LIVRE XV
Le 15, jour de l'Assomption, le Père Georges, récollet, de son autorité privée, prêcha dans l'église du curé et déclama contre lui à son ordinaire, au grand scandale du peuple.
Le 17, ce récollet et ses adhérents saisissent son revenu, font des inhibitions aux prêtres de le reconnaître pour curé dans son église, envoyant une troupe de sergents et de portefaix pour exécuter ses meubles, le tout sans commission ni pouvoir quelconque de justice.
Le 6 de septembre, le sieur de Fonteneil, grand-vicaire, dit au curé que M. l'archevêque lui a mandé par exprès de lui dire de ne poursuivre pas cette affaire, dont il interdit à l'avenir la connaissance aux grands-vicaires, la réservant à sa propre personne, et voulant que cependant le curé soit libre dans les fonctions de sa charge, à conditionqu'il lui enverra une déclaration par laquelle il exprime qu'il n'adhère point aux propositions condamnées par Innocent X, et lui laissant la forme de la déclaration quant au reste.
Le 7, le curé l'adresse en ces termes :
Je soussigné, prêtre, docteur en théologie, curé de la ville de Libourne au diocèse de Bordeaux, reconnais que pour avoir paru constant à la fidélité que je dois à la hiérarchie de l'Eglise, au roi, et à Msr l'archevêque, mon très honoré prélat, j'ai contracté la haine de leurs ennemis, lesquels me calomnient et me vexent à outrance. Et d'autant que le prétexte de cette vexation est la constitution d'Innocent X, d'heureuse mémoire, touchant les cinq propositions condamnées ; quoique ce soit avec tant d'aveuglement que pensant m'accuser de les avoir prêchées, ils m'accusent d'avoir prêché le prône du diocèse et la foi orthodoxe, comme il appert par leur procédure, laquelle détruit l'autorité dont ils se servent pour me vexer à la faveur d'une' ignorance aussi malicieuse que ridicule; quoique toute ma vie montre que ce prétexte est sans fondement et que le sens commun condamne mes adversaires, toutefois je déclare à mon dit seigneur l'archevêque que je n'ai jamais prêché, dogmatisé, ni adhéré aux dites propositions condamnées, ni à aucunes autres contraires à la foi orthodoxe, et que, comme je lui ai exprimé par diverses lettres que j'ai eu l'honneur de lui écrire, Dieu m'a fait la grâce d'avoir
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toujours été fidèle à l'Église ma sacrée mère, dans laquelle je désire et j'espère vivre et mourir, moyennant la miséricorde divine. Laquelle déclaration je n'entends point faire par forme d'aucune satisfaction, étant plus juste qu'on me satisfasse, ains pour rassurer mon dit seigneur l'archevêque de la vérité, sans préjudice de me pourvoir contre mes calomniateurs.
Fait à Bordeaux ce 7 septembre 1656. Signé, Minard.
Cette déclaration fut envoyée dès ce jour là même à Mer l'archevêque de Bordeaux dans le paquet du sieur Fonteneil, son grand-vicaire, avec une lettre qui était la quinzième de celles que ce curé lui avait écrites sur cette affaire, et ce prélat la reçut sans lui faire savoir s'il l'avait agréée ou non, et sans lui faire aucune réponse, non plus qu'à aucune de ses autres lettres.
Le lendemain, fête de la Nativité de Notre-Dame, le curé se confiant en la parole de M. le grand-vicaire voulut faire l'office dans son église ; mais il fut averti de n'y pas aller, parce que les Récollets avaient aposté un grand nombre de factieux pour le troubler; et ne voulant pas se commettre, il se contenta d'employer un ecclésiastique pour y aller prêcher.
- Cet ecclésiastique ayant prêché à la messe suivant la coutume, un récollet, contre la coutume et de son autorité privée, alla interrompre le prêtre qui officiait à vêpres, lui demandant la bénédiction pour prêcher. Le curé, averti de ce désordre, prie le même ecclésiastique d'aller à l'église, et si le peuple demande une autre prédication, de la lui donner, quoique ce ne soit pas Tordre. L'ecclésiastique y étant allé, le récollet lui conteste la chaire et fait soulever contre lui la populace, au nombre de trois cents personnes dont un huissier des aides était le chef, et par une hardiesse inouïe, ces séditieux somment l'officiant par acte de notaire de donner la bénédiction au récollet.
Néanmoins, l'ecclésiastique envoyé par le curé ayant reçu la bénédiction de l'officiant monta en chaire, et à l'instant cette populace animée par le récollet, fit un grand bruit dans l'église, et de si grands cris qu'on ne pouvait entendre la prédication. Le curé en ayant fait ses plaintes au grandvicaire, il lui répond que M. l'archevêque doit envoyer bientôt ses ordres pour en faire cesser la cause.
Cependant les magistrats populaires, dont quelques-uns étaient d'intelligence avec les Récollets pour se rendre maîtres dans l'église et y faire régner les abus contre l'ordre hiérarchique que le curé y avait abolis, conspirent pour ruiner son autorité et celle de M. l'archevêque. Pour cet effet, ils se servent de l'occasion d'un ordre de M. le marquis de Saint-Luc, lieutenant du roi en Guyenne, pour faire un feu de joie et assister au Te Deum pour la prise de Valenciennes et de La Capelle, et comme si c'eût été à eux de faire cette cérémonie dans l'église, ils somment le commis du curé de la faire par acte des 15 et 20 d'octobre.
Le curé, que ces violences tenaient absent, était sur le point de faire savoir aux grands-vicaires l'attentat de ces magistrats lors qu'il reçut une lettre de leur part pour faire cette cérémonie, et comme elle lui fut rendue par les propres mains de ses parties, elle leur faisait voir deux choses: la première que c'était à M. l'archevêque de faire1 cette cérémonie, et l'autre que c'était au curé de la faire.
Néanmoins, il fut averti que ceux là mêmes qui lui avaient rendu cette lettre avaient résolu de lui faire un affront sanglant s'il s'y présentait, et un président du complot le lui ayant avoué, il céda à la violence, et les magistrats firent chanter le Te Deum par deux prêtres non approuvés. Les sages ecclésiastiques de la paroisse s'en absentèrent pour n'être pas complices de ces attentats. Mais un président en ayant rencontré un dans la rue, le menaça de le mettre en prison, avec des paroles et des gestes qui ne pouvaient être employés que contre des gens de néant et des scélérats.
Le curé, que l'on avait dupé pour rendre inutile son appel comme d'abus, et auquel on dressait un piège sous prétexte de le rétablir dans ses fonctions, attendait toujours l'ordre de M. l'archevêque de Bordeaux pour mettre fin à ces désordres ainsi qu'on le lui avait promis ; mais au lieu de recevoir un ordre de paix et de ressentir la protection de son supérieur dans une oppression si violente, il reçut la copie d'un arrêt du conseil d'Etat donné à Compiègne, le 30 septembre 1656, par lequel, sur la requête de ce prélat, le roi ordonnait que les ordonnances des vicaires généraux et de leurs commissaires seraient exécutées par devant les juges