‹ Mémoires de Godefroi Hermant sur l'histoire ecclésiastique du XVIIe siècle (1630-1663) (volume 2)Chapitre 358 sur 432 · LIVRE XVII · texte numérisé non relu

LIVRE XVII

qui dura plus que je n'avais pensé, et je pensais à entrer à Port-Royal aussitôt que je serais à Paris. Mais mon frère me demandait toujours du temps, et m'a fait passer ainsi cinq mois. Cependant la défiance de ma mère allait toujours en augmentant, et il y a deux mois que je lui en fis dire quelque chose par une personne qu'elle aime, qui ne lui en parla pas encore de ma part, mais seulement comme d'elle-même, afin de l'y disposer plus insensiblement. Je le lui aurais bien déclaré nettement dès ce temps-là, et encore plutôt, si je n'avais connu la tendresse qu'elle a pour moi, qui l'aurait portée à en donner des marques qui auraient pu faire découvrir mon dessein à tout le monde, comme cela n'a pas manqué d'arriver. Car aussitôt que je lui en eus fait parler par une personne de piété, la chose fut tellement sue que je n'aurais pu être blâmée quand je serais partie dès lors. Je demeurai néanmoins encore huit jours auprès d'elle, où je fus persécutée de tous ceux qui voulurent me détourner ou m'affaiblir, mais sans effet; en quoi Dieu m'a donné, ce me semble une marque bien apparente de ma vocation. Après cela, madame, je crois que vous avouerez qu'il y aurait eu de la témérité à s'exposer plus longtemps à tant de contradictions continuelles, qui ne me laissaient pas une heure à moi pour penser à Dieu, et je pense que le monde même se serait étonné d'un plus long retardement. Je crois, madame, que vous trouverez qu'il y en a peu qui en aient tant apporté en de pareilles rencontres ; Mlle d'Épernon1, Mlle d'Arpajon*, Mlle de Mesme3 et celles qui, étant destinées au monde par leurs parents ont été appelées de Dieu à en sortir, l'ont fait sans leur en parler du tout. Vous voyez combien j'en ai usé d'une manière différente, et combien je dois être peu accusée d'avoir eu trop de précipitation. Mais il me semble, madame, que pour répondre entièrement à votre lettre, je dois vous dire quelque chose sur le sujet du lieu que j'ai choisi, dont je vois que vous avez quel-

1. Amie Louise Christine de Foix de la Valette d'Epernon, fille du duc Bernard d'Epernon et petite-fille par sa mère d'Henri IV et de Mme de Verneuil, se fit carmélite au faubourg Saint-Jacques en 1648 et y vécut jusqu'à sa mort eu 1101, sous le nom d'Aune-Marie de Jésus.

2. Jacqueline d'Arpajon, fille du duc d'Arpajon, ambassadeur en Pologne, se fit également carmélite au faubourg Saint-Jacques.

3. (Sans doute) Jeanne Thérèse de Mesme, fille du Président Henri de Mesme, qui se fit religieuse à Saiule-Marie de Ghaillot.

