LIVRE IV
desseins, et qu'il n'en n'avait pas d'autres que de détruire les deux sacrements de la pénitence et de l'eucharistie; que pour leur fermer la bouche, il avait été obligé de leur dire qu'il avait peine à les entendre parler ainsi d'un auteur dont le livre est entre les mains de tout le monde, et de voir qu'ils voulaient qu'on les écoutât, en lui attribuant des desseins contraires aux sentiments établis dans son ouvrage; qu'ils se faisaient tort, et à tout l'ordre, et ne réussiraient pas dans leur prétention; qu'il les suppliait de ne dire à personne que le but de M. Arnauld était de détruire ces deux sacrements; que s'il avait ce dessein, il serait fort mal habile homme, nul livre n'étant plus propre à les établir plus fortement et plus solidement que le sien. Qu'au reste, s'il s'agissait du dessein de cet auteur, il était visible qu'il n'en avait qu'un seul qui était très bon, savoir de corriger beaucoup d'abus qui se commettent en France, et encore plus en Espagne, ajouta-t-il, dans l'administration de ces deux sacrements ; et de faire que l'on s'y prépare avec plus de piété et de dévotion ; que cette manière dont il avait parlé à ces Pères ne leur avait nullement plu, et qu'il ne les avait pas vus depuis.
La sincérité et la franchise qui paraissaient sur le visage de ce cardinal autant que dans son discours donna à M. Bourgeois la liberté de lui dire que les Pères Jésuites de France s'étaient engagés fort mal à propos dans cette mauvaise affaire; mais qu'il ne s'en fallait point étonner, puisque leur prudence ordinaire n'avait eu nulle part en cette délibération, et que leur passion était l'unique chose qu'ils avaient voulu consulter; que l'éclat du livre, le nom de Fauteur, et sa qualité de docteur les avaient transportés d'une si violente jalousie que les effets en seraient incroyables à la postérité; que non contents d'avoir fait bannir l'auteur par la reine régente, ils avaient demandé par des libelles publics le sang et le meurtre des évêques approbateurs, ne les traitant rien moins que de pestes de la religion et de l'Etat; que dans les chaires qu'ils occupaient, ils ne les appelaient point autrement qu'hérétiques, et leur donnaient même d'autres noms plus injurieux; que ce qui rendait l'emportement de ces Pères plus déraisonnable et plus surprenant, était que Fon ne voyait aucun prétexte qui y eût pu donner sujet; que l'auteur, qui
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ne connaissait pas alors les Jésuites, et n'était connu d'eux au plus que de nom, s'était trouvé engagé par des raisons d'honneur et de conscience d'écrire contre un jésuite; mais qu'il l'avait fait avec une telle modération, tant envers sa personne qu'envers tout son ordre, qu'il n'avait pas mis un seul |mot en tout son livre qui pût faire connaître ou même soupçonner que celui contre lequel il écrivait fût un jésuite.
Cette remarque ayant semblé considérable au cardinal de Lugo, il dit à M. Bourgeois qu'il l'avait déjà faite luimême en lisant le livre, et que c'était ce qui rendait leur passion et leur conduite inexcusables; mais qu'il avait une chose [à lui demander qui lui avait fait de la peine, savoir s'il était vrai que les approbateurs fussent jansénistes, parce que si cela était ainsi, il rabattrait beaucoup de l'estime et de l'affection qu'il avait pour cet ouvrage, et qu'encore qu'il n'en fût pas pire en soi, il le regarderait comme suspect..
M. Bourgeois lui répondit que pour le détromper de cette calomnie de ses adversaires, il suffisait de lui dire que le nombre des approbateurs du livre de la Fréquente communion était incomparablement plus grand que celui des approbateurs de Jansénius, qu'il était vrai qu'il y en avait des uns et des autres; que comme ces matières de la pénitence et de la grâce n'ont pas beaucoup de liaison, tel approuvait Jansénius, qui condamnait le livre de M. Arnauld, et tel approuvait le livre de M. Arnauld, qui condamnait Jansénius ; qu'enfin, s'il le désirait, il était prêt de lui nommer les plus qualifiés approbateurs de la Fréquente communion qui étaient alors les plus grands ennemis de Jansénius.
Cela était fort aisé à M. Bourgeois si le cardinal de Lugo l'eût pris au mot, et il avait dans l'esprit l'histoire de M. l'archevêque de Tours, qui s'était servi de la plume du P. Nouët pour composer l'approbation de ce livre, quoique ce jésuite eût été le premier à invectiver contre lui, depuis qu'il avait su que l'écrit qui y était réfuté avait été composé par un de sa compagnie. Mais ce cardinal dispensa M. Bourgeois de cette preuve historiale, par l'honneur qu'il lui fit de l'en croire sur sa parole; ce qui n'empêcha pas néanmoins qu'il ne dit encore quelques paroles un peu aigres contre M. d'Ypres. Mais parce que ni ce docteur, ni