LIVRE VII
points des controverses présentes, pour en conférer à Paris quand il y serait.
Étant arrivé à Paris, il alla chez les Cordeliers où il avait quelque connaissance et quelques amis. Mais d'abord on lui dit qu'il ne serait pas bien venu dans la maison s'il parlait en faveur des jansénistes qui n'y étaient pas aimés non plus dans plusieurs autres maisons religieuses; et qu'il n'y avait pas un seul théologien dans tout ce grand collège qui osât ouvertement se déclarer pour une doctrine qu'on attribue à M. l'évêque d'Ypres. Cet avis l'obligea à parler avec plus de retenue, déclarant à ceux à qui il s'en expliqua ne rechercher que la vérité, ne voulant tenir à Jansénius qu'autant qu'il était fidèle à suivre la doctrine de saint Augustin. Néanmoins, prenant un peu plus de hardiesse, il demanda à conférer avec quelque habile homme qui fût particulièrement versé dans ces matières, et on le fît parlera celui qu'on estimait un des plus savants et des plus subtils scolastiques de la maison. Après lui avoir demandé l'intelligence de plusieurs passages de saint Augustin et de Scot qu'il lui montra, et avoir passé une heure à parler sans régler aucunement leur dispute, il pria ce Père de lui dire si J.-C. était mort pour tous, même pour ceux qui étaient morts et damnés devant sa venue. Et ce cordelier lui avoua qu'il n'était point mort pour ceux qui étaient damnés avant sa passion. La confession sincère de ce théologien lui fit tirer deux ou trois conséquences fort désavantageuses à la doctrine qu'il soutenait, savoir : 1° que cette proposition, Dieu veut sauver tous les hommes, n'était donc pas si universellement véritable qu'on disait, non plus que cette autre : J.-C. est mort pour tous;et que selon sa pensée, il fallait l'entendre seulement des hommes du Nouveau Testament; Î2° que la proposition de la grâce suffisante donnée à tous les hommes généralement, en quelque état que ce soit et dans tous les temps, était pareillement fausse, puisque les infidèles et les damnés devant la mort de J.-C. ne pouvaient avoir eu ces grâces, vu qu'il n'avait pas répandu son sang pour eux, et qu'aucune grâce de salut n'a jamais été donnée que par la vertu de sa mort.
Il dit à ce docteur qu'il ne croyait pas qu'il voulût soutenir, selon la pensée des Pélagiens,que les grâces suffisantes fussent attachées à la nature et à la condition des hommes,
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et que Dieu lui obligé par une providence générale de donner à ions ce secours suffisant, sans avoir égard au péché originel, comme Adam le reçut dans sa création par un ordre de sagesse et de justice.
Il lui demanda ensuite quelles grâces avaient reçu Dieu et de la venue de J.-C, par dessus les infidèles de la loi ancienne, tous ceux qui sont morts pendant seize cents ans dans l'infidélité et sans recevoir aucune distinction du Sauveur ni de l'Évangile. Il lui représenta qu'au moins tous ceux-là n'avaient point eu véritablement de grâces suffisantes, et que par conséquent J.-C. n'était point mort pour eux, au moins avec fruit. 11 confirma ce qu'il disait par un argument tiré de Scot, auquel ce cordelier ne put donner aucune solution raisonnable. Et sur ce que ce théologien lui cita, sous le nom de saint Augustin, un passage tiré du livre : De vera et falsa pœnitenda, qui n'est pas de lui, il crut devoir chercher ailleurs l'éclaircissement de ses doutes.
Le second dimanche d'après Pâques, étant allé aux Jésuites de Saint-Louis, il y entendit prêcher un de leurs Pères, qui raisonnait de l'état de l'homme comme s'il n'avait point perdu l'innocence. Car après avoir rapporté divers sentiments pour examiner s'il était meilleur de parler au peuple de la prédestination, que de ne lui en point parler, il prit enfin la résolution d'en discourir, après avoir dit qu'il n'était plus temps de se taire, puisque les servantes mêmes et les autres personnes de semblable condition ne s'entretenaient que de cela.
Pour prouver que Dieu avait la volonté de sauver tous les hommes en particulier, il tira ses preuves des différentes qualités que Dieu porte à notre égard, comme de celle de Créateur, de Rédempteur, de Bon Pasteur, et dit avec toute la hardiesse qu'on pouvait dire une vérité incontestable, que les pécheurs auraient droit de se plaindre, s'il les voulait condamner sans leur avoir donné des grâces suffisantes. 11 s'arrêta longtemps sur ce passage de la Sagesse : œqualis est ei cura de omnibus] — il a un soin égal de tous. Et raisonnant toujours en sophiste, il montra que cette égalité de soin de Dieu à l'égard de tous les hommes ne se pouvait trouver dans les choses temporelles, puisqu'il y a des hommes qui sont misérables et qui manquent des choses nécessaires, et il conclut que cette égalité devait être à