LIVRE II
mais parce qu'aimant la vérité sur toutes choses, il crut l'avoir affaiblie par des condescendances et des expressions dont il aurait voulu s'être abstenu; mais il crut devoir imiter en cela l'exemple de quelques grands saints, comme saint Denis de Milan, saint Thomas de Cantorbéry et quelautres, qui ayant d'abord un peu biaisé i par des accommodements qu'on leur avait proposés, s'étaient rétablis ensuite dans leur première vigueur. C'est ce que M. de Saint Cyran a fait dans toute la suite de sa vie, et qu'il
commença dé faire par cette lettre qu'il écrivit à M
ensuite de celle qu'il avait adressée à M. de Chavigny.
« Je ne puis m'empêcher de vous dire que je suis en l'état où Dieu veut que je sois, et que je n'ai eu nulle peine dans cette dernière rencontre, que j'ai prévue dans le commencement; si je ne l'ai dit à tout le monde, c'est qu'il faut faire dans ces sortes de prévoyances qui sont toutes recueillies dans un esprit particulier, ce qu'on fait lorsqu'on est bien conduit dans les révélations particulières que Dieu même nous envoie ; c'est qu'on n'y a nul égard, et en quelque condition de vie qu'on soit, on fait comme auparavant, car elles n'entrent jamais dans le commerce des actions humaines, et ne peuvent y être employées sans causer de grands troubles, et renverser l'ordre de Dieu et du monde. Tout ce qui m'est resté dans l'esprit depuis votre partement c'est un secret mécontentement de n'avoir pas parlé si fortement qu'il fallait, et défendu plus ouvertement et avec plus d'étendue la vérité. Je vous avoue que vos langages et vos tempérances que vous donnez aux paroles (je dis tous les académiques), ne s'accordent pas bien avec l'éloquence des pensées, des actions et des mouvements que donne la vérité divine à celui qui la connaît et qui l'aime. Les raisonnements et les trop grandes mesures des paroles appartiennent aux philosophes et aux courtisans ; mais ceux de notre profession qui regardent non tant ceux à qui ils parlent que Dieu de qui ils parlent, sont animés d'un autre esprit qui leur fournit un autre langage; sans vous qui m'avez peut-être trop humilié, pour ne dire pas rabaissé, j'en eusse usé en cette occasion, et peu s'en faut que je ne m'en repente. Car qu'était-il besoin de faire autrement, sa-
i. Ms. : baissé, la correction est excellente.
chant qu'ils ne nous traiteront pas mieux pour notre humilité ? Nous aurions pour le moins rendu plus d'honneur à la vérité, et peut-être excité par la force de notre expie— ion quelquesyndérèse en leur esprit, quidemeureraplusendormi qu'il n'était à cause de la douceur de nos paroles, qui leur persuadera peut-être qu'ils ont quelque raison, et que nous ne visons qu'à une délivrance indigne, je ne dis pas d'un prêtre, mais du moindre des chrétiens, s'il est en la grâce de Dieu, et qu'il agisse par son esprit. Cela eût fait éclat et eût reveillé un nombre de personnes qui, par simplicité ou ignorance, croient qu'ils ont raison et que nous avons tort. Je vous demande pardon de ma liberté, et vous prie de donner cela à mon zèle et au bouillonnement que j'ai senti en moi, et qui me dure encore. Car je ne puis regarder ceux qui me font la guerre que l'épée à la main, et comme un homme qui ne demande qu'à combattre pour la vérité, à peine de perdre la vie. Quand il n'y aurait autre chose, sinon qu'on m'interroge entre quatre murailles, sans parties, sans témoins, et contre tout l'ordre de justice et contre cette sentence de l'Apôtre : Ne reçois point d'accusation contre un 'prêtre, sans deux ou trois témoins, ils ont sujet de craindre les jugements de Dieu, desquels je voudrais les préserver par mes prières. Je vous déclare que je suis à lui jusqu'à la mort, et si saint Cypriena aimé l'unité de l'Eglise, en défendant une mauvaise cause qu'il croyait bonne, je l'aime à plus forte raison en défendant une bonne contre une mauvaise, à mon avis, quoique je l'appelle probable parce qu'elle n'est pas encore décidée. Si je meurs, je suis trop heureux que Dieu m'ait fait la grâce de faire pénitence de mes péchés en défendant la pénitence, et empêchant qu'on n'achève de la ruiner entièrement; car c'est de quoi il s'agit. Je pourrais vous dire quelque chose de particulier, pour vous faire voir le tort qu'ils se font plus qu'à moi ; mais il suffit que vous le verrez dans le ciel, si Dieu ne veut pas que je vous voie avant (de) mourir, sans offenser les puissances. Je ne suis nullement d'avis que vous l'entrepreniez maintenant ; car ce qu'on vous a dit est un commandement de vous retirer et à M. de L... lequel je vous supplie d'assurer de mon très humble service, et de lui dire que si Dieu eût permis que j'eusse eu l'honneur de le voir, je suis très assuré qu'il fût demeuré d'accord de tout ce que