbus, mon cher ami, ne nous payons pas de chimères. La vie à venir est une belle chose et une invention sublime, elle n'a qu'un seul défaut, celui de ne pas exister. Pensons donc au présent et non à l'avenir.
« Laissons la vie éternelle à ceux qui ont besoin de cette espérance ou de cette crainte pour
marcher droit dans ce monde où nous devons vivre si peu d'années. Souvenez-vous du mot de Hegel, rapporté par Henri Heine. « Quoi ! disait-il, avez-vous besoin qu'on vous offre une récompense dans le ciel pour ne pas succomber à la tentation de tuer sur la terre M. votre père et Mme votre mère ? » S'il est quelque scélérat qui ne soit préservé du crime que par la crainte du bourreau céleste, laissez-lui cette crainte salutaire; mais vous, Gaston-Phœbus, .et moi, et tous ceux qui raisonnent, et qui réfléchissent, et qui ne sont pas abandonnés à la fureur des sens, vivons en paix ici-bas, et sans viser à l'héroïsme, qui n'est qu'une folie sublime. Arranger commodément son nid, le tapisser d'un duvet moelleux, ne faire de mal à personne ce qui est aussi dangereux que coupable), ne choquer sans profit aucune opinion établie, vivre en paix avec tout le monde, être l'ami des grands seigneurs, se mettre à l'abri de la misère, voilà la règle de conduite que tout homme sensé doit se proposer de suivre.
Lisez l'histoire. Que vovez-vous? Que tous
ceux qui ont aspiré plus haut ont eu une fin misérable, Socrate, qui n'était pourtant pas un niais, abu lacigue. Jésus-Christ, qui est certainement (toute querelle religieuse à part) l'âme la plus extraordinaire dont on ait gardé le souvenir, Jésus-Christ a été mis sur la croix ; saint Paul a eu la tête coupée; Jean Hus a été grillé comme un beefsteack; Rousseau a vu de près la Bastille et a erré longtemps sur la terre; Descartes, à qui tout le inonde dresse aujourd'hui des statues, se cachait en Hollande; Spinosa faillit être lapidé par les juifs delà synagogue; quelconque, ayant cherché la vérité, a voulu parler haut et librement, a été persécuté ou mis à mort; Voltaire, plus fin, plus riche et plus puissant que tous les autres, a passé un an à la Bastille et trente ans en exil. Que veut dire cela, sinon que les hommes haïssent la vérité, et que, suivant le mot de Bernardin de Saint-Pierre, elle est faite que parles brahmés et ne doit être communiquée qu'aux brahmes.
« Ainsi fais-je, et par la précauiion que j'ai prise de ne me brouiller jamais avec les puissants et de louer tout le monde en temps utile,
j'ai acquis cette légitime popularité et cette douce sécurité dont vous me voyez jouir aujourd'hui. Me blâmerez-vous d'avoir préféré mon propre bonheur à la gloire d'enseigner au genre humain deux ou trois vérités inutiles à son existence et qu'il découvrira fort bien sans moi? Réfléchissez, mon cher ami, que nul n'est obligé de se sacrifier à son semblable, et que c'est bien assez de ne lui faire aucun mal. Réfléchissez de plus que si je n'ai pas dit ma pensée toute entière en toute chose, j'en ai dit assez pour que les gens intelligents soupçonnent le reste. Hegel, dont je vous parlais tout à l'heure, était certainement un grand esprit et un merveilleux philosophe; eh bien! voyez comme il a su éviter la prison, l'échafaud, l'amende et tous les écueils où les autres philosophes vont se casser la tête. Quand il est mort, les rois le regardaient comme leur ami le plus cher, les peuples comme leur prophète, et tout le monde comme un demi-dieu. Moi-même, qui l'ai connu dans ma jeunesse, et qui ai reçu ses leçons, je leconsidère comme le sage le plus vraiment sage qui ait jamais
paru sur la terre, car sa réputation est sans égale; il a vécu parfaitement heureux (du moins si sa digestion était régulière, ce que j'ignore) , et il a manœuvré si habilement qu'aujourd'hui même encore nous ignorons quelle était sa pensée intime et même s'il avait une pensée.
« Que ceci, mon cher Gaston-Phœbus, vous serve d'exemple et de leçon. Un philosophe ne doit jamais s'expliquer trop clairement ni se brouiller avec qui que ce soit, le clergé seul excepté, qui a en horreur toute espèce de philosophie. Encore ne faut-il pas braver nos seigneurs les évêques, ni engager avec eux aucune espèce de polémique; la polémique est le défaut des jeunes gens. On sent sa force, on croit tenir la vérité, on veut parler, on crie sur les toits, on est insulté. Si l'on répond on a contre soi tout le monde et surtout les gouvernements. Ceux qui gouvernent veulent bien tenir le clergé en haleine, mais ils ne veulent pas s'en faire un ennemi, car il ne pardonne jamais, il n'oublie jamais, il a le bras long, et il est éternel.
