LIVRE H
nous de celui-ci? En quel temps obligera- t-il? Les opinions en sont fort partagées. Saint Thomas dit qu'il oblige pour le premier usage de la raison ; — c'est un peu bientôt, il ne saurait le faire devant. Scotus1, pour chaque dimanche, — sur quoi fondé? Sotus, toutes les fois que nous recevons quelque insigne bienfait d'en haut. — Bon pour le remerciement, et l'action de grâce, dont l'omission nous rendrait alors blâmables d'ingratitude. D'autres croient que cette obligation est pour le temps auquel nous sommes grièvement tentés. — Oui, en cas qu'il n'y eût que cette voie pour fuir la tentation. Il y en a qui la renvoient à l'extrémité de la vie; on leur oppose le peu d'apparence qu'il y a qu'un si grand commandement ne nous fût donné que pour y obéir si tard. Je ne serais pas non plus d'opinion à croire qu'en chaque réception de quelque sacrement, il fallût de nécessité exciter en nous cette sainte flamme d'amour pour y consumer le péché dont nous serions coupables : l'attrition y est suffisante, avec effort pour la contrition, ou avec la confession qui en a la commodité. Il s'en trouve enfin qui veulent qu'au sortir de cette vie tout homme soit obligé d'aimer actuellement son créateur, soit qu'il l'ait fait ou dû faire plus tôt ou non. Mais je leur ferais volontiers ce dilemme. Cet homme se voit mourir ou non ; s'il ne se voit point mourir, quelle loi peut l'obliger à s'y disposer pour lors en un moment qu'il ne connaît pas ? S'il se voit mourir, la charité qu'il se doit à soi-même et le soin qu'il est obligé d'avoir pour son salut, s'il ne veut être parricide de soimême, le lui recommande assez, sans que l'amour de Dieu s'en mêle. Ajoutez qu'en cas semblables, où il s'agirait de mourir hors de la grâce, si la charité n'y pourvoyait, elle serait bien en effet nécessaire pour lors, mais de nécessité de moyen plus que de précepte. »
C'est ainsi que ce jésuite se jouait de la plus grande et de la plus essentielle obligation de la religion chrétienne. Mais quoique l'opinion de Suarez, le grand docteur de sa compagnie, eût fait de l'horreur à tous ceux qui craignent de chicaner avec Dieu, il voulait encore renchérir sur cet au-
i. Duns Scot Erigène, professeur de l'Université de Paris et adversaire déclaré de saint Thomas, mort en 1308. On connaît le vers de
Boileau :
Laisse là saint Thomas s'accorder avec Scot.
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leur qui est le père du relâchement. « Suarez, dit-il, répond que nous sommes obligés d'aimer Dieu en quelque temps, mais en quel temps? Il vous en fait juges, et n'en sait rien ; quelque autre en dirait bien autant, et il ne vous résoudrait pas beaucoup, et néanmoins, ce que ce docteur ne sait point, je ne sais qui le sait. »
Après cela, il ne lui restait plus que de ruiner, non seulement la doctrine de saint Thomas, qu'il veut attirer à lui malgré qu'il en ait, mais même ce que dit Moïse, au chapitre 11 du Deutéronome, et J.-C. dans l'Évangile, et réduire tout à des œuvres extérieures, sans aucun mouvement d'amour dans toute la vie d'un chrétien. « Il est donc dit, ajoute-t-il, que nous aimerons Dieu, mais effectivement ; opère et veritate, faisant sa volonté, comme si nous l'aimions effectivement, comme si son amour sacré brûlait nos cœurs, comme si le motif de la charité nous y portait. S'il le fait réellement, encore mieux! s'il ne le fait pas, nous ne laissons pas d'aimer Dieu, il ne nous est pas tant commandé d'aimer que de ne point haïr ; soit formellement par haine actuelle, ce qui serait bien diabolique, soit matériellement par transgression de la loi. »
Voilà le progrès de cette horrible théologie qui, pour anéantir la doctrine de la contrition, sape par le fondement l'édifice de notre salut, en ruinant l'amour de Dieu. Au lieu que les saints Pères de l'Église disaient autrefois qu'il y avait plusieurs commandements de Dieu, et que néanmoins il n'y en avait qu'un seul ; qu'il y en avait plusieurs par la diversité des œuvres, et qu'il n'y en avait qu'un seul dans leur principe et dans leur racine, qui est l'amour ; les jésuites qui expliquaient les sentiments de leur société par la plume du P.Antoine Sirmond voulaient arracher cette racine céleste, abolir le grand et capital commandement de la loi, réduire toutes nos obligations à la pratique des neuf autres, par quelque motif que l'on les puisse observer; et enseignaient que pour être du nombre des véritables chrétiens, de ces héritiers du Nouveau Testament qui chantent un nouveau cantique, il suffit de n'avoir pas toute la malice des démons, par une haine formelle de Dieu. Il y avait aussi, dans cet ouvrage, plusieurs l propositions très dangereuses, car il
li Ms. : quantité de.