LIVRE V
ville, et prit acte de deux notaires et de tous ses auditeurs, comme il avait lu publiquement les propositions qui lui étaient imposées, avec ses dénégations et ses réponses, et interpella tous les assistants d'attester en conscience s'il n'était pas vrai qu'il leur avait prêché tout le contraire. Le procès-verbal que l'on en dressa fut signé par M. de Bazas, par MM. de son chapitre en général, et en particulier par tous les curés et le clergé de la ville, par les Capucins et les Cordeliers qui avaient assisté à ses sermons, par plusieurs de MM. du présidial, par tout le corps de la ville et [un] grand nombre de particuliers.
Mais comme on ne laissait pas de publier contre lui un mémoire en forme de déposition, contenant diverses propositions que l'on disait être recueillies de ses sermons, le 8 janvier 1645 il présenta sa requête à M. de Bazas, pour lui en demander justice, et par ses conclusions il demandait que l'on en informât exactement, et que ce prélat contraignit ses diocésains, par voies de censures ecclésiastiques, de déposer ce qu'ils savaient sur le fait de ses prédications.
Pendant que l'on procédait à la fulmination des censures, il s'attira une nouvelle persécution par une prédication qu'il fit à Bourg, lieu de sa naissance, non seulement à contre-temps, mais aussi contre l'ordre que M. de Bazas lui avait donné. Le Parlement de Bordeaux, sollicité par les Jésuites ennemis de la hiérarchie, décréta contre lui, de sorte que ce prélat se vit obligé de retenir encore quelque temps chez lui ce prédicateur inquiet, pour ne pas abandonner l'autorité sacrée des successeurs des apôtres à cette usurpation des magistrats séculiers, mais avec précaution, et en lui faisant désavouer en pleine chaire ce qu'on lui imputait d'avoir avancé à Bourg.
Dès ce temps-là M. de Bazas n'était pas fort content de lui, et sa conduite avait déjà commencé à lui devenir suspecte. Car il avait déjà débité ses fausses spiritualités à un monastère de filles, et ce sage évèque, qui avait de la vigueur, mais qui ne pouvait souffrir ni l'illusion, ni les mauvaises conduites, s'était vu contraint de désabuser en personne religieuses, comme il parait par un procès-verbal de feu M.Samuel Martineau son successeur. Et ce fut aussi vers mps-là qu'une dame de qualité et de vertu écrivit à
Paris à un homme de qualité, qu'elle était fâchée que M. de Bazas eût ameaé avec lui le sieur de Labadie, prétendant Le mieux connaître que lui, et être assurée qu'il n'avait recherché la connaissance de MM. de Port-Royal que pour y trouver quelque protection contre ceux qui le poussaient à bout; mais qu'au reste il n'avait nulle créance en eux; que c'était un esprit particulier, qui ne se conduisait que par son caprice, et avait de dangereuses maximes et toutes opposées à celles de ces messieurs.
Son séjour à Bazas n'ayant été que de quatre ou cinq mois, il chercha de l'emploi dans Toulouse, et les vicaires généraux de messire Charles de Montchal, archevêque de la même ville, lui confièrent la conduite de quelques religieuses, en l'absence de ce prélat, qui était alors l'un des présidents de l'Assemblée générale du clergé de France que l'on tenait à Paris, en 1645. M. de Bazas avait aussi été nommé au nombre des députés de cette assemblée, mais au retour d'un voyage du Béarn, où il était allé donner ordre à quelques affaires importantes de l'Église, dont il avait été chargé par tout le clergé de France, il fut surpris dans Toulouse d'une maladie qui le fit passer à une vie plus heureuse, avant qu'il pût faire connaître à M. de Montchal, son confrère, le caractère de l'esprit de ce prêtre qui s'établissait dans son diocèse.
L'emploi qui lui fut donné dans ce monastère fut pour lui une pierre d'achoppement; car il y trouva des personnes susceptibles des mêmes impressions et des mêmes rêveries dont il était prévenu, parce qu'une personne qui s'était infectée des maximes des illuminés d'Espagne, dans un voyage qu'elle avait fait à Saint-Jacques en Galice, les avait déjà apportées quelque temps auparavant à cette maison religieuse ; et le désordre y devint si grand qu'une religieuse, qui avait horreur de leurs mystères abominables, sauta les murailles du couvent pour s'en plaindre aux supérieurs. M. de Toulouse ayant donné ordre à ses officiers1 d'en informer, les témoins qui furent ouïs dans les formes déposèrent :
Que le sieur de Labadie disait qu'il était sanctifié dès le ventre de sa mère.
Que l'esprit de Dieu l'avait toujours conduit sensiblement :