LIVRE II
ne tenait point à lui de faire passer pour un conseil le commandement de l'amour des ennemis, et il y soutenait, en plus d'un endroit, la suffisance de la crainte servile avec toute sa servilité.
Cependant le livre où cette abominable doctrine était soutenue fut imprimé avec privilège du roi, et parut même en public avec une approbation surprenante; car M. de Contes, pour lors chancelier de Notre-Dame, dont il est maintenant doyen, et qui jusqu'à cet emps-là ne s'était pas mis en droit d'approuver des livres, porta sur celui-ci un jugement si avantageux, qu'il serait malaisé de donner de plus grands éloges au plus excellent livre du monde ; car dans son approbation, signée le 20e jour de février 1641, il dit d'un style magnifique que la vertu ne peut demeurer sans défense, ni sa défense sans approbation, et qu'il estime que celle-ci sera universelle quand ce livre sera publié.
11 est malaisé de dire sur quoi il fondait une si étrange prédiction ; mais il est certain qu'elle ne tarda guère à se trouver fausse par l'horreur que l'on conçut d'une si dangereuse nouveauté. Messire Jean-Pierre Camus, évêque de Belley, prêchait alors dans Paris, et ne prêchait que charité et amour de Dieu. Il écrivit aussitôt contre ce livre, et comme son caractère était de n'épargner personne quand l'enjouement de son esprit lui fournissait quelques bons mots, il ôtaau P. Antoine Sirmond l'avantage de se prévaloir de l'approbation de M. le chancelier de Notre-Dame, qui faisait les docteurs en leur donnant le bonnet, quoiqu'il ne fût pas docteur; et compara M. de Contes à ces vieilles sages-femmes qui assistent les femmes dans leurs couches, quoiqu'elles-mêmes ne soient pas en état d'avoir des enfants.
M. Arnauld, qui était alors licencié en théologie, fit imprimer en ce même temps un petit écrit qui contenait un extrait des principales erreurs de ce livre De la Défense de la Vertu, avec une réfutation succincte de sa mauvaise doctrine*; mais l'impunité fut tout entière pour le P. An-
1. Cet opuscule d'Amauld, intitulé : Extraits de quelques erreurs dCAnt. Sirmond, jésuite, se trouve au tome XXIX de la grande édition des œuvres d'Arnauld (Paris, Lausanne) ; à la suite est une Dissertation du même docteur sur le commandement d'aimer Dieu, imprimée en
toine Sirmond et pour son livre ; les particuliers en détestèrent les excès, mais la discipline et l'autorité publique demeurèrent dans un profond assoupissement. Ceux qui dominaient sur la Faculté de théologie craignirent de donner occasion aux docteurs de s'expliquer sur l'obligation d'aimer Dieu, de peur qu'une nouvelle censure ne fût la ruine de l'autre, et la justification de ceux que l'on se contentait d'accabler par des voies de fait. On reconnut dans la suite les mauvais effets de cette indulgence, puisqu'elle ne servit qu'à inspirer une plus grande hardiesse aux ennemis de l'amour de Dieu, qui, après y avoir apprivoisé les esprits des peuples comme à une opinion tolérable, entreprennent maintenant de vouloir faire un dogme de la plus pernicieuse de toutes les erreurs.