‹ Mémoires de Godefroi Hermant sur l'histoire ecclésiastique du XVIIe siècleChapitre 107 sur 524 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Bons offices de Mme la duchesse d'Aiguillon pour M. de Saint-Cyran. Elle vient au Bois de Vincennes et l'entretient amplement.

Il n'y a rien de plus embarrassant pour des théologiens et des prêtres qui aiment Dieu, que quand on veut les obliger de mettre la cause de la religion et les intérêts delà vérité en négociation avec des personnes de la cour, comme s'il ne s'agissait en cela que d'affaires toutes humaines. M. de Saint-Cyran était de lui-même plus éloigné de cet esprit qu'aucun homme de son siècle ; mais il ne lui était pas possible d'empêcher que ses amis, qui avaient beaucoup de tendresse pour lui, n'employassent ce qu'ils avaient d'habitudes à la cour pour solliciter sa liberté, et que les personnes d'autorité à qui ils s'adressaient ne proposassent de temps en temps de nouvelles conditions.

Après tant d'inutiles tentatives, ils crurent que la chose pourrait réussir parle crédit de Mm,la duchesse d'Aiguillon, dont ils connaissaient le pouvoir sur l'esprit de M. le cardinal de Richelieu, son oncle.

Le mardi de la semaine sainte 1641, cette dame étant venue au Bois de Vincennes, et ayant fait appeler M. l'abbé de Saint-Cyran pour la venir trouver dans l'église où elle était v<ts les quatre heures du soir, elle l'obligea de s'asseoir auprès d'elle sur l'un des bancs qui sont le long des chapelles. Le compliment qu'il lui fit d'abord se réduisit à lui dire en peu de mois qu'il savait tout ce qu'elle avait fait pour lui, qu'il en avait tous les ressentiments possibles, et que si les paroles lui étaient interdites, il n'en était pas pour cela moins louché.

Elle lui (lit qu'elle avait parlé à M. Lescot, qui lui avait répondu ces mots: « Puisque vous l'affectionnez, je suis encore prêt d'y retourner, s'il veut se résoudre à souscrire l'opinion commune. » M. de Saint-Cyran répondit à cela en fort peu de mots, et fort constamment, qu'il ne pouvait dire autre chose que ce qu'il avait dit dans la lettre à M. de Chavigny ; et comme elle le remit une ou deux fois sur le même discours, il ajouta une fois à ce qu'il venait de dire, que, s'il avait fait autrement, il croyait que Dieu le ferait mourir à la sortie du Bois de Vincennes ; qu'elle pouvait croire qu'étant d'un naturel assez facile et accommodant, quoi que l'on pût dire, et très éloigné de toutes contestations, il n'avait garde de se roidir en ce point où il y allait de sa vie, si la vérité ne l'y obligeait. Cette matière lui fournit une ouverture pour lui dire quelque chose de ses infirmités, qui étaient si grandes, que le matin il ne savait pas s'il ne mourrait pas devant le dîner ; et puis en se rehaussant il ajouta que néanmoins il avait le cœur bon, et qu'il aurait en mourant cette consolation que si, au temps de la persécution de l'Eglise, on mourait pour la foi, il mourrait dans le temps de sa paix pour la charité.

Cette dame lui ayant fait diverses demandes sur la disposition nécessaire pour se bien confesser, M. de Saint-Cyran y répondit le plus succinctement qu'il lui fut possible, ne faisant que couler légèrement, parce que la prudence chrétienne lui faisait voir le danger qu'il y a de parler amplement de ces choses à des esprits qui n'y ont pas été nourris et qui cherchent des adoucissements de la vérité.

Il lui dit que cette opinion de l'attrition, qu'elle disait être la commune de l'Eglise, comme lui avait fait accroire M. Lescot, n'était commune que comme d'autres qui sont fausses, quoique communes, ainsi que celle qui prétend que les enfants morts sans baptême ne sont pas punis par le feu (ce qu'elle avoua savoir); ajoutant comme celle de la grâce. Et il dit que si on voulait écrire aux Universités de Douai et de Louvain, on trouverait qu'elle n'est pas si commune.

Et sur ce qu'elle insista que l'Église reçoit partout tout le monde à l'absolution, il lui répondit : que l'Église était comme le jour, que l'on doit, pour en parler comme il faut, compter depuis le matin jusqu'au soir que le soleil est

couché, et non par le temps seulement de trois ou quatre heures du soir; il lui dit ensuite qu'on parle des vérités de Dieu comme des pays, ou pour les avoir vas, ou par ouï dire. Qu'ayant lu tous les principaux auteurs depuis J.-C, il y avait trouvé l'opinion qu'il tenait, que J.-C. s'était réservé à lui seul la première résurrection des âmes, après la prédication de sa parole, ainsi que celle des corps après la trompette des anges. Qu'en celle-ci les anges mènent les corps au milieu de l'air à J.-C. après qu'ils sont ressuscites, et en l'autre, les prêtres lui mènent les âmes dans l'Église après qu'elles sont ressuscitées. Que saint Paul étant converti, il fut envoyé aux prêtres et y alla; que J.-C. qui n'avait mis dans le Nouveau-Testament et dans son Évangile que les principaux articles de foi, y a voulu mettre celuici, qu'il faut que l'âme soit premièrement vivifiée par la foi l avant qu'elle aille au prêtre, et qu'il lui en ferait voir sept exemples, quand il serait libre, et lui montrerait cette vérité dans tous les livres des anciens. Qu'ayant été douée d'un bon sens, comme il le voyait par tous ses discours, il ne doutait point qu'elle ne le jugeât très bien, lorsqu'on lui aurait lu et cité les endroits où ces vérités sont contenues ; et comme elle lui disait qu'il n'y avait personne dans la Sorbonne ni parmi les autres docteurs qui tînt son opinion, il la pria de l'excuser, et qu'il y en avait plus de quinze.

Il lui dit aussi ce qu'il put, tant sur cela que sur les difficultés qu'elle forma pour en conclure l'invalidité de la puissance du prêtre, s'il était vrai que l'homme fût délivré de ses péchés avant d'aller à lui. Il lui dit qu'il pourrait lui faire voir un livre écrit à la main où on lui déciderait toutes ses difficultés touchant ce point et plusieurs autres qu'elle alléguait sur le sujet du délai de l'absolution. Elle insista pour le prier de le lui faire voir à l'instant même ; mais il lui déclara qu'il ne le pouvait. Elle eut aussi la curiosité de savoir si c'était M. de Barcos2, neveu de M. de Saint-Cyran, qui en fût l'auteur ; et il lui dit que non ; il se dispensa aussi de lui coter ces sept passages du Nouveau-

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