que peine. Je souhaiterais, madame, que vous vissiez les choses aussi près que moi; vous connaîtriez bien que tout ce qu'on en dit est éloigné de [la] raison, et qu'il n'y a rien de plus ridicule que tous les contes que l'on en fait : qu'elles n'ont point d'images ni d'eau bénite, qu'elles ne croient point le purgatoire, ne prientpoint pour les morts; qu'elles ne prient ni la Vierge ni les Saints, qu'elles n'ont point de chapelets, et tant d'autres choses de même. Je ne sais où l'on cherche tout cela, dont je vois le contraire de mes yeux. Je ne vous dirai rien, madame, sur tout ce que l'on dit qu'elles ne croient point le Saint-Sacrement, qu'elles ont renoncé à Jésus-Christ et à l'Évangile. Je sais que vous auriez horreur de ces discours et qu'ils ne peuvent tomber dans l'esprit d'une personne comme vous. Cependant ce sont ces personnes de piété qui disent toutes ces choses, et si on ne peut les croire en tout, il faut donc avouer qu'elles sont suspectes. Pour moi, madame, je craindrais bien d'offenser Dieu d'ajouter foi à de telles médisances, et j'ai cru seulement devoir m'arrêtera ce que leurs supérieurs en jugent. Elles sont sous la conduite de l'ordinaire ; M. l'archevêque et ceux qui tiennent sa place ne souffriraient pas qu'il y eût des désordres ; ils en doivent répondre devant Dieu. C'est à eux que je m'en remets, et je sais que feu M. l'archevêque de Paris en a fait des jugements tout à fait avantageux; que M. de Toul, quand il était grand-vicaire, y a fait sa visite avec beaucoup de satisfaction. Les grands-vicaires d'aujourd'hui y étaient il n'y a encore que quinze jours, pour vérifier le dernier miracle qui s'y est fait, dont Mrae Italie r a été témoin, que vous vous souvenez peut-être d'avoir vue auprès de moi, et qui y était allée pour s'éprouver. Je m'assure donc, madame, que puisque tous leurs supérieurs les approuvent, il n'y a rien à redire. Mais les miracles qui s'y font depuis si longtemps sont une justification bien visible de leur innocence dans les circonstances où ils sont arrivés. Il y a peu d'apparence que Dieu en fit de si grands et en si grand nombre en un lieu où il ne serait pas servi ni honoré. Ce n'est pas néanmoins ce qui m'y a attirée; mais c'est un désir que j'ai senti pour cette maison plus que pour toute autre. Vous savez, madame, que la plupart des religieuses choisissent le lieu où elles veulent être par des sentiments que Dieu leur en donne, en sorte que ce leur serait la der-

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nièrc douleur d'être ailleurs ; et qu'ainsi, encore que toutes les religions soient bonnes, les unes ne veulent [entrer; qu'aux Carmélites, les autres à Sainte Marie, et c'est ainsi que je me suis sentie appelée à Port-Royal. On a reçu ici, depuis quelques temps, une fille de Soissons qui est peutêtre connue de vous. C'est la fille de M. Huberlan, qui n'ayant jamais songé à être religieuse et étant venue à Paris pour se divertir, alla à Port-Royal sans aucun dessein, et se sentit d'abord si fortement attirée à y entrer, qu'après l'avoir découvert à son père, elle y est venue et y est avec tant de satisfaction que pour quoi que ce fût elle ne voudrait être ailleurs. Tout ce que je vois ici me confirme dans mon dessein, et je ne doute pas, madame, que vous n'avouiez qu'il vaut mieux croire les marques visibles que Dieu donne à l'innocence de cette maison, que ceux qui en disent tant de mal, dont tout ce qui est tombé dans ma connaissance est la chose du monde la plus fausse.

ce Pour ce qui est, Madame, de la crainte que vous avez que ma mère se porte plus mal ', je vous dirai que, par la grâce de Dieu, elle se porte sans comparaison mieux, et qu'elle m'a fait la grâce de me donner sa bénédiction. Elle s'est retirée avec Mmc de Malnoue, d'où elle me mande qu'elle a autant d'envie de demeurer dans ce lieu là que moi en celui-ci. C'est un dessein qu'elle a depuis longtemps, et qu'elle n'a pu exécuter qu'à cause de moi. Je vous demande pardon, Madame, d'avoir fait une si longue lettre; mais j'ai cru être obligée à vous rendre compte de tout ce qui me regarde. Je serai bien heureuse si j'ai pu parla vous satisfaire, et si je puis obtenir de vous que vous offriez à Dieu le dessein que j'ai de me donner à lui. C'est ce que j'attends de votre piété et de la bonté que vous avez pour moi, et que vous me ferez l'honneur de croire qu'il n'y a personne qui soit avec plus de respect que moi.

« Madame, votre très etc.. »

Dans le même mois cette demoiselle écrivit aussi à Mme de Boissy, sa mère, pour tâcher de lui faire perdre le chagrin de sa séparation, et elle lui rendit compte de sa conduite par cette lettre :

1. Le nis. et la copie offrent ici quelques légères différences; le texte adopté par HermaDt paraît devoir être préféra

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