‹ Mémoires de Godefroi Hermant sur l'histoire ecclésiastique du XVIIe siècleChapitre 454 sur 524 · LIVRE VIT · texte numérisé non relu

LIVRE VIT

l'égard des biens éternels, et de la fin dernière de l'homme et dans les moyens d'arriver à cette fin, raisonnant toujours du secours que l'homme a besoin de recevoir de la part de Dieu, comme s'il était dans le même état et dans les mêmes droits où Dieu l'avait mis avant sa chute.

Le P. Gaborens, ayant supporté avec beaucoup d'impatience celte doctrine et plusieurs autres propositions semblables, demanda le nom de ce jésuite, et on lui dit que c'était le P. Adam; cela lui fit croire qu'il ne pourrait trouver un homme plus propre à lui faire des difficultés contre la doctrine de saint Augustin. Y étant donc allé le lendemain dans la résolution de conférer avec lui sur cette matière, on lui dit qu'il était sorti; mais on le fît parler à un autre Père assez âgé, qu'on appelait le Père des cas de conscience. Après l'avoir salué, il lui dit que la prédication du P. Adam qu'il avait entendue le jour précédent, au lieu de l'édifier l'avait fort scandalisé, d'avoir osé dire que la doctrine de saint Augustin portait à la négligence et au désespoir, et qu'elle était injurieuse à la bonté de Dieu et au soin qu'il devait avoir de tous les pécheurs. Il lui dit au contraire que s'il croyait que Dieu eût la volonté de sauver tous les hommes sans en excepter un seul, et qu'il ne pût justement condamner personne, même après le péché commun à tous, s'il ne leur donnait ces grâces plus que suffisantes, il n'aurait pas besoin de mortifier ses passions par une vie pénitente et religieuse. Il lui témoigna que cette doctrine était fausse par l'expérience, puisque l'on voyait souvent mourir des hommes dans le péché mortel; qu'il n'y avait point de plus méchante doctrine à prêcher que celle-là, ni rien qui dût davantage porter les pécheurs, au relâchement et au désordre.

Ce bon Père, après avoir entendu toutes ces choses et plusieurs semblables, dit qu'il voyait bien que ce n'était pas lui qu'il fallait appeler, mais un théologien. Et sur ce que le P. Gaborens lui dit qu'il l'estimait très capable de l'instruire, le jésuite lui repartit que pour être suffisamment instruit sur les controverses de ce temps, il n'avait qu'à Lire la réfutation du prétendu Catéchisme de la grâce. Ce récolle I avait ce libelle sur lui, mais ne sachant pas que celui à qui il parlait en était l'auteur, il lui répondit qu'il ne pensait pas que ce libelle lût dans son approbation, ni

MÉMOIRES DK GODEFROl BERMANT

qu'il fût l'ouvrage d'un religieux de la compagnie de Jée l'auteur faisant voir qu'il n'a guère compris saint Augustin, puisqu'il confond souvent les grâces extérieures avec les intérieures, l'état de l'homme sain et innocent avec l'état de l'homme malade et criminel, les sentiments de saint Augustin avant son épiscopat avec ceux qu'il a embni depuis, lorsque ses lumières ont été parfaites. Le bonhomme lui dit qu'il voyait bien qu'il était perverti, et qu'il ne voulait pas perdre davantage de temps avec lui. De sorte que le P. Gaborens lui voulant montrer quantité de passages de saint Augustin pour lui en demander l'explication, le vieillard se sépara sans vouloir entrer en conférence.

Ce récollet étant allé de là pour conférer avec quelque théologien dominicain de la rue Saint-Jacques, il demanda un docteur, parce que les professeurs en théologie étaient en ville, et il prit la hardiesse de lui dire qu'il lui semblait que ceux de son ordre s'éloignaient beaucoup de la doctrine de saint Thomas, et de lui demander pourquoi ils ne défendaient pas le livre de la grâce de M. d'Ypres, vu que ce prélat avait rapporté si fidèlement la doctrine de saint Augustin. Le jacobin lui répondit qu'il ne savait pas que l'pn s'éloignât dans son ordre de la doctrine de saint Thomas; que pour ce qui était de Jansénius, ils ne le suivaient point à cause qu'il n'était pas conforme aux principes de leur théologie, soit en ce qui est de la grâce suffisante1, soit en ce qui regarde la prédétermination ; qu'ils ne le désapprouvaient point en beaucoup d'autres points. Le P. Gaborens répliqua que Jansénius admettait la prédétermination physique, au moins pour la nature corrompue, et qu'il serait bien difficile de prouver cette détermination par saint Thomas, en ce qui regarde l'état d'innocence et les actions vicieuses. 11 lui dit, sur le sujet des grâces suffisantes que les disciples de saint Thomas établissent, que ce saint docteur n'en parle en aucun endroit de ses œuvres ; que M. d'Ypres ne la rejette pas absolument, montrant seulement par Pinutilité et l'insuffisance de cette grâce combien on a peu de raison de l'appeler suffisante, puisqu'avec elle

1. La première partie de cette phrase a été omise par Hermant et par ses copistes, il a été possible de la reconstituer d'après le récit de Gaborens revu par Le Roy.

Page 1