« Si j'ai parlé aujourd'hui de la diversité des races humaines et si j'ai osé contredire publiquement la Bible, c'est que, grâce à quelques circonstances que vous connaissez aussi bien que moi, le gouvernement est forcé de faire volte-face, ce qui me permet d'écrire la moitié de ce que je pense sur ce sujet. D'ailleurs il est des jours dans la vie où l'audace est aussi de la prudence. Mes élecleurs, je le sais, commencent à se lasser de certaines choses. Et comment ne s'en lasseraient-ils pas, puisque le gouvernement lui-même en est fatigué? On avait cru se servir du clergé; il se trouve qu'on l'a servi et qu'il se croit aujourd'hui assez puissant pour être ingrat. Quant à moi, Dieu sait ce qu'il m'en a coûté pour vivre en paix jusqu'à présent avec ces maîtres exigeants, mais puisque l'empire va leur échapper, je profite de l'occasion pour dire enfin ma pensée tout entière. -
— Mais, lui dis-je en l'interrompant, ne craignez-vous pas de vous contredire?
— Moi! répondit-il, jamais! je n'ai jamais dit le contraire de ma pensée, je n'ai 1
menti, J3 n'ai jamais flatté ceux que je haïssais au fond du cœur; j'ai gardé le silence, voilà tout. Ouvrez tous mes livres; vous n'y verrez pas un seul mot pour ou contre le clergé; et si j'en parle aujourd'hui, c'est que le moment est venu, que la France a soif de vérité et que la faveur publique est avec les premiers qui oseront engager la lutte. Je sais de bonne part qu'on me reproche certaines complaisances pour les puissants. Le reproche peut me nuire auprès du public, mais les injures de la Quai ter iy-Review , qui retrouveront bientôt un écho dans les journaux catholiques de France, car les dévots de toutes les sectes s'entendent toujours contre les libres penseurs, vont me refaire une popularité. Avant peu il ne sera question que de mon livre. Et alors qui sait où le destin peut me pousser? Dans un pays où tout homme qui sait écrire, parler et oser devient ministre à son tour, quelle porte me sera fermée?
— Au moins, lui dis-je en riant, si jamais vous redevenez ministre, ne m'oubliez pas.
— Je vous le promets, mon cher Cahorzac,
me dit le grand homme en me tendant affectueusement la main.
Je crus le moment favorable pour insinuer une autre demande plus sérieuse et qui me tenait beaucoup plus à cœur. Il s'agissait d'augmenter mes appointements de secrétaire.
Dès les premiers mots il fronça les sourcils et parut vivement contrarié.
« Mon cher ami, répliqua-t-il enfin, votre demande arrive mal à propos. Je ne suis pas en fonds ces jours-ci.
— Ni moi non plus, dis-je à mon tour.
— Oui, mon cher, je vous crois; mais vous, c'est différent. Vous êtes jeune, vous avez une bonne santé, un esprit remarquable ; un bel avenir vous attend. Pourquoi voulezvous violenter la fortune ? Les jeunes gens sont impatients ; ils veulent toujours avoir du premier coup l'empire du monde. C'est une faute. L'empire est aux flegmatiques. Et à quoi vous servirait d'être riche? Vous voudriez jouir de la vie sensuelle, avoir des chevaux, des maîtresses, dîner au boulevard; à quoi bon ? Vous aurez tout cela plus tard, si vous
savez attendre ; aujourd'hui il faut travailler, vous faire connaître. Entre vingt et trente ans, un homme intelligent ne devrait connaître que les greniers, le pain sec et l'eau fraîche. Voyez Fichte, le célèbre Gottlieb Fichte! A trente ans il donnait des leçons de philosophie à cinq sous le cachet ; encore n'en avait-il pas tous les jours. Homère a mendié toute la vie. Socrate vivait de pain, de figues et d'olives. Moi-même, voyez mon déjeuner : tantôt dès saucisses et tantôt des côtelettes. Les pommes de terre frites sont réservées pour le jour où j'invite mes amis — Quel luxe voyez-vous ici? Excepté ma bibliothèque (pour laquelle je fais des fohesj, tout mon mobilier est celui d'un étudiant. »
Et comme j insistais en pensant à Laure et à ma mère, il se leva brusquement et me dit :
« Non, tenez, mon cher ami, nous ne pourrons pas nous entendre. Ne pensons plus à cela, et surtout n'en parlons jamais si vous ne voulez pas que nous soyons forcés de nous séparer. »
Ce dernier mot fut dit d'un tel ton que je me levai moi-même pour prendre congé. Il s'aperçut qu'il était allé trop loin, et comme il était grand comédien, il s'écriad'un ton pathétique :
« Quelle ingratitude! me faire une telle , demande juste au moment où je pensais à faire sa fortune! Car enfin, je puis vous le dire à présent, dans la préface de la seconde édition de mon livre qui va bientôt paraître, comme .vous savez, je vous réservais une place d'honneur et je comptais dire publiquement ce que je dois à vos recherches, à votre amitié, toutes les idées précieuses que votre jeune et vif esprit m'a suggérées. Je voulais faire mieux, car j'ai foi dans votre avenir. Je voulais vous recommander à l'éditeur Chardin, et votre fortune eût été faite dès ce moment. Car, outre que le succès d'un livre dont il se charge et dont j'aurais fait l'introduction (c'est une surprise que je vous réservais) est chose assurée, je voulais à la première vacance vous proposer au Collège de France pour suppléant de !a chaire de littérature syriaque.
