‹ Mémoires de Godefroi Hermant sur l'histoire ecclésiastique du XVIIe siècle (1630-1663) (volume 2)Chapitre 221 sur 432 · LIVRE XVI · texte numérisé non relu

LIVRE XVI

deux jours après que ce prélat avait prêché en son église en la fête de la Purification de la Sainte Vierge. Il y avait peut-être quelque chose de trop dans sa modération à punir l'insolence de ce Père; car la cause de la vérité et de la discipline de l'Église n'est jamais la propre cause des évêques, et ce serait assez inutilement que J.-C. leur aurait confié son autorité s'ils gardaient toutes ces mesures. Mais quand on est embarqué une fois avec les Jésuites, on ne les choque pas impunément, et les archevêques qui ont de grandes prétentions mettent leur sagesse à ne rien faire dont cette société vindicative puisse se plaindre le moins du monde.

Le Père Richerot, supérieur des prêtres de l'Oratoire de Nantes, mandait à Paris du 20 février, de ce pays-là, les emportements du Père Berthelot, jésuite, qui après avoir gardé assez de modération dans ses serinons de l'Avent, s'avisa en ce temps-là de parler à tort et à travers contre les sectateurs de Calvin, dont il n'était pas question, les accusant de détruire la liberté et d'étouffer les semences du salut, afin de faire retomber cette invective sur les disciples de saint Augustin, quoiqu'il ne pût leur attribuer ces erreurs sans une horrible calomnie.

La ville de Laon fut aussi troublée pendant le carême par deux prédications d'un capucin qui y prêchait le carême. Dans la première, voulant établir la grâce suffisante molinienne donnée généralement à tout le monde, il l'étendit jusque sur les enfants morts dans le ventre de leurs mères sans avoir reçu le baptême, et prétendit, sur la seule autorité de Lessius, sans répondre un seul mot à celle des Saint Pères et des anciens scholastiques, qu'ils jouissaient dans les limbes de toutes sortes de félicités, à l'exclusion de la seule vue de Dieu. Parlant dans un autre sermon de la communion fréquente, il y exhorta indifféremment les plus grands pécheurs, sans se mettre en peine des préparations nécessaires pour approcher dignement d'un sacrement si redoutable ; et afin d'abolir la satisfaction, il ne craignit pas d'attribuer au manquement de communion les tentations des anciens anachorètes, le désespoir de ces premiers solitaires, et les chutes scandaleuses de plusieurs d'entre eux, marquant en particulier celle de sainte Marie, nièce de saint Abraham, dont la vie est rapportée dans le m 20

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premier tome des saints Pères des déserts. Il assura avec un front d'airain qu'une seule communion faite sans ces sortes de préparations exactes valait incomparablement mieux pour la sanctification des âmes que les pénitences si austères des anciens; et qu'une bonne religieuse lui avait témoigné qu'elle préférait une communion faite en cette vie à la félicité des bienheureux qui jouissent de Dieu dans le ciel.

Ce n'était pas seulement dans les grandes villes où l'on voyait ces désordres ; les bourgades et les paroisses de la campagne n'étaient pas exemptes du faux zèle de ces déclamateurs passionnés, qui employaient tous leurs soinsà ruiner de réputation les bons pasteurs et les ecclésiastiques affectionnés à la discipline de l'Église; et comme le diocèse de Beauvais était plus exposé que les autres à la haine des Jésuites, aux menaces de l'Assemblée du clergé, et aux atteintes de la cour, un cordelier du diocèse de Chartres, à qui on avait donné sans le connaître la station de la Xeuville-en-Hez1, se donna publiquement la liberté de déchirer la réputation des prêtres les plus vertueux, en les traitant hautement de jansénistes. Il produisit en pleine chaire un rouleau de papier qu'il disait être un libelle brûlé en Grève plein de leurs erreurs prétendues; il n'épargna pas même la personne du curé de la paroisse, nommé M. Matthias des Jardins, l'accusant de faiblesse et de scrupule, à cause qu'il avait détourné ses paroissiens de la licence du carnaval et improuvé leurs mascarades. M. l'évêque de Beauvais fit informer de ces excès, manda ce déclamateur avec le gardien de la Carde, qui est un couvent de Cordeliers au milieu de la forêt de Hez, et le mit en état de ne commettre plus de pareils excès dans la suite de son carême.

