LIVRE I
qui l'assistât jour et nuit sans interruption. La Mère Angélique entra d'autant plus volontiers dans cette pensée que cela s'était déjà pratiqué pendant qu'elles étaient dans leur monastère des Champs. Car M. Boucherat1, général de l'ordre de Cîteaux, étant mort en 1625, après leur avoir donné la permission de se transporter à Paris, elles prirent la résolution d'être tout le jour devant le Saint-Sacrement, ce qui fut exécuté. Et quelque temps après M. L'Argentier, abbé de Clairvaux, qui leur était favorable, venant à mourir, elles pratiquèrent aussi durant la nuit ce qu'elles avaient fait durant le jour. Le but de ces prières continuelles était de demander la protection de Dieu contre les successeurs de ces abbés, ennemis de la réforme, car il n'y avait rien à espérer d'eux que des mauvais traitements, et toute l'inclination de cette abbesse allait à se remettre sous la juridiction de l'ordinaire. Ainsi la pensée de M. de Langres se trouvant conforme à leur pratique, elles n'eurent pas de peine à approuver son dessein, et le supplièrent avec ardeur qu'il trouvât bon qu'elles envoyassent à Rome pour obtenir la permission de commencer un institut dans lequel Dieu trouverait sa gloire par la vénération continuelle de ce mémorial de son amour, et par la réparation des sacrilèges, des profanations, des irrévérences et des outrages que les hérétiques et les mauvais chrétiens commettent tous les jours contre l'adorable sacrement de l'autel.
On examina ensuite si cet établissement se ferait dans la maison même de Port-Royal ou ailleurs, et on prit le parti de fonder un ordre nouveau sous la règle de saint Augustin, à. qui on donnerait le titre de Filles du Saint-Sacrement; que ce serait un heureux commencement pour la fondation de plusieurs autres maisons semblables, et que, quand cet établissement serait fait, on pourrait obtenir du Saint-Siège en faveur de l'abbaye de Port-Royal et de celle de Tard à Dijon, au diocèse de Langres, la permission de se réunir à cet institut.
Cette résolution étant prise, M. Le Féron *, docteur de Sor-
1. Nicolas Boucherat fut député au coucile de Trente comme procureur général de l'ordre de Giteaux. Il en fut élu abbé et général en 1571 et mourut en 1625.
2. Biaise Le Féron, docteur de Sorbonne, abbé de Saint-Laumer de Blois. 11 se démit de son abbaye en 1658 et mourut en 1659.
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l)onne, qui depuis ce temps-là est mort abbédeSaint-Laumer, se chargea d'en aller lui-même solliciter à Home les expéditions, et il conduisit avec tant de succès cette affaire, que le pape Urbain VIII en agréa d'abord l'ouverture et la proposition qu'on lui fit au nom de Mmc Louise de Bourbon, duchesse de Longueville1, qui avait bien voulu agréer la qualité de fondatrice, et nomma des cardinaux pour régler la manière dont cette nouvelle fondation se devait exécuter.
Comme on demandait trois supérieurs, savoir M«r l'archevêque de Paris, Msr l'archevêque de Sens5 et Msr l'évêque de Langres, il se forma sur ce sujet de très grandes difficultés, mais elles furent levées enfin, ensuite de beaucoup d'instances, et que Ton renouvelait avec d'autant plus d'empressement que le général de Cîteaux faisait de grandes menaces aux religieuses; mais elles ne servirent qu'à porter ces filles à se remettre sous la juridiction de l'ordinaire, et elles l'obtinrent par la même bulle qui établissait l'ordre du Saint-Sacrement et qui fut expédiée au mois d'août 1627. La Providence de Dieu suscita vers le même temps un secours temporel qui fut très avantageux à cet établissement. Il y avait à Paris une dame riche, nommée Mme Bardeau, qui voulut donner à Dieu et aux pauvres une partie de son bien, parce qu'elle n'avait pas d'enfants pour en être les héritiers. Elle ne connaissait point la maison de Port- Royal par elle-même , mais une de ses intimes amies, nommée MIle Feu, qui était amie du monastère et qui avait ouï parler de ce nouvel institut, ne crut pas lui devoir donner un meilleur avis sur le conseil qu'elle lui demanda touchant la destination d'une partie de son bien en œuvres pieuses, qu'en lui disant qu'elle vît devant Dieu s'il ne lui inspirerait pas de contribuer à cet établissement.
Mme Bardeau y prenant dévotion à l'instant même, fit prier la Mère Angélique de trouver bon qu'elle laissât par testament à la maison du Saint-Sacrement trente mille livres, à la charge de jouir du privilège de fondatrice pour
1. Louise de Bourbon, première femme de Henri de Longueville qu'elle épousa en 1617, mourut en 1637.
2. Octave de Bellegarde (1587-1646), élevé sur le siège archiépiscopal de Sens en 1623. Il fut un des approbateurs du livre de la Fréquente communion.