« Le titulaire a soixante-dix ans; c'est un Polonais qui n'a jamais su le français ni aucune autre langue, je crois; il n'a même plus de dents et avale en faisant son cours, la moitié de ses paroles. C'était chose certaine. J'avais la parole du ministre — Et voilà que pour une misérable somme de trois ou quatre cents francs, vous détruisez de vos propres mains un édifice que j'avais construit avec tant de peine. . . Ingrat! ... Quel âge àvez-vous, Gaston-Phœbus?
Vingt et un ans, vingt-deux ans peut-être
A peine si l'on distingue vos premiers poils de barbe. Eh bien, à vingt-cinq ans, vous auriez été célèbre, décoré, riche (puisque vous tenez tant à l'argent), professeur au Collège de France, et votre fortune aurait été aussi assurée que celle de Bonaparte lorsqu'on lui
donna le commandement de l'armée d'Italie
Mais vous préférez les gros sous : grand bien vous fasse ! »
Pendant ce discours, qui fut débité tout d'une haleine et d'un air de sincérité parfaite, je demeurais incertain, car bien que je connusse à fond le grand homme, et que je ne
fisse pas de ses promesses plus de cas qu'il ne convenait,- c'était toujours une résolution fort grave que de rompre avec lui., et je n'osais prendre sur moi d'en finir avant d'avoir consulté ma mère et Laure.
Il s'aperçut que j'hésitais, et pour achever sa victoire, il me dit négligemment :
« Allons, mon cher ami, qu'il ne soit plus question d'argent entre nous, et fiez-vous à moi pour prendre soin de votre avenir — A propos, demain vous m'apporterez le livre de Rauch sur les migrations des Tartares.... Il faudra nous mettre à l'ouvrage de bonne heure, car nous avons perdu beaucoup de temps aujourd'hui, et il ne nous reste qu'une demi-heure pour courir à la Bibliothèque Mazarine avant qu'on en ferme les portes, m
Je sortis sans répliquer, me réservant de réfléchir au parti que je devais prendre.
Je rentrai fort triste chez moi, ou plutôt fort préoccupé, car de la résolution que j'allais prendre dépendait peut-être non-seulement mon avenir dont je ne me souciais guère, mais celui de ma famille dont j'étais le chef naturel. Ma mère, qui était la honte, la grâce et la gaieté même, n'était malheureusement pas femme à prévoir les choses désagréahles, ou si elle savait les prévoir, elle n'aimait pas à y penser longtemps. Laure était trop jeune et trop peu expérimentée pour me donner un
bon conseil. Caïus Schweizer était parti de puis trois mois pour New-York avec ma sœur Henriette, et d'ailleurs n'était pas plus prévoyant que ma mère. Le souci de prendre une résolution dont je sentais l'importance pesait donc sur moi seul.
Par bonheur, on ne s'aperçut pas de ma préoccupation, et ma mère l'attribua à un excès de travail. Elle venait d'ailleurs de recevoir le jour même et en mon absence une lettre de ma sœur.
Dès qu'elle m'aperçut :
« Viens dîner, dit-elle. Nous t'attendons. Je te lirai la lettre d'Henriette au dessert. »
Cette nouvelle, qui m'aurait comblé de joie en tout autre temps, car j'aimais tendrement ma sœur, ne fit pas sur moi son effet ordinaire. Cependant, je m'efforçai de sourire et d'être gai ; mais Laure, qui me regardait avec attention, soupçonna quelque chose.
Le dîner fut expédié en dix minutes, car d'abord il n'était, comme à l'ordinaire, ni abondant, ni varié, ni succulent, et de plus ma mère brûlait d'envie de me lire sa lettre.
Enfin, cet heureux moment arriva. Voici la lettre, l'une dé mes plus chères reliques :
« New-York, 1 mai 185.
«. Ma chère mère, Caïus et moi nous sommes enfin depuis deux mois dans ce beau pays où Caïus disait que les perdreaux naissent rôtis et les dindons truffés. La vérité est qu'on y trouve en effet des perdreaux, des dindons et •des truffes, mais au moyen de beaucoup d'argent.
« Dès notre arrivée., Caïus, qui était impatient de montrer aux Yankees ce qu'il sait faire, voulut faire annoncer un concert, et, dans sa naïveté, fit placarder quelques affiches et faire quelques annonces, dont le prix eut bientôt épuisé notre bourse, qui n'était pas, comme tu sais, des mieux garnies.