Ces invectives publiques étaient soutenues de toutes parts par des médisances particulières dans toutes les conversations où les ennemis de la doctrine de saint Augustin avaient quelque accès.

On mandait de Laon, dès le 17 de janvier*, qu'un cordelier avait parlé contre les miracles de la Sainte Épine de

1. Petit village du département de l'Oise, arrondissement de Beauvais, canton de Formeries.

2. La lettre émanait sans doute de M. Corlier, chanoine de Laon, auquel Hermant empruntait les détails ci-dessus.

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Porl-Royal d'une manière fort indigne; qu'il avait accusé les religieuses de cette maison de n'avoir aucune image dans leur monastère et dans leur église, quoique les yeux de tous ceux qui enlraient n'eussent pas de peine à le convaincre de mensonge ; et que l'on y recevait un grand nombre de nourrices avec leurs enfants illégitimes, ce qui était une effroyable calomnie, et que l'on ne pouvait souffrir dans la bouche d'un cordelier sans le secours d'une patience extraordinaire.

Il y avait dans la maison de l'Oratoire de Saint- Honoré un jeune confrère, nommé B. le Fèvre, qui était alors sous la conduite du Père Amelotte1. Ce Père, voyant que ce jeune ecclésiastique avait de grands sentiments pour les ouvrages de Port- Royal, et qu'il avait même distribué des Lettres Provinciales, voulut lui en faire une affaire de conscience, l'accusant d'avoir en cela blessé la charité. Et sur ce que ce confrère lui déclara hautement que tant s'en faut qu'il sentît la charité blessée par cette conduite, c'était au contraire un motif de conscience qui l'y poussait et qui le portait à souhaiter de pouvoir faire la distribution de ces Lettres à toute la terre, dans la connaissance qu'il avait qu'elles ne contenaient que la vérité, et qu'ainsi il se croyait obligé de faire son possible pour la faire connaître à toute la terre, le Père Amelotte, le voulant traiter comme MM. de Saint-Sulpice avaient traité M. de Liancourt et Mrae sa femme, le repoussa avec le derniermépris, disant à toute l'assemblée que tandis qu'il serait dans cette disposition, il ne serait pas en état d'être admis au sacrement de pénitence et à la sainte communion. Ce jeune homme, qui avait passé la plus grande partie de sa jeunesse dans les Jésuites, et qui avait autrefois presque consenti au désir qu'ils lui témoignaient de lui en faire porter l'habit, lui répliqua avec zèle qu'autant de fois qu'il avait plu à Dieu de l'appeler par sa bonté infinie à la participation de ses mystères, il lui avait demandé très humblement la grâce de connaître sa vérité, et qu'il s'était toujours senti de plus en plus confirmé dans cette pensée.

1. Denis Atuelotte (J 606-161 8) d'abord compagnon de M. Ollier, entra à l'Oratoire en 1650. Adversaire passionné de Port-Royal, bien qu'oratorien, il fit paraître une traduction de l'Évangile qui lit crier au plagiat.

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Une si grande dureté était la suite des excès du Père \melotle qui avait dit, le 21 du mois précédent, dans un entretien qu'il fit à ses confrères pour la fête de la Présentation, que la Sainte Vierge n'était pas janséniste, ne rendant pas seulement une humble soumission à Dieu, mais aussi au grand prêtre, qu'elle révérait sur la terre comme son image. Sur quoi ce même confrère Le Fèvre lui ayant demandé si ceux qu'il appelait jansénistes n'étaient pas soumis au grand prêtre de la loi nouvelle, qui est pour le moins autant vénérable que celui de l'ancienne, ce Père lui répliqua, qu'ilsétaientsemblables à ceux dont le Fils de D.eu

dit dans l'Évangile : Populus iste labiis me honorai, cor aulem eorum longe est a me; qu'à vérité ils faisaient semblant de reconnaître le pape comme le vicaire de J.-C. ; mais que dans le cœur ils s'en moquaient et se jouaient de ses décisions; que l'exemple du peu de déférence qu'ils lui rendaient sur la doctrine de Jansénius confirmait assez ce qu'il disait.

