LIVRE IV
M. Vittorelli ne les relevèrent point, l'entretien finit de la part du cardinal comme il l'avait commencé, c'est-à-dire de la manière du monde la plus civile, la plus familière et la plus obligeante, en protestant à M. Bourgeois qu'il l'obligerait de le venir voir de temps en temps, pour lui apprendre l'état de son affaire. Ce député des évêques s'en étant acquitté plusieurs fois, en sortit toujours avec une extrême satisfaction, et une conviction tout entière de la bonté, de la doctrine, et de la sincérité du cardinal. Aussi il l'a toujours considéré comme l'un des plus forts et des plus déclarés protecteurs qui l'aient assisté au tribunal de l'Inquisition, et il a fondé ce jugement, non seulement sur ce que l'on vient de rapporter, mais aussi sur ce qu'il avait fait avant l'arrivée du même M. Bourgeois à Rome.
Le seul titre du livre de la Fréquente communion et la grande réputation de l'auteur avaient fait d'abord une impression favorable sur son esprit, et parce que la lumière de sa foi et de sa piété lui faisaient apercevoir et déplorer les abus qui se commettent en Espagne, par un très grand nombre de confessions et de communions presque journalières sans aucun fruit, sans conversion des mœurs et sans changement de vie, dont il souhaitait au fond du cœur la réformation, il crut que ce livre pourrait satisfaire à son désir; et ce fut pour cela seul qu'il apprit la langue française. M. Bourgeois a vu le Père de l'Oratoire, l'un des six prêtres de cette congrégation dans l'église de Saint-Louis-des-Français à Rome, qui lui a donné les premières leçons pour l'intelligence de notre langue. Il a su de lui qu'il lui lisait et lui expliquait tous les matins une heure ou deux le livre de la Fréquente communion ; qu'il ne le quitta point qu'après l'avoir lu ensemble d'un bout à l'autre, et que bien loin d'y avoir remarqué aucune proposition qui le choquât ou lui fit peine, il y trouva au contraire ce qu'il avait espéré d'y rencontrer, savoir la condamnation et la conviction des abus qu'il ne pouvait souffrir.
Il fut même tellement persuadé de la bonté et de l'utilité de ce livre, que les Jésuites ayant exposé au tribunal de l'Inquisition la proposition des deux chefs de l'Église qui n'en font qu'un, non par lui, qu'ils connaissaient trop, et qui ne se fût jamais chargé d'une telle commission, mais par l'assesseur Albizzi, leur agent général, la crainte qu'il eut que
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la condamnation de cette proposition ne llétrit tout ce livre qu'il aimait et qu'il croyait très utile à l'Église, l'obligea de s'opposer à cette censure, et d'entreprendre la proteclion de cette doctrine. Il le fit en la manière que sa prudence et la connaissance qu'il avait du tribunal de l'Inquisition lui dictèrent comme la plus favorable à son dessein, non en soutenant de front que cette proposition fût certaine par toute la tradition et avantageuse à l'Église romaine, comme il en a pu être persuadé par la lecture des livres qui ont été faits depuis sur ce sujet, mais en soutenant que l'Écriture ne disait rien en nul endroit qui fût contraire à cette proposition, et par conséquent qu'elle n'était ni hérétique ni censurable. C'était l'adresse dont les Jésuites s'étaient servis, il y avait près de cinquante ans, pour empêcher au même lieu et par devant les mêmes juges la condamnation des erreurs de Molina, en soutenant, non qu'elle fût vraie, mais qu'elle n'était point censurable.
Il avait eu pour adversaire en cette dispute le cardinal Spada qui, ne se piquant que de politique, n'employa contre lui que des conséquences et des considérations politiques toutes tirées du péril qu'il y avait d'ouvrir la porte au schisme par l'élection de deux papes, dont l'un se dirait le successeur de saint Pierre et l'autre de saint Paul. Sa harangue grave et pressante J ayant jeté la terreur dans l'esprit des politiques l'emporta par dessus les raisons théologiques du cardinal de Lugo et obtint la censure qu'elle désirait.
Et quid facundia posset Re patuit, fortisque viri tulit arma disertus*.
Les cardinaux Grimaldi et de Lugo ne la regardèrent que comme politique, et quoiqu'ayant été supprimée pour quelque temps en la manière que l'on a dit ci-dessus, on l'ait fait revivre deux ans après par les intrigues du cardinal Spada, d'Albizzi et des Jésuites, ces derniers n'ont pas dû en être satisfaits, puisqu'elle mettait à couvert le livre de la Fréquente communion, contre lequel toute cette batterie était dressée.
Cette déclaration du cardinal Spada contre le livre dont