« Cependant, nous eûmes assez de bonheur, car notre premier concert paya à peu près le loyer de la salle, le gaz et les employés du contrôle. Les spectateurs parurent contents d'entendre le cor de Caïus, mais on fut générale-
ment étonné de ne voir qu'un seul cor et un piano, car j'étais au piano et je chantais.
« Le lendemain, comme nous regardions avec inquiétude le fond de notre bourse, où le diable allait se loger, un gentleman vint frapper à la porte de ma chambre et s'excusa de s'introduire ainsi lui-même, sans façon, comme un homme libre. C'était le propriétaire de l'hôtel, un long Yankee, frais rasé, sauf un bouquet de poils qui lui couvrait le menton, tout de noir habillé, boutonné, roide, comme s'il avait été empalé en naissant; en un mot, le vivant portrait d'un manche à balai; — du reste, un fort honnête homme, mais qui nasille comme un capucin.
« Ce gentleman nous fit l'honneur de nous dire qu'il avait eu le plaisir d'assister au concert que nous avions donné la veille, et qu'il croyait devoir nous favoriser d'un conseil.
a Caïus s'inclina poliment, etj'attendis avec curiosité le conseil dont le gentleman voulait nous faire présent.
« Avant tout, madame, me dit-il, avez-vous beaucoup d'argent? »
« La question venait fort mal à propos, comme tu penses bien; et je crus pour ma part qu'il était inquiet de savoir si nous le paierons régulièrement. Il lut sans doute cette pensée dans nos yeux, car il se hâta d'ajouter :
w Je vois, madame, que vous ignorez les habitudes américaines, Nous autres gentlemen yankees.... »
« (Et en parlant des gentlemen yankees sa voix s'enfla comme s'il avait soufflé dans un trombone.)
« Nous semons l'argent pour récolter l'or, et les dollars pour récolter les bank-notes. En deux mots, votre salle était vide hier parce que vous n'aviez pas fait d'annonces....
« — Pas d'annonces ! interrompit Caïus étonné. J'en ai payé pour six cent cinquante trois francs 1 -
« — Une goutte d'eau dans la mer, mon cher monsieur! dit le gentleman. Un grain de sable dans le désert. »
« Ici, Caïus et moi nous échangeâmes un regard que surprit le gentleman et qui trahis-
sait sans doute nos inquiétudes , car il ajouta :
« En deux mots, madame, voulez-vous faire une bonne affaire, au lieu d'achever votre ruine? Laissez-moi le soin de tout. Avant un mois, je réponds qu'il n'y aura jamais moins de deux mille spectateurs à chacun de vos concerts, et qu'aucun d'eux n'aura payé sa place moins de deux dollars. La proposition vous convient-elle?
« — Mais, dit Caïus étonné, si vous faites ce miracle, quelle sera votre part dans les bénéfices?
« Les trois quarts de la recette, » répliqua le gentleman.
« A ces mots, Caïus, qui est toujours un peu naïf comme vous savez, voulut se récrier et obtenir des conditions meilleures ; mais le Yankee Fécouta sans répondre, prit son chapeau qu'il avait mis sur un guéridon par grande condescendance, car j'ai remarqué plus tard que le chapeau est collé sur la tête de la plupart des gentlemen de ce pays, et il ouvrait déjà la porte lorsque je m'avisai de lui dire :
« Monsieur, j'accepte vos conditions.
« Là-dessus,' il nous présenta un projet de traité qu'il tenait tout prêt dans sa poche, le signa, nous le fit signer, et sortit en sifflant l'air fameux de Yankee Doodle, qui n'est pas, vous pouvez m'en croire, de la, composition de Rossini.
« Le lendemain, il nous remit d'avance un bon de deux mille dollars sur le National bank de New-York, « car, dit-il, personne ne croira a votre talent si votre équipage n'annonce pas une brillante fortune. Jetez les dollars par la fenêtres, les bank- notes entreront par la porte. »
« Il parlait avec tant d'assurance et comptait si bien sur le succès, que nous suivîmes son conseil, Gaïus et moi, et qu'outre cinq ou six acquisitions fort coûteuses, nous prîmes à notre service deux domestiques, — un mulâtre et une femme de chambre irlandaise.
« Le lendemain, notre cornac, qui s'appelle M. Séméi Burton, partit afin de préparer nos logements à Philadelphie.
«Le vendredi suivant, dès huit heures da
matin, en regardant pas distraction le Pennsylvanian star, journal de Philadelphie, que M. Séméi Burlon avait eu l'obligeance de m'adresser lui-même, je lus l'article suivant :
« Grande nouvelle!
a Formidable attraction !
« Le rossignol du Caucase !
« Romanesque et terrible aventure !
« Le czar Nicolas joué comme un enfant!
« Flirtation et coups de poignard !
« Le prince géorgien !
« Dévouement sublime ! ! ! ! surprise déli-
cieuse
« Le cor enchanté!
