LIVRE II
fice méritent la grâce de Dieu à tout le monde, mais même le travail des mains et l'austérité de leur vie est une espèce de satisfaction publique pour les péchés des séculiers, la divine miséricorde l'acceptant agréablement.
11 jugeait si bassement de la dignité des évêques, qu'il estimait que quand un homme infâme par ses crimes est exclu de l'épiscopat, ce n'est pas en vertu de son état que se fait cette exclusion, mais par un très bon règlement de l'Église qui exige autant qu'il se peut une excellente sainteté dans ses ministres.
Pour bannir les prêtres et les diacres de la hiérarchie, il parlait avec le dernier mépris des prêtres séculiers, les accusant d'attendre une matinée tout entière jusqu'à ce que quelqu'un les loue pour dire leurs messes.
Il avançait, par une modestie religieuse, cette insolente proposition que les lois qui ont autrefois été établies pour les clercs sont exactement observées parles religieux, parce que les clercs sont devenus séculiers de religieux qu'ils étaient auparavant, et il n'y a rien de si plein d'orgueil que la manière dont il en faisait l'antithèse.
Enfin, après avoir représenté un religieux comme un hiérarque qui est tout aux autres et tout à ses inférieurs et à ses sujets, il concluait nettement qu'il faut que tout le monde s'abuse, que tous les raisonnements soient faux, et que toute l'Église même se trompe, s'il n'y a rien de meilleur dans la religion que dans l'épiscopat. Il croyait l'avoir bien prouvé en disant que, quelque élevé que puisse être l'état des évêques au-dessus de toutes les grandeurs humaines que l'on se peut figurer, dans le ciel et sur la terre, il est visible néanmoins qu'on le quitte dans un cloître, et il ne considérait pas que les évêques qui en ont usé de la sorte ne l'ont pas fait pour entrer dans un état plus sublime et plus parfait, mais que la vue de leur indignité et la crainte de ne pas s'acquitter dignement des fonctions apostoliques leur a fait préférer l'humilité et le silence de la vie religieuse à l'éminence terrible de la dignité épiscopale.
La Faculté de Paris aurait oublié son devoir, si elle eût souffert de si grands excès, et en si grand nombre, sans les réprimer par une censure. Elle nomma quelques-uns «le ses docteurs pour en faire l'examen. Mais les jésuites employèrent encore toutes leurs machines pour en empêcher
l'effet. MM. Lescot, Bachelier et quelques autres docteurs s'étaient déjà assemblés plusieurs fois pour cet effet, lorsque les ordres de la Cour, qui étaient devenus souverains en théologie depuis peu d'années, leur lièrent les mains poulies empêcher de souscrire cette censure. M. l'évêque de Rennes, Henry de la Mothe-Houdancourt1, commença en cette rencontre à se signaler par le zèle qu'il témoigna pour les jésuites à qui il se reconnaissait redevable de sa première éducation dans leur collège de Reims, où il avait commencé à étudier à l'âge de près de dix-neuf ans. Il avait déjà de grandes prétentions pour un plus grand établissement à l'avenir, et était bien aise de se ménager l'affection de ces Pères, qui peuvent nuire à la Cour, quand même ils n'auraient pas toujours le crédit nécessaire pour y servir leurs amis. Il était fort considéré par M. le cardinal de Richelieu, qui ayant fait solliciter pour lui le premier lieu de la licence en 1638, et l'ayant fait demander par le commandeur de la Porte8, son proche parent, fut sensiblement piqué de ce qu'on lui avait préféré M. l'abbé de Retz, depuis cardinal, qui ne lui était point agréable, et qu'il avait dessein d'humilier aussi bien que tout le reste de sa maison. L'indignation du premier ministre avait même été si loin sur ce sujet qu'il avait fait cesser, par un profond ressentiment de cette injure prétendue, les bâtiments de Sorbonne pendant l'espace de plusieurs années. La seule vue de M. de Rennes était capable d'épouvanter les docteurs après ce qui s'était passé sur ce sujet, et comme il était parent de M. de Noyers3, secrétaire d'État, le plus zélé de tous les protecteurs des jésuites, ce double engagement, qui se trouva joint à son inclination personnelle, le porta à mettre la chose en négociation.
Il proposa donc de se contenter de faire expliquer le P. Cellot sur tous les points de son livre dont on avait fait des extraits, parce qu'il était convaincu lui-même que ni
1. Henri de la Mothe-Houdancourt, évêque de Rennes et ensuite archevêque d'Auch (1602-1684).
2. Charles de la Porte, duc de la Meilleraye, grand maître de l'artillerie et maréchal de France (1602-1664).
3. François Sublet de Noyers, baron de Dangu (1588-1645), intendant des finances sous Richelieu et secrétaire d'État, fut disgracié en