‹ Mémoires de Godefroi Hermant sur l'histoire ecclésiastique du XVIIe siècleChapitre 289 sur 524 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

considérer comme un homme qui lui était uni par le lien d'une ancienne amitié, et de vivre avec lui dans une entière ouverture de cœur, recevant ses visites avec joie, et les lui rendant avec une liberté et une confiance tout entière. Ce n'est pas qu'autant de fois qu'ils se rencontraient ensemble ils ne disputassent, même avec chaleur, sur le sujet du livre de la Fréquente communion : mais ces contestations, qui venaient de deux engagements fort contraires, n'allaient jamais jusqu'à les faire sortir des termes de la modération et du respect que les amis doivent garder dans ces sortes de conférences.

M. Bourgeois ayant un jour trouvé ce jésuite sans emploi dans son confessionnal de Saint-Pierre, l'alla saluer, et après les premières paroles de civilité, ils retombèrent tout d'un coup sur le sujet de leurs disputes ordinaires, et elles durèrent jusqu'à ce que dix heures ayant sonné, ce Père quitta son surplis comme pour s'en retourner chez lui; mais dans cet instant même ils virent paraître un soldat français qui lui demanda à se confesser. Le jésuite lui ayant répondu civilement que le temps des confessions étant passé, il prît la peine de revenir le lendemain, et qu'il l'entendrait, ce soldat lui répondit avec émotion, qu'il y avait une demi-heure et plus qu'il l'attendait, et qu'il n'avait pas voulu interrompre leur entretien, et qu'après cela il n'y avait pas sujet de le remettre au lendemain. Le Père tâcha de l'apaiser en lui remontrant que la peine de revenir n'était pas grande. Mais ce fut alors que le soldat, tout transporté de colère, lui dit ces propres mots : « Yous ne dites pas, mon Père, si je serai demain en humeur de me confesser; je vous déclare qu'il y a bien cinq ans que je ne l'ai fait, et que je passerai bien autant de temps sans le faire, si vous ne me confessez pas présentement. » Ces paroles firent leur effet; le jésuite reprit son surplis, entendit sa confession, lui donna l'absolution sur le champ, et l'envoya communier; car ces trois choses ne se séparent point dans les maximes de son ordre. M. Bourgeois eut la curiosité de voir, et la patience d'attendre ce qui se passerait dans cette rencontre si remarquable; mais il n'eut besoin que d'une demi-heure de temps, quelque déplorable que fût la disposition de ce soldat. Ayant donc reconduit ce Père à son hospice des Pénitenciers, dans la place de devant

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L'église, il ne lui dissimula point l'extrême déplaisir qu'il avait de le voir ainsi prévenu de maximes abominables; lui demanda ce que c'était que jeter les perles devant les pourceaux, et donner le saint aux chiens, si ce qu'il venait de faire n'était pas la même chose; et finit cet entretien en lui disant qu'il l'estimait bien malheureux, de ce qu'étant très innocent de sa personne, il se mettait en danger de se perdre pour les péchés des autres. Les remontrances de M. Bourgeois furent inutiles, le jésuite demeura dans son ancienne préoccupation, et son élévation aux premières charges de l'ordre a fait voir depuis ce temps-là qu'il n'avait pas changé de sentiment.

Ce jésuite ne fut pas le seul avec lequel M. Bourgeois eut une étroite liaison pendant son séjour à Rome. Il acquit bientôt l'amitié du P. Melchior Inchofer1, qui y passait pour le plus savant de sa compagnie, et qui avait augmenté sa réputation par l'édition de l'Histoire ecclésiastique de Hongrie, fort estimée de tous les doctes, et par plusieurs autres ouvrages dont quelques-uns n'ont point paru avec son nom. Il remarqua dans ce savant théologien une mémoire prodigieuse, une lecture presque infinie, un jugement clair et pénétrant. Mais toutes ces excellentes qualités étaient rehaussées en sa personne par un amour de la vérité si pur, si désintéressé, si fort et si sincère, que nul intérêt d'ordre, nulle considération de fortune, nul respect pour les grands, nulle crainte de leur déplaire ni de tomber en leur disgrâce, n'ont jamais pu Tempêcher de rendre à la vérité le témoignage que sa conscience l'obligeait de lui rendre.

Cette droiture d'esprit et cette merveilleuse sincérité de cœur, qui lui avaient attiré beaucoup d'ennemis dans sa compagnie, lui avaient procuré aussi un grand nombre d'amis au dehors, et dans le collège des cardinaux plus qu'ailleurs, et la douceur de sa conversation n'y avait pas peu contribué. Nulle des anciennes vérités touchant la

1. Melchior Inchofer (1584-1648), savant jésuite allemand, professa la théologie, la philosophie et les mathématiques dans plusieurs maisons de son ordre à Messine et à Rome. On lui attribue entre autres écrits un Trdté contre le gouvernement de la Société qui faillit le perdre. Bourgeois, dans sa relation imprimée, rapporte une tentative d'enlèvement dont Inchofer fut l'objet alors même.

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