« Ce qui précède est le titre de l'histoire. Quant à l'article lui-même, le voici : je me garderais bien d'y changer une syllabe :
« Nous avons le plaisir d'annoncer à nos concitoyens que Philadelphie va bientôt pos-
sérier une chanteuse telle que l'Europe tout entière n'en pourrait pas offrir une pareille.
« Il s'agit de l'arrivée prochaine du Rossignol du Caucase, qui vient en droite ligne de Londres où il a excité la plus vive admiration.
« Mlle Héléna Raeffskoï-Préobaj , si connue sous le nom de Rossignol du Caucase, est née dans la vallée du Kour, en Géorgie, à quelques lieues de Tiflis. Sa mère, nièce du sultan Schamyl, avait été enlevée dans une expédition par le général prince Raeffskoï-Préobaj, hetman des Cosaques du Don, qui l'épousa et la conduisit à la cour du czar Nicolas. Mais le prince Raeffskoï, dont les domaines s'étendaient de la mer Noire à la mer Caspienne et qui commandait à plus de vingt mille cavaliers, retourna bientôt au Caucase, et c'est dans un magnifique palais, aux environs de Tiflis, que Mlle Héléna Raeffskoï-Préobaj a reçu l'éducation la plus soignée. Elle eut dès son bas âge pour maîtresse de chant la célèbre Mme Caravani, de Naples, celle à qui le fameux duc de Wellington offrit un jour son
portrait et la paire de bottes dont il était chaussé pendant la bataille de Waterloo. (On sait que Mme Caravani, embarrassée de ces boites qu'on n'avait pas décrottées depuis le jour de la bataille par respect pour le héros qui avait daigné fourrer ses pieds dedans, en fit présent à sa femme de chambre qui les vendit à un Anglais au prix de six mille livres sterling; mais le destin voulut que cet Anglais, forcé de partir pour Singapore, dont on l'avait nommé gouverneur, échouât avec ses bagages sur la côte de la presqu'île de Malacca, et eut le bonheur de toucher terre en nageant et tenant toujours à la surface de l'eau les précieuses bottes. Là, il fut massacré par des pirates malais, pourqui ses bottes étaient un objet doublement curieux, car d'abord, ils n'avaient jamais vu de bottes, et à plus forte raison n'avaientils jamais vu celles de Wellington. Tôt ou tard, nous dirons comment ces pirates les vendirent à des Chinois qui les portèrent à Hong- Kong, où un Français, voyant l'étiquette et le nom du premier propriétaire, voulut les acheter au prix de vingt-cinq centimes pour les donner,
disait-il, à son domestique, un Dayak de Bornéo, mais M. Séméi Burton, Américain du Connecticut, les sauva de cette profanation en les achetant lui-même au prix de trois mille dollars. Ce sont ces Lottes, toutes souillées encore de ,1a boue du champ de bataille, qu'il se propose de montrer au public, ainsi qu'on le verra ci-dessous, dès le premier concert du Rossignol du Caucase.
« Mlle Héléna Raeffskoï-Préobaj , élève de Mme Caravani, surpassa bientôt sa maîtresse même et s'acquit à Tiftis une si grande réputation, qu'un prince géorgien, troisième fils du sultan Schamyî, qui en avait entendu parler, en devint follement épris, et, à la tête de dix cavaliers, essaya de l'enlever un jour qu'elle traversait le Caucase sous la garde de son père et d'une escorte de deux mille Cosaques.
« Le prince géorgien l'emportait sur son cheval plus rapide que le vent et galopait le long des affreux précipices qui bordent les rochers du Tcherna-Dagh, lorsqu'une décharge de quelques centaines de carah
lui l'intrépide animal. Le prince qui s1 appelait Koulp-Arslan, c'est-à-dire en langue tcherkesse, Koulp le Lion, fit entrer Mlle Raeffskoï- Préobaj dans une grotte qui se trouvait près de là, et se portant lui-même devant la grotte en défendit l'entrée à coups de sabre.
« De peur que les balles ne vinssent ricocher sur sa fille, le général Raeffskoï ne voulait pas qu'on tirât sur Koulp-Arslan, et il lui offrit inutilement la vie et la liberté. L'intrépide fils de Schamyl voulait garder sa proie ou mourir. Enfin, accablé par le nombre, blessé de huit coups de baïonnette, affaibli par la perte de son sang, il tomba évanoui aux pieds de Mlle Héléna. Le général le fit relever et transporter à Pétersbourg, où il allait lui-même avec sa fille, et où Koulp-Arslan reçut le meilleur accueil du czar, qui voulait faire la paix avec Schamyl. Mais le malheur n'avait pas refroidi son amour. Ici nous aimons mieux laisser la parole à Mlle Héléna. Il est des sentiments que le cœur des dames peut seul éprouver, et dont notre sexe ne saurait profaner la délicatesse. Qu'il y ait eu entre le
jeune et beau Koulp-Arslan et Mlle Raeffskoï- Préobaj, sa cousine, quelque apparence de flirtation, c'est ce que nous ne pouvons ni ne voulons nier ou affirmer. Certains bruits ont couru dans certains cercles bien informés de Pétersbourg, que le prince géorgien allait se faire baptiser pour obtenir la main de Mlle Héléna, et que le vieux général avait mis son consentement à ce prix.
