LIVRE XVI
été les moyens que les saints avaient cru nécessaires pour étouffer les schismes. Que saint Cyprien s'adressa au Saint Siège contre Noval, comme appartenant au pape de décider. Que saint Jérôme dit au pape que c'est à lui de parler, et que chacun le doit suivre dans ses décisions. Que saint Athanase dans sa persécution écrivit au pape : « Saint Père vous savez pourquoi je suis persécuté : si vous décidez qu'il y a trois hypostases, je le dirai avec vous. » Ce qui montre que tous les saints ont toujours eu recours et ont toujours donné créance aux décisions du Saint Siège; qu'il ne fallait donc recevoir aucune interprétation qui pourrait affaiblir ou énerver cette bulle. Car si deux docteurs disputent ensemble et que l'un soutienne une chose et l'autre une autre, ils ne pourront pas s'accorder; il faut donc qu'il y ait un tiers à qui l'on donne soumission. Or c'est le pape, etc.
3. Qu'il fallait recevoir la bulle avec humilité et charité, et pour cela prier Dieu de donner à tous les chrétiens cette véritable soumission. Mais qu'il ne fallait pas croire que par cette bulle le pape eût condamné la morale. Que quand un prêtre différait l'absolution à des personnes qui sont dans la débauche, dans le luxe et l'excès des habits, cela est selon les saints canons ; le pape n'a point condamné cela. Et cependant, par un dérèglement, si cela arrive quelquefois, aussitôt on dit que le prêtre qui agit de la sorte est un janséniste. Il n'en faut pas ainsi user; il ne faut pas juger témérairement; il y a péché mortel à cela.
Ce prêtre finit son prône par une apostrophe à Dieu, afin que, tout le monde déférant à cette bulle et la recevant avec respect,, l'union des cœurs et la charité soit conservée dans i'Eglise. 11 ne donna pas moins de preuves de son ignorance que de son emportement par les fausses citations des faits dont il tirait tant de mauvaises conséquences, et si il conservait encore quelque soin de la discipline de l'Église dans l'administration du sacrement de pénitence, cela ne servait qu'à faire voir les mauvais effets de la bulle, que les libertins employaient pour obtenir à l'avenir l'impunité de leurs crimes. Ce même jour, l'abbé Le Normand, trésorier de Saint- Jacques de l'Hôpital, fort connu dans tout Paris pour aimer la bonne chère et fréquenter les bonnes tables, et ennemi déclaré de la grâce de J.-C. et de la pénitence, ne fit point difficulté de dire en publiant cette bulle, que les
jansénistes étaient des fripons et des coquins, puisque le pape ne les regardait plus comme ses enfants, mais comme des enfants d'iniquité et des fils de Bélial, ajoutant pour comble d'un si grand emportement, que par ces mois d'invocation de bras séculier, il fallait entendre celui de maître Jean Guillaume, bourreau de la ville, auquel il fallait les livrer.
Les prêtres de l'Oratoire surprirent tout le monde par l'empressement avec lequel ils publièrent cette bulle, et employèrent à cet effet la voix de leur prédicateur, ce que nulle autre communauté que la leur ne pratiqua, non pas même les Jésuites; mais on attribua cette chaleur au voisinage du Louvre, dont ils voulaient suivre le train; et le Père de Moissy, supérieur de la maison de Notre-Dame des Vertus, ne put s'empêcher peu de jours après de parler de cette conduite si particulière et1 si humaine, avec beaucoup de douleur et d'indignation, et il s'en expliqua ainsi en entretenant M. de Saint Gilles d'Asson, qui ne l'a point oublié dans son journal.
Mais ceux qui aimaient l'honneur de l'Eglise ne purent apprendre sans une affliction profonde la manière dont l'on en avait usé ce jour-là même dans Charenton pour profiter de la division des catholiques. Car le ministre qui parla dans le prêche ce jour là montra que le pape abusait visiblement de son autorité pour le gouvernement de l'Église, voulant faire accroire aux fidèles, et particulièrement à ceux qui ont de la littérature et des yeux, que cinq propositions qu'il a condamnées sont dans un livre où les contraires se rencontrent; que ce procédé était inouï; qu'il ne fallait que lire le livre pour être convaincu de cette supposition. Là dessus, ayant ouvert le livre de Jansénius, il y lut quelques endroits d'où les Jésuites prétendaient que ces propositions avaient été extraites, et après avoir montré que non seulement elles ne s'y trouvaient pas, mais que les contraires se lisaient dans ces mêmes lieux, il en tirait l'invalidité de la bulle, et accusait le pape de traiter avec tyrannie ceux de sa communion. Le discours de ce ministre était rempli d'une extrême malignité, et en s'élevant contre le pape, il prévoyait que les catholiques ou faibles ou pré-