Relation de C Académie par M. Pellisson', Dote du
176 MÉMOIRES DE GODEFROI nERMANT
Les derniers mois de sa vie achevèrent de l'accabler de douleur. Quoiqu'il parût posséder absolument le roi dont il avait usurpé l'autorité, il s'en défiait toujours, disant de lui que son esprit était comme un torrent qui ne tarissait d'un côté que pour inonder de l'autre avec plus d'impétuosité et de violence; et c'était pour cela qu'il avait soin de porter la guerre au dehors. Le cabinet lui avait toujours fait peur. Quelque soin qu'il prît de le remplir de ses créatures, il ne pouvait jamais calmer ses soupçons, et M. de Cinq-Mars, qu'il n'avait fait entrer chez le roi que pour supplanter Mme de Hautefort1, lui venait d'apprendre que les précautions humaines sont souvent une anticipation des maux que l'on a dessein d'éviter.
Sa crainte s'augmentant de jour en jour par la faiblesse de son corps et par le chagrin de son esprit, il conçut de l'aversion et de la défiance contre les sieurs Trois-Villes, la Salle, et quelques autres officiers de la maison du roi, et fit instance auprès de Sa Majesté de leur ordonner de se défaire de leurs charges. Mais comme le roi témoigna en cette rencontre une fermeté que Ton n'attendait pas de lui, ce cardinal en conçut un tel dépit, et tomba dans une si grande consternation, qu'il crut n'être pas en sûreté, et eut même quelque pensée de se retirer au Havre de Grâce, qui était une forteresse dont il disposait souverainement.
Sa maladie s'augmentant parmi ses inquiétudes, il se servit d'un médecin de Troyes, nommé le Fèvre, qui lui donna une pilule qui, ayant assoupi son mal pour quelques heures, fit croire qu'il était guéri*. Mais la crainte que l'on en avait se trouva sans fondement. Le roi le visita dans cette dernière extrémité. Il fit paraître j usqu'à la fin une constance politique, et M. Tonnelier, docteur en théologie, curé de Saint-Eustache, qui lui administra les sacrements, l'interrogeant, selon l'usage de l'Église, s'il ne demandait point pardon à ceux qui l'avaient offensé, et ne pardonnait
1. Marie de Hautefort (1616-1691), également dévouée à Louis XIII et à Aune d'Autriche, porta ombrage à Richelieu qui arracha contre elle un ordre d'exil. En 16i6 elle épousa le duc de Schomberg.
2. On lit au ms. : « ...Le Fèvrequi lui donna son passeport pour l'autre monde par une pilule qui lui avauça ses jours. On crut pendant quelque temps qu'il était guéri et il le croyait peut-être lui-même. Mais la crainte... » On a barré et substitué une autre rédaction à celle d'Hermant qui était d'une ironie trop cruelle.