« Ce qui est certain, c'est que vers ce tempslà , une terrible et tragique catastropbe mit fin à ces deux projets d'avenir. On raconte que Mlle Roeffskoï-Préobaj ayant chanté dans un concert à la cour, eut le funeste honneur d'inspirer à un très-haut et tout-puissant personnage, — le plus puissant de tout l'empire de Russie, nous ne voulons pas le désigner autrement, — une passion si vive qu'il ne recula devant aucun projet pour la satisfaire — Ce qui suit est le drame le plus terrible qui ait pu jamais venir à l'imagination de Shakespeare. Le général prince Raeffskoï-Préobaj, effrayé des dangers qui menaçaient sa fille, avait tout préparé pour s'enfuir en Angleterre d'abord,
et de là dans le libre pays des États-Unis, lorsqu'il mourut subitement, empoisonné,
dit-on Par ordre de qui?... On murmure
tout bas un nom à Pétersboun>-, mais on tremble de le prononcer tout haut. — Le jour suivant, sa femme eut le même sort.... On avait eu d'abord la précaution d'enfermer Koulp- Arslan dans la forteresse de Cronsladt, de sorte que le Rossignol du Caucase était livré sans défense à son tout-puissant ennemi.
« Mais le prince géorgien apprend la mort du vieux général ; il devine tout, il brise la porte de son cachot, désarme un de ses geôliers et le tue, saisit les clefs, sort delà prison par une nuit noire, poignarde une sentinelle qui avait fait feu sur lui et donné l'alarme, se jette du haut du rempart dans la mer, nage, le poignard aux dents, jusqu'à la côte de Finlande, touche terre à deux lieues du palais de PéterliofT, trouve un cheval sans maître , saute dessus, galope vers Pétersbourg et arrive au palais du général Raeffskoï au point du jour, juste au moment où un chambellan, suivi de quelques agents de police, venait se
saisir de Mlle Raeffskoï-Préobaj et la conduire à Péterhoff.
« Renverser le chambellan d'un coup de poignard^, fermer lo porte du palais sur le nez des hommes qui le suivaient, y mettre le feu pour détourner l'attention publique, enlever le Rossignol du Caucase, l'entraîner par une porte dérobée vers le port, s'emparer d'une barque vide, y déposer sa cousine et faire force de rames pour atteindre le clipper américain Fire-Fly, qui partait au même instant pour Londres, tout cela fut l'affaire d'un moment pour l'impétueux Géorgien.
« Malheureusement la police l'avait suivi et l'avait atteint de trois coups de fusil dans la poitrine au moment même où il allait aborder le navire américain. Le capitaine du clipper, M. Jonathan Bird,, si connu à New -York et à Boston, fut témoin de cet indigne assassinat. Il saisit lui-même une carabine, tira sur les agents de police et en j eta un par terre , pour leur apprendre à respecter le pavillon étoile ; mais le brave Koulp-Arslan lui-même mourut deux heures plus tard. Il est plus facile d'imaginer
que de peindre le désespoir de Mlle Raeffskoï- Préobaj.
« Arrivée à Londres, elle a donné des concerts dont toute l'Europe parlera longtemps. Le directeur de l'Opéra de Paris lui a offert six mille francs par soirée pour chanter le rôle de Lucie dans Lucie de Lammermoor ; mais le Rossignol du Caucase a fait vœu de ne chanter sur aucun théâtre. Protestante sincère, elle a été convertie à Londres par le célèbre M. Simon Wesley, elle fuit les pays catholiques et la sentine de l'impure Babylone. Elle consent à chanter dans des concerts, mais elle aurait horreur de se montrer sur un théâtre, comme ces femmes perdues dont a été dit dans le Livre Saint, qu'elles sont des sépulcres blanchis, des filles de Babylone et de ïyr, des Madianites et des Amalécites.
« Elle se fait accompagner dans ses voyages du célèbre corniste hongrois Yanos Schweizeryi, surnommé le Cor enchanté, qui a joué un si e;rand rôle dans la révolution de Hongrie, et qui était le bras droit de Kossuth. On sait que Yanos Schweizeryi, fait prisonnier par les
Croates à la bataille de Temeswar, dut la vie à son cor, qui charma tellement l'empereur d'Autriche qu'il offrit au grand artiste une tabatière en or et le sabre à poignée enrichie de diamanis qui avait appartenu autrefois à Sobieski.
« A son merveilleux talent pour jouer du cor, M. Yanos Schweizeryi joint les facultés imminentes d'un chef d'orchestre, ainsi qu'on pourra s'en assurer dès le premier concert que ces deux artistes inimitables se proposent de donner à Philadelphie « dans Music-Hall , Chesnut street, 182, samedi prochain à huit heures du soir.
