‹ Mémoires de Godefroi Hermant sur l'histoire ecclésiastique du XVIIe siècle (1630-1663) (volume 2)Chapitre 360 sur 432 · LIVRE XVII · texte numérisé non relu

LIVRE XVII

de toutes les personnes de ma connaissance qui ont employé pour ébranler ma résolution tout ce qu'elles avaient de tendresse pour moi et tout ce que j'en avais pour elles. Je rends grâces à Dieu du peu de forces qu'elles ont eu; mais j'eusse cru qu'il y eût eu de la témérité de demeurer davantage exposée, et même que je ne le pouvais plus avec bienséance, mon dessein étant si généralement connu. Voilà, ma chère maman, quelle a été ma conduite, ou plutôt la conduite de Dieu sur moi. Vous avez toujours eu tant de crainte de lui déplaire que je m'assure que vous en serez bientôt consolée, et que vous en aurez enfin de la joie. La mienne est si pleine et si parfaite que je ne suis pas capable de la représenter. Je n'en ai jamais eu au monde de cette sorte. Plût à Dieu que vous en fussiez toujours aussi remplie que je le suis depuis ma retraite! Il n' y a que votre mal qui la traverse. Je commençai samedi une neuvaine pour votre maladie. Je n'ai plus à faire qu'à prier Dieu pour vous et pour moi; aidezmoi dans un si saint loisir, et ne refusez pas vos prières pour conduire à Dieu une fille que vous n'avez aimée et élevée que pour lui. »

Les affaires de MIlc de Koannez étaient dans cette disposition, lorsqu'un exempt des gardes vint à Port-Royal de Paris apporter la lettre de cachet qui avait été expédiée à La Fère le 19 du même mois, étant accompagné de deux hommes, et suivi de cent pas d'un carrosse où était seule Mmc Martel, qui se tenait cachée du rideau. Ce carrosse entradanslacour de Port-Royal un temps assez considérable après l'exempt pour ne pas faire juger qu'ils fussent de compagnie. Le visage inconnu de cet exempt, qui demanda d'abord à parler à l'abbesse, avec ce qu'on attendait quelque équipée de cette sorte, mit l'alarme dans le dehors de Port-Royal. M. de Pomponne, maintenant secrétaire d'Etat, était alors avec M. Singlin dans une chambre. M. Singlin, qui ne savait pas si c'était à lui qu'en voulait cet exempt, le pria de descendre et de voir ce que c'était. Il descend dans la cour, regarde le carrosse et reconnaît Mme Martel. Cependant l'exempt, sans dire ce qui l'amenait, demanda l'abbesse. On lui dit qu'elle était malade. 11 demanda la prieure ou celle qui gouverne en sa place, on lui répondit qu'elle Tétait aussi, et c'était vrai, car outre qu'elles étaient sexagénaires, elles étaient depuis longtemps

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presque toujours infirmes. Il est vrai qu'elles eussent peutêtre pu venir au parloir, mais non sans peine, et l'on était bien aise que l'exempt passât sa lettre pour en conférer et consulter M. Singlin. La sœur Geneviève, habile fille qui était alors célerière et qui avait la charge de tout le dehors, dit à l'exempt que s'il avait quelque chose à dire ou à donner aux Mères, c'était à elle à qui il devait s'adresser; qu'elle leur irait dire ou donner ce qu'il lui confierait, pour en rapporter la réponse, et que cela faisait partie de sa charge. L'exempt fit grande difficulté de lui donner sa lettre; mais enfin il la lui donna après lui avoir demandé son nom et quelle charge elle avait dans la maison. Il lui dit en lui donnant cette lettre qu'il venait de la part du roi faire commandement à l'abbesseou supérieure de faire sortir présentement Mlle de Roannez, pour la mettre entre les mains de Mme sa mère. On porte cette lettre de cachet aux Mères, elles la lisent avec M. Singlin à un parloir. On délibère, et on conclut de répondre à l'exempt que l'on est prêt d'obéir à l'ordre du roi et de remettre Mlle de Roannez entre les mains de Mme sa mère. L'exempt, qui avait prévu qu'on lui ferait cette réponse, montra la lettre de créance de Mme de Boissy, portant que l'on remette sa fille entre les mains deMme Martel, sa parente. On va derechef porter cette lettre aux Mères qui font réponse que le roi ordonne de remettre Mlle de Roannez entre les mains de Mme sa mère ; qu'elles sont prêtes d'y obéir, mais non de la confier à d'autres. L'exempt se plaint de ce qu'on n'obéit point à l'ordre du roi, et menace d'enfoncer les portes. La sœur Geneviève persiste à dire qu'on obéit et qu'on est prêt de donner la fille à sa mère, qui est tout ce que prétend l'ordre du roi. L'exempt menace de faire son procès-verbal de rébellion et de désobéissance. Mlle de Roannez lui vint parler fortement, et après qu'il eut fait son procès-verbal, il s'en alla, et Mme Martel aussi.

M. le duc de Roannez, à qui on avait donné avis de l'arrivée de l'exempt dès qu'il parut, accourut en diligence : mais il trouva que l'exempt était déjà sorti, il vit sa sœur et se chargea de rendre lui-même à Malnoue une lettre qu'elle écrivit à Mmc sa mère, et qui contenait ce qui suit :

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