CHAPITRE XXVIII
Démarches de M. le nonce contre M. de Sens. Querelle entre M. de Toulouse et M. de Montaubau sur le sujet de Tépiscopat. Dévotion de plusieurs princes à la Saiute-Épiue de Port-Royal. Discussion du Parlemeut de Paris sur la nouvelle bulle.
Pendant que M. Arnauld et les autres disciples de saint Augustin tâchaient de conserver le sacré dépôt de la vérité par des écrits sages et judicieux, sans perdre le respect qui est dû à l'autorité du Saint Siège, les Jésuites travaillaient auprès de M. le nonce et de la cour pour leur ùter toutes sortes de protection et de ressource, et pour jeter la terreur dans l'âme des théologiens et des prêtres, après avoir fait persécuter les plus illustres prélats comme des hommes suspects dans la foi et dans la doctrine.
M. le nonce, qui avait en vue d'étendre la juridiction de Home sous prétexte de cette affaire du prétendu jansénisme, avait appris avec une grande amertume de cœur la vigueur que M. de Sens avait fait paraître dans l'assemblée du 7 de ce mois, sans se laisser éblouir par l'éclat de la pourpre du cardinal Mazarin. Il considérait qu'un prélat de cette force serait un obstacle continuel à ses desseins, et qu'ayant entre les mains de quoi le flétrir, il le devait réduire luimême à la défensive, sans le laisser dans la liberté de se signaler par la défense de la hiérarchie et des plus importantes vérités de notre religion.
Dans cette vue, il alla trouver le roi, et lui ayant demandé permission de procéder contre cet archevêque par les voies canoniques pour lui faire rétracter le célèbre mandement qu'il avait fait dans la publication delà constitution d'Innocent X, Sa Majesté en donna avis à M. de Sens, et lui déclara qu'il ne pouvait plus le protéger du côté du pape. Ce généreux archevêque n'ignorait pas que M. de Toulouse ne lui eût
livrl: xvi 307
tendu ce piège, et que M. le cardinal Mazarin, qui s'était servi de lui quelques années auparavant pour faire du dépit à la cour de Rome en le protégeant, n'eût changé de disposition à son égard, et n'eût résolu de se faire un mérite auprès du pape en l'abandonnant à la vengeance de ses ennemis. Néanmoins il demeura ferme sans s'affaiblir par cette menace, et répondit à Sa Majesté qu'il s'estimerait bien malheureux de n'avoir plus un si puissant appui ; mais que, pourvu qu'elle ne lui fût pas contraire, il ne se mettait point en peine de se soutenir contre le pape, et de défendre en sa personne les droits de l'épiscopat. M. de La Haye, qui savait cette particularité de la bouche de M. de Villars, secrétaire de l'Assemblée et nommé à l'archevêchéde Vienne, en informa M. de Saint-Gilles d'Asson le 16 du même mois d'avril, et il en chargea son journal à l'instant même. Il lui dit aussi, l'ayant appris parla même voie, que MM, de Toulouse et de Montauban avaient eu entre eux depuis quelques jours un grand démêlé sur le sujet de l'épiscopat. Car quoiqu'ils fussent tout à fait unis par le zèle amer de la destruction du prétendu jansénisme, néanmoins M. de Montauban, qui avait encore quelque sentiment pour l'honneur de son caractère, ne pouvait souffrir que M. de Marca le rabaissât en toutes rencontres pour se rendre agréable au pape de qui il attendait un chapeau de cardinal, et par complaisance pour les inclinations apparentes du cardinal Mazarin, qui semblait alors vouloir témoigner à tout le monde qu'il avait beaucoup de part dans les bonnes grâces de Sa Sainteté. La dispute s'étant échauffée entre ces deux prélats, et M. de Montauban soutenant entre autres choses que la vocation aux charges ecclésiastiques devait venir de Dieu, M. de Marca rejeta cette vérité comme une chose ridicule, l'attribuant à un enthousiasme de moines qui se servaient de ce moyen pour faire croire à leurs novices qu'ils sont appelés de Dieu, et acquérir par là plus de respect et de vénération. Mais M. de Montauban, ne pouvant souffrir un si grand mépris de l'une des plus importantes maximes de la religion et de la morale chrétienne, lui répliqua avec indignation que si cela était, il ne voyait pas de différence entre la religion de M. l'archevêque de Toulouse et l'Alcoran.
Rien ne paraissait au dehors si sérieux et si grand que ce que l'on entreprenait à la cour contre une prétendue nou-
368 MÉMOIRES DE GODEFROI DERMANï
velle secte naissante que l'on voulait exterminer. Cependant il y avait encore en tout cela une espèce de momerie de la part du premier ministre, qui voulait faire de nouvelles affaires à la cour de Rome dans le temps même qu'elle paraissait plus animée pour faire valoir l'autorité du Saint Siège. Car ce jour là même, le 16 avril, M. de La Haye vint à Port-Royal de Paris pour y porter parole de la part de huit archevêques et évêques qui offraient de fournir des mémoires touchant un ouvrage qu'ils y demandaient sur ce qui s'élait passé dans l'Assemblée générale du clergé le 7 du même mois au sujet du Père Bagot, et promettaient d'en donner par écrit les articles, dont le principal était que les évêques sont de droit divin et tiennent leur juridiction immédiate^ ment de J-.C. On ajoutait même que M. le cardinal Mazarin avait promis deux mille écus à l'auteur de cet ouvrage, quelque zélé qu'il parût pour Sa Sainteté. M. l'abbé de Villars fut l'entremetteur de cette affaire, qui n'eut pas de suites quoiqu'on l'eût choisi comme le canal par lequel ces mémoires devaient venir.
Les miracles de la sainte Epine de Port-Royal continuaient toujours en ce temps là, et entretenaient une espèce de négociation publique entre le ciel et la terre pour la protection de cette sainte maison que les Jésuites voulaient détruire.
Le 20 avril, parmi un très grand concours de peuple et de personnes de toutes conditions, on y vit venir M. le prince de Conti, à qui Dieu avait touché le cœur depuis quelque temps, M. le prince Palatin, M. d'Aubigny et plusieurs autres de très grande qualité. La reconnaissance y attirait M. le Prince Palatin, et il y venait dans cette compagnie pour y rendre grâces à Dieu de ce qu'il avait prolongé les jours de MmL' la princesse Palatine, sa femme, par le moyen de cette sainte relique, en la retirant de l'extrémité où elle était. 11 y avait eu recours deux jours auparavant avec une très grande confiance, et M. d'Aubigny, son parent et parent du roi d'Angleterre, avait écrit sur ce sujet à M. deBagnols, le 48 avril, le billet suivant :
« M. de Bagnols est prié par son très humble serviteur d'Aubigny de faire toucher le présent mouchoir à la Sainte Épine de Port-Royal, et de faire recommander aux prières de toutes les bonnes religieuses Mme la princesse Palatine» qui est à l'extrémité depuis ce matin, et de me renvoyer le