‹ Mémoires de Godefroi Hermant sur l'histoire ecclésiastique du XVIIe siècleChapitre 38 sur 524 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

prélats nommés ci-dessus, le P. de Condren et le P. Seguenot de l'Oratoire, Mme la duchesse de Longueville, la Mère Marie de Jésus, carmélite ; et pour le dedans du monastère de Port-Royal, il y en eut encore moins.

Il y eut néanmoins une rencontre où le Chapelet fut sur le point d'éclater, mais cela n'eut pas de suite; ce fut par la mort de la Mère Marie de Jésus, qui arriva deux ou trois ans après. Cette carmélite, qui était alors en grande vénération pour sa vertu et pour sa grande lumière dans les choses spirituelles, était unie avec M. de Langres et. Port- Royal touchant le zèle qu'on y avait pour la vénération du Saint-Sacrement, et elle en était fort touchée. On lui faisait part de la plupart des choses qui se traitaient pour faire réussir le dessein de l'établissement de l'institut, parce que l'on était porté par l'estime que l'on faisait de sa vertu et de ses lumières à lui demander ses avis. Mme la duchesse de Longueville, qui avait cet établissement fort à cœur, l'instruisait de tout ; la Mère Angélique lui écrivait fort souvent, et il eût été malaisé d'avoir tant de confiance en elle et de ne lui pas communiquer le Chapelet du Saint-Sacrement.

Les supérieurs des carmélites, ayant appris ce commerce, en conçurent des soupçons; ils eurent peur que cette religieuse ne travaillât pour sortir de son ordre pour entrer dans celui du Saint-Sacrement que l'on projetait, et ils fondèrent en cela leur jugement sur la chaleur et le zèle qu'elle témoignait dans cette affaire, et sur la correspondance qu'elle entretenait avec les personnes qui procuraient ce nouvel établissement.

Afin donc que les choses ne passassent pas plus avant, et pour d'autres raisons particulières, M. le cardinal de Bérulle1 ordonna que cette religieuse ne parlerait plus à personne; on la renferma dans une chambre, et, pour user des termes de l'ordre, elle fut mise en humiliation, c'esi-à-dire proprement en prison. Elle ne fut plus visible depuis ce temps-là qu'à Mmc de Longueville, qui seule eut le crédit de l'entretenir, entrant pour cet effet dans le monastère ; et on la conduisait dans la chambre où cette pauvre Mère était renfermée.

1. Pierre <!<■ Bertille (1575-1629), fondateur et premier général de la congrégation de l'Oratoire.

Etant tombée fort malade durant cette rude pénitence, elle mourut heureusement, et comme le Chapelet du Saint- Sacrement se trouva en manuscrit après sa mort, les carmélites qui la croyaient assez spirituelle pour avoir des élévations d'esprit pareilles à celles-là, et assez capable pour les bien exprimer, se voulurent faire un honneur de cet écrit, le faisant voir à leurs amis comme son ouvrage. Mais comme ceux qui le virent n'en furent nullement blessés ; ce petit éclat ne dura guère, et le Chapelet secret rentra encore dans le secret.

La querelle ne s'émut sur ce sujet qu'après six ans entiers, ensuite de l'établissement de la maison du Saint-Sacrement, en 1633. M. l'archevêque de Sens qui avait pris d'abord un si grand intérêt dans ce dessein, et qui devait être l'un des supérieurs du nouvel ordre, se refroidit peu à peu, et s'éloigna enfin tout à fait de M. de Langres, dès avant cet établissement. Une petite jalousie qui s'éleva entre lui et cet autre prélat, sur ce que les religieuses qui d'abord avaient pris conduite de lui s'en retiraient peu à peu, fut la cause de son changement, et quand on acheta la maison destinée à ce nouvel institut, il ne s'en mêlait déjà plus.

Mais dès que l'on y fut établi, sa jalousie s'augmentant par le succès d'une entreprise qu'il eût voulu ruiner, il chercha pour la traverser la machine de ce Chapelet secret dont il n'y avait presque plus que lui qui se souvînt, tant on en avait fait peu d'usage, et crut s'en pouvoir servir avantageusement pour faire une affaire à M. de Langres, en rendant suspecte, par ce moyen, laconduite qu'il tenait sur les religieuses du Saint-Sacrement. Cet écrit qu'il avait admiré autrefois lui parut une dévotion extravagante et toute pleine d'illusion, et pour en prévenir les mauvais effets, il le mit entre les mains de huit docteurs de la Faculté de théologie de Paris, et en obtint une censure secrète et irrégulière que l'on peut voir dans le recueil imprimé sur ce sujet; elle est signée A. Duval1, Le Clerc, Charton,

1. ADdré Duval (1564-1638), docteur de Sorbonne, adversaire acharné de Richer. La Sorbonue fut longtemps divisée en Richéristes" et en Duvallistes, ces derniers poussant l'ultramontanisme jusqu'à ses dernières limites.

Page 1