Ce confrère eut dès lors une peine extrême de la liberté que ce Père se donnait de blâmer des personnes d'un si grand mérite, et d'outrager ainsi leur sincérité et leur.nnocence; et comme il continuait de faire paraître la même disposition en plusieurs rencontres, le Père Amelotte, ne pouvant souffrir de résistance, et voyant son impuissance a répondre aux justes plaintes qu'on lisait contre lu. dans un écrit dont M. Nicole était l'auteur, il dit publiquement au mois de mars qu'il était avec de faux frères, mais que désormais il ne dirait plus rien qui pût donner le moindre sujet de parler. Il fut aussi soutenu dans sa passion par le Père Bourgoing, général, et par les autres supérieurs, qui s'étant extraordinairement alarmés demandaient de quoi e Port-Royal se mettait en peine de ce qui se passait dans Le secret de leur maison. Ils firent même une recherche fort exacte de celui qui les pouvait avoir décelés; mais quoique le confrère Le Fèvre se fût trouvé innocent de cette accusation, ils en conçurent des soupçons si désavantageux qu'enfin il se vit réduit à sortir de l'Oratoire l'ete suivant Mais en même temps que de grands serviteurs de Dieu et ses fidèles servantes étaient noircis dans leur réputation par ces impostures publiques et particulières, il faisait vo qu'il était au milieu d'eux, et les miracles qu >' conlini,a' d'opérer par la Sainte Épine du monastère de Port-Royal

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leur tenaient lieu d'une très grande justification dans l'esprit de ceux qui considéraient toutes ces choses avec des yeux équitables.

Parmi ceux qui furent touchés de l'opération si fréquente de tant de merveilles, M. Doublart, confesseur de l'abbaye de Gif, qui jusqu'à ce temps-là avait été fort prévenu contre Port-Royal, donna des marques sensibles de son respect pour cette sainte relique miraculeuse, par une lettre qu'il écrivit sur ce sujet, le 24 février, à la Mère Marie Angélique, qui lui avait envoyé quelques présents de dévotion. Car il lui mandait « qu'il avait douté longtemps s'il devait interrompre sa retraite dans le saint temps du carême par le peu de lignes qu'il lui adressait ; mais il avait cru qu'il lui serait plus avantageux d'être imprudent que méconnaissant, et que la charité, qui souffre tout, porterait la sienne à lui pardonner cette faute, s'il y en avait; qu'il avait reçu avec le respect qu'il devait et une joie singulière le présent dont il lui avait plu le gratifier: que le mérite du sujet et la considération de la personne qui se souvenait de lui lui rendaient bien cher; qu'il ne pouvait reconnaître sa bonté que devant Dieu, ni lui en rendre les actions de grâces telles qu'il l'aurait souhaité. Il demandait au ciel qu'en recevant de toute son affection une si précieuse relique, son esprit s'occupât des considérations que la piété d'un digne auteur avait rendues publiques. Mais qu'il fallait qu'il dît qu'il avait gémi depuis peu dans le fond de son cœur et dans l'amertume de son âme, quand on lui avait voulu persuader qu'on leur allait ôter ce sacré dépôt, comme si la malice des hommes voulait mettre des bornes à la puissance de Dieu, et continuer à outrager et abaisser une sainte communauté innocente, lorsqu'évidemment la Providence la voulait relever. Qu'il la conjurait de demander à Notre Seigneur pour lui qu'il le convertît totalement à lui, et qu'il ne permît pas que ses pieds fussent ébranlés à la vue de tant de scandales et de la paix que semblaient avoir les méchants, qui mettaient leur bouche contre le ciel en blasphémant contre les ordres du Très Haut, et qui s'appuyaient sur les puissances et un bras de chair. Qu'il espérait parmi tout cela que l'innocence demeurerait victorieuse de l'impiété et de l'envie, et que leur sainte compagnie, qu'il honorait au dernier point, demeurerait debout sur ses pieds, envisageant

ses combats dans la maison de vision et de paix, en attendant la récompense de ses travaux et des persécutions qu'elle souffrait, au grand regret, mais avec l'édification de tous les gens de bien. »

Ces paroles étaient l'effusion d'un cœur sincère, et on avait autant de sujet de joie de voir en lui une disposition si équitable que l'on en avait eu jusques alors de la guérison d'un très grand nombre de maladies corporelles.

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