« Le prix d'entrée est fixé à six dollars par Le te.
« Les ladies et les gentlemen qui voudraient bien, ce jour-là, favoriser Music-Hall de leur présence pourront jouir, en outre, de la vue des bottes immortelles de Sa Grâce le duc de Wellington, précédemment décrites; du chapeau dont George Washington était coiffé lorsqu'il traversa le Delaware avec son armée, de la première robe que portait la princesse Powhattan lorsqu'elle fut présentée à la reine
Elisabeth d'Angleterre, de deux éléphants qui ont appartenu au roi de Siam, et d'un tigre du Bengale qui a dévoré, dit-on, le lieutenant Smith, du troisième d'infanterie indigène, à deux lieues de Bénarès. Tous ces objets appartiennent à la grande collection de curiosités de M. Séméi Burton, du Connecticut, propriétaire du Caucasian House, à New-York. »
« Je n'ai pas besoin de te dire, chère maman, avec quel sentiment d'indignation je lus cet article. Ainsi ce Yankee nous regardait comme deux bêtes curieuses dont il se faisait le cornac, se chargeant de faire valoir nos talents de société et de faire la quête ! Je regardai Caïus, pensant qu'il ne serait pas moins indigné que moi-même, et, en effet, je dois lui rendre cette justice, qu'au premier abord il était furieux du sans-façon avec lequel M. Séméi Burton avait disposé de nous, de notre vie àj venir, et ce qui est plus étrange, de notre vie passée. — Mais, ajouta-t-il après un instant de réflexion , s'il n'y a pas d'autres moyens d'attirer le public à nos concerts?.,. Apre
tout, M. Burton nous rend service aussi bien qu'à lui-même, et...
« Cette fois, je l'avoue, ma colère se tourna [contre mon mari , et ce coquin de Yankee fut [cause de la première querelle que j'ai eue avec ce pauvre Caïus (et la dernière aussi , je l'espère). Pour moi , je fus d'avis de rompre surle-champ avec M. Burton et de retourner eu Europe plutôt que de —
« — Retourner en Europe , c'est fort bien, interrompit Caïus, mais avec quel argent?
« — Eh bien, lui dis-je, restons à New- York, s'il le faut, mais donnons à M. Burton son congé, à moins qu'il ne consente à se rétracter et à remplir loyalement les conditions du traité.
« Et séance tenante, j'obligeai Caïus à prendre la plume et à signifier cet ultimatum à M. Séméi.
« Le lendemain, vers huit heures du soir, le gentleman était revenu de Philadelphie. Voici textuellement la conversation que nous eûmes avec lui:
« — Madame, dit-il en s'asseyant et en dé-
posant à côté de lui sur la table un paquet énorme de journaux, je viens vous avertir que nous partirons demain par le train express pour Philadelphie.
« Cela fut dit du ton péreinploire d'un créancier qui veut être payé à l'échéance.
« — Monsieur, vous avez reçu sans doute la lettre de mon mari ?
« J'appuyai sur ces deux mots: mon mari, d'abord pour faire allusion à la ridicule histoire qu'il m'avait attribuée, et ensuite pour donner du courage à. ce pauvre Caïus, qui n'est pas, vous le savez, d'une fermeté à toute épreuve, M. Burton s'en était aperçu, je crois ; aussi s'adressa-t-il surtout à moi.
« — Madame, dit-il nettement, j'ai reçu votre lettre et je ne conçois pas vos scrupules; ces choses-là se font tous les jours en Amérique, sans que personne en soit scandalisé, ni étonné.
« — Quoi! un faux nom! une fausse histoire! Des aventures ridicules!... Et vous prétendez, monsieur, que cela se fait ici tous les jours!
« Il paraît que j'élevai assez haut la voix, ;àrM. Burton parut étonné dts ma résistance.
« — Après tout, ajouta-t-il, si l'histoire est 'ausse, à qui cela fait-il du tort? A vous? Pas e moins du monde, car je vous fais du premier coup princesse et petile-iille d'un héros. De plus, je dis que vous avez été adorée et qu'un prince jeune et beau s'est fait luer pour vous. Mais, madame, voudriez-vous qu'on dît e contraire, et que, jeune, charmante et gracieuse comme la nature vous a laite, il ne s'est trouvé personne pour vous aimer et se l'aire tuer à votre service? Croyez-moi, madame, il n'est pas une jeune fille en Amérique nipeutêtre dans le reste du monde, qui n'envie à présent le sort de Mlle Héléna Raelîskoi-Preobaj, et qui ne fût ravie d'inspirer une passion si belle au prince Koulp-Arslan. Ce qui fait le désespoir des jeunes misses de ce pays-ci, c'est justement d'avoir des amoureux trop paisibles, qui les aiment de six heures du soir à minuit, en prenant le thé, et qui les oublient tout le loup; du jour pour acheter ou vendre du coton, du fil, du poivre, de la canelle, de la laine et
de la soie. Prenez la première venue des belles de New-York , et proposez-lui ce soir d'être aimée par un czar et enlevée par un prince géorgien , et vous verrez si elle hésite, — la question des dollars mise à part, bien entendu, car le dollar est Dieu.
