LIVRE II
point à ses ennemis, il lui répondit qu'il n'avait jamais eu d'autres ennemis que ceux du roi et de l'État, et qu'il n'avait point de pardon à leur demander. Tant de sang qu'il avait répandu dans le cours de son ministère ne lui causait aucun scrupule, et au lieu que les plus justes craignent leurs meilleures actions, de peur de faire pour le monde et par un motif d'amour-propre ce qui ne doit être fait que pour Dieu, il n'avait pas la moindre peine, ni la plus légère appréhension d'avoir recherché sa vengeance particulière sous le voile des intérêts de l'Etat. Il mourut dans cette paix extérieure, le 4 décembre, jour de Saint- Cyran, à l'âge de cinquante-six ans. On remarque que, comme on faisait ce jour-là dans le diocèse de Paris la fête des Saintes Reliques, l'épître que l'on chantait à la messe, et qui était tirée de la fin du xc chapitre des Proverbes et du commencement du xie, était une terrible conjoncture, et ceux qui ont assez de foi pour croire que tout est réglé dans l'ordre de la Providence en faisaient une étrange application.
Voilà quelle fut la fin de ce ministre qui, ayant d'excellentes qualités mêlées de défauts et de bassesses, a. certainement fait de fort grandes choses pendant son gouvernement. Mais toute la France, épuisée et affaiblie par son accroissement même, s'en ressentira encore plus d'un siècle. La joie universelle de sa mort fut une marque publique de la haine que son ministère avait causée dans l'esprit des peuples. Les cœurs que la crainte avait resserrés s'ouvrirent en un instant, et éclatèrent par la liberté que les grands et les petits se donnèrent de décrier sa conduite. Jamais il n'y eut tant de satires sanglantes que dans le temps de cette révolution. On employa toutes les langues pour déshonorer sa mémoire. M. Grotius1, ambassadeur de Suède, fit son portrait par une épitaphe latine qui le représentait au naturel et qui fut reçue avec approbation. Le sieur de Saint-Germain do Morgues8, qui avait écrit plusieurs livres contre lui en faveur de la reine mère sa maîtresse,
1. Hugues Grotiua nu Groot (1582-1645), érudit et pnbliciste hollandais.
2. Matthieu de Saint-Germain de Morgues ou Mourgues (1582-1G70), d'abord jésuite, quitta la Société et vint à la Cour où il s'attacha à la reine Marie de Médlcis, qu'il suivit eu exil, et pour laquelle il écrivit contre Richelieu.
l7g MÉMOIRES DE GODEFROI HhHMANT
en fit aussi une qui fte l'épargnait oullement. On crut que le chevalier Myron était auteur d'un rondeau, qui courut sur ce sujet, et qui commençait par ces mots : Il est pa Et celui qui avait eu toutes les plumes à ses gages trouva à peine personne qui voulût le défendre après sa mort.
Pendant cette liberté générale que tout le monde se donnait de lui insulter, les théologiens qu'il avait pousses à bout demeurèrent dans un grand silence, et au lieu de s'emporter aux invectives, ils se contentèrent d'adorer les secrets jugements de Dieu qui renverse en un moment les desseins des hommes les plus puissants et les plus super! brûlant les verges dont il s'est servi pour exercer la patience de ses serviteurs.
Le corps de ce cardinal si éminent fut porte de nuit en Sorbonne, dans un carrosse, sans aucune pompe ecclésiastique Les pages qui l'accompagnaient portaient des flambeaux de cire blanche, mais personne ne porta la croix. M de Nets, évêque d'Orléans, reçut le corps en chape et en mitre, dans la petite chapelle de Sorbonne dont il était docteur, et qui depuis a été rasée. M. Tonnelier le lui présenta et commença un discours latin pour lui rendre témoignage de ce qu'il avait été jusqu'à la mort éminent en toutes choses; mais soit que la chapelle fût étouffée par la quantité des cierges et par le grand nombre de personnes qui y étaient, soit que la vieillesse de ce bon curé de Samt- Eustache et la fatigue qu'il avait eue l'eût affaibli, il s'évanouit en parlant, et on fut obligé de le porter derrière le chœur pour le soulager.
Ceux qui assistèrent à cette pompe funèbre eurent de quoi faire de grandes réflexions sur la vanité du monde et sur le néant de la créature. On vit néanmoins que l'espérance que l'on avait eue de voir quelque changement dans les affaires se trouva fort mal fondée. Car quoique le roi témoigna de la joie de cette mort à ceux de ses anciens serviteurs qu'il savait n'avoir pas été fort aimés de ce cardinal, dès qu'il entra dans le Conseil, les ministres survivants lui représentèrent que par là il se décriait lui-même, faisant voir que la crainte seule l'avait fait agir, et se laissant persuader par leurs raisons, il supprima depuis ce temps-là les véritables sentiments de son cœur.