‹ Mémoires de Godefroi Hermant sur l'histoire ecclésiastique du XVIIe siècle (1630-1663) (volume 2)Chapitre 257 sur 432 · CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII

M. Arnauld est consulté sur le sujet de la signature par le Père Fronteau, chanoine régulier, et il lui répond. Il éclaircit cette matière en répondant à un écrit dressé pour persuader la souscription.

Quelque zèle qui eût paru dans le Père Fronteau depuis les disputes sur les questions de la grâce, il témoigna une grande inquiétude depuis que l'on parla de publier la nouvelle bulle, et quoiqu'elle ne parlât point de signature, il ressentit une extrême impatience de savoir le sentiment de M. Arnauld sur ce sujet; il engagea même le Père Saleste, de son ordre, à lui en écrire. Mais M. Arnauld avait raison de se tenir en ce temps là dans une plus étroite solitude que celle qu'il avait gardée jusqu'alors, et de ne pas contenter en toutes rencontres la curiosité de tous les théologiens qui voulaient s'informer de son sentiment jusque

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dans les moindres circonstances. Néanmoins le Père Saleste lui ayant écrit, il lui fit cette réponse le 7 avril, et c'est sur son original que nous en donnons ici une copie :

Gloire à Jésus au Très Saint Sacrement,

Je suis confus de la pensée du Révérend Père Fronteau. Je ne suis point capable de lui donner conseil en des choses qu'il sait beaucoup mieux que moi. Je vous dirai seulement qu'il me semble qu'on ne doit point prévenir Dieu dans des affaires si importantes, mais espérer qu'il ne nous refusera point ses lumières, quand nous serons obligés de nous déclarer. Je vous avoue que j'ai quelque peine de voir tant de personnes qui s'inquiètent pour savoir si on signera cette bulle. Elle ne parle point de signature; pourquoi donc prévenir ce qu'on ne nous demande point; et le soin du lendemain ne nous est pas moins défendu en ces rencontres que cequi regarde nos nécessités temporelles. Et si J.-C. a dit sur le sujet des dernières : Suffîcit diei malitia sua, je crois qu'on doit dire ici : Suffîcit diei quotidiana gratia sua, qui est le nom que le pape Innocent I. donne à la grâce de J.-G. Nous devrions plutôt gémir devant Dieu pour l'obtenir que de parler aux hommes pour leur découvrir nos sentiments, qui nous doivent être suspectés (sic) si nous n'avons auparavant beaucoup consulté Celui qui nous peut seul éclairer dans un pas si difficile. Il y a beaucoup de choses à peser dans cette rencontre; il faut éviter d'une part de blesser le respect qui est dû au premier siège de l'Église, qui est le centre de l'unité catholique; mais il faut de l'autre prendre garde que la trop grande facilité que l'on témoignera, même sans en être requis, à recevoir tout ce qui viendra de Rome ne donne plus de hardiesse à ceux qui, possédant le pape, pourront tous les jours obtenir de lui de nouvelles bulles pour parvenir à leur dessein, qui est d'opprimer peu à peu la vérité catholique de la grâce de J.-G. contraire à leur molinisme. Car quoique, jusqu'à cette heure, Dieu n'ait pas permis qu'on ait rien fait à Rome qui la combatte ouvertement, il est certain néanmoins que ces nouveaux décrets donnent des armes aux semipélagiens de notre siècle, et leur fournissent des moyens plausibles et avantageux de la décrier parmi le peuple, ce qui est toujours un très grand scandale. C'est pourquoi je crois que quand on serait résolu d'obéir

ces décrets, au moins par un silence respectueux, il ne serait pas à propos de le tant témoigner, parce que s'il y a quelque chose qui en puisse arrêter le cours et empêcher le préjudice qu'en souffre indirectement la doctrine de saint Augustin, c'est l'appréhension qu'ils auront à Rome qu'on n'y apporte de la résistance et qu'on ne mette leur autorité en compromis. Voilà les pensées que j'ai en général sur ce sujet, n'en ayant point encore en particulier sur ce qu'on doit faire en cette rencontre, sinon que je ne crois pas que ceux qui sont persuadés que les propositions ne sont pas dans Jansénius, et que son sens sur cette matière n'est point différent de celui de saint Augustin et de saint Thomas, puissent rien faire, ou par leur signature, ou par quelque autre voie, qui donne un juste sujet de croire qu'ils adhèrent à cette bulle et à la condamnation de Jansénius. C'est ce me semble ce qui ne se peut faire en conscience, parce qu'il n'est jamais permis de rendre un témoignage public qui soit contraire à son sentiment intérieur, ni s'échapper par une équivoque lorsque les puissances légitimes nous pressent de déclarer notre créance. El je ne suis pas persuadé deceque quelque-uns s'imaginent, que la souscription n'est qu'une marque de déférence et non pas de consentement; la doctrine et les exemples de l'antiquité me paraissent tout à fait contraires à cette pensée. Mais hors cela, je ne saurais dire jusqu'à quel point l'on peut et l'on doit baisser, et je m'estimerais téméraire de le déterminer avant que nous voyions ce que l'on désirera de nous, parce que c'est alors seulement que nous devons espérer que Dieu nous fera connaître sa volonté. Je suis bien fâché de n'être pas en lieu où je puisse avoir l'honneur de vous voir. Ce sera quand Dieu le voudra. Je crois que votre travail de l'accord de saint Augustin et de saint Thomas est possible, au moins sur les principaux points. Je pense que vous aurez vu les thèses du Père Vermeil, jacobin, soutenues à Poitiers sur ce sujet. Et il paraîtra bientôt un livre contre le suffrage du Père Nicolaï, qui donnera beaucoup d'éclaircissement à cette matière. »

M. Arnauld avait besoin en ce temps-là de toute sa sagesse aussi bien que de toute sa force pour satisfaire tout à la fois à tant de différentes personnes; car il n'était pas seulement exposé à la fureur des Jésuites, qui avaient irrité

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