— Peu importe, monsieur, dis-je alors, je suis résolue à ne point chanter clans vos concerts, si vous ne démentez ces bruits absurdes.
— Vous êtes bien résolue? demanda Burton.
— Oui, monsieur.
— Eh bien, moi, madame, je suis résolu à faire exécuter notre traité. Et d'abord, êtes vous en état de me rendre les deux mille dbl lars que je vous ai donnés pour arrhes diij marché? »
A ces mots, Caïus pâlit, et je sentis le cruel avantage que M. Burton avait pris sur nous. Les deux tiers de cette somme étaient déjà employés, d'après son conseil, en achats de toute espèce, et le remboursement était impossible.
« Eh bien, continua-t-il après un court silence, où est cet argent?... Vous ne l'avez
plus?... Je m'y attendais.... Il ne vous reste donc qu'à exécuter le traité.
— Mais, lui dis-je à mon tour, il y a des juges à New-York.
— Vous me menacez d'un procès?... Amer veille!... II faudra d'abord trouver un avocat et le payer d'avance.... Or, comme il verra bien que s'il gagne son procès vous serez réduits à la mendicité, il se gardera de le plaider, ou s'il plaide, de le gagner — De plus, lisez vous-même l'article VI de notre traité. »
Et tirant le traité de son portefeuille il lut l'article VI, ainsi conçu :
« — Et, en échange des avantages à eux garantis par le présent traiét, s'engagent lesdits sieur et dame Schweizer à favoriser par toutes les voies et moyens quelconques les démarches que le sieur Séméi Burton jugera nécessaire de faire dans l'intérêt commun. »
« En fait et en droit, madame, je gagnerai mon procès.
— Mais, lui dis-je, vous devez craindre le scandale.
— Moi, madame.... Point du tout.... Tout
le monde rira de mon idée, juges, avocats, spectateurs; et le public lui-même, qui ne demande qu'à être trompé pourvu qu'on l'a- : muse, sera le premier à louer mon habileté. On dira que je suis un habile homme, a smart
mati, et mon crédit en sera doublé Enfin,
prenons le cas le plus favorable, et supposons que je perde mon procès, il faudra me rendre mon argent. Avez -vous deux mille dollars dans votre secrétaire? Et si vous ne les avez pas,êtes-vous résignés à entrer dans la prison pour dettes? »
Le raisonnement était sans réplique. J'essayai vainement de m'adresser à la loyauté et à la délicatesse de M. Séméi Burton. Ce gentleman ne pensait qu'à une seule chose : recouvrer l'argent qu'il avait avancé, et en gagner de nouveau.
« Réfléchissez, madame, me dit-il, que j'ai fait des avances considérables. Deux mille dollars à vous seuls. Six mille aux principaux journaux de Philadelphie, car le Star n'est pas le iseul qui ait parlé de vous. Lisez le Sun, le Post, le Globe, le Tribune et tous les autres, et
voyez quelles broderies ils ont faites sur le canevas commun que je leur ai fourni. Déjà je suis en marché avec ceux de Washington, de Baltimore, de Harrisburg et de Cincinnati. Tout cela me coûte les yeux de la tète. Mais je sème abondamment pour mieux récolter — Tenez, à quoi pensez -vous que soit employé aujourd'hui mon agent de Philadelphie?.., Je vous le donne en mille — Eh bien, il recrute cinq cents personnes à un dollar par tête pour •vous préparer une entrée triomphale. Les cris de ces cinq cents attireront trois mille imbéciles et dix mille curieux qui vont se presser au débarcadère et vous faire un accueil pareil à celui qu'on fait aux rois dans les pays où il y a des rois. Je ne serai même pas étonné que la milice se mît sous les armes, car notre milice nationale, qui est la première du monde, sera heureuse de se montrer en uniforme, de quitter l'atelier xet la boutique, de vous voir et de se faire voir. »
Que pouvions-nous faire? Des deux parts le ridicule était certain. La prison pour dettes emporta la balance, et il fut convenu que le
lendemain M. Séméi Burton, Caïus et moi nous partirions ensemble pour Philadelphie.
Notre voyage ne fut marqué par aucun incident particulier, si ce n'est qu'en approchant du débarcadère, nous entendîmes un grand bruit (car je ne sais si cela doit s'appeler de la musique) et nous vîmes un bateau à vapeur qui s'avançait vers nous, portant une centaine de musiciens qui soufflaient dans tous les cuivres de la création. Un drapeau, pavoisé aux couleurs des États-Unis, flottait au-dessus du bateau, et dans ses plis on pouvait lire en gros caractères l'inscription suivante :