LIVRE XVII
lui aurait pas fait prendre ce parti, il y était assez engage pour sa propre sûreté et par la considération de sa propre personne. Mais il n'était presque pas possible qu'un ouvrage d'un si grand mérite n'excitât pas la curiosité des gens de lettres pour tâcher de découvrir de quelle main leur venait un présent si précieux. On n'avait encore rien vu de si fin, de si délicat et de si juste dans notre langue. Ceux qui connaissaient les véritables règles de l'éloquence les voyaient parfaitement observées; mais l'art y était tellement caché que la nature seule semblait avoir eu quelque part à ces riches productions. La raillerie en était si ingénieuse qu'elle faisait concevoir une juste indignation contre ceux qu'elle rendait ridicules, et les tours des pensées et des périodes y étaient si heureux qu'on relisait plusieurs fois avec plaisir comme des beautés toutes nouvelles les endroits que l'on avait lus d'abord avec admiration. Enfin ceux qui voulaient raisonner, parler et écrire noblement se proposaient ces Lettres comme des modèles, et les plus habiles étaient tout à fait persuadés que l'on ne pouvait pas se proposer en ce genre une plus parfaite idée du bon sens et de l'éloquence.
Cependant ceux qui avaient rendu justice à cet ouvrage en lui-même furent surpris quand ils apprirent, non seulement que l'auteur était un laïque, mais môme qu'il n'avait jamais eu d'autre maître que M. son père. Car on reconnut en ce temps là, et depuis cette découverte de peu de personnes est devenue toute publique dans le monde, que Biaise Pascal1, né à Clermont en Auvergne et fils d'un président* de la cour des aides de la même ville, avait composé ces Lettres que les Jésuites avaient attribuées sans fondement à plusieurs personnes célèbres qui n'y avaient nulle part. Il est vrai que la justesse de son esprit était connue depuis longtemps par ceux qui l'avaient ouï parler dans leurs conférences, particulièrement sur des sujets de mathématiques, où il avait fait paraître une profonde pénétration aussi bien qu'une incroyable vivacité dès sa plus tendre jeunesse.
L'inclination qu'il avait dès ce temps là pour les choses