LIVRE VII
rence avec ce Père chez M. l'abbé Ollier, à quoi il répondit par une lettre que l'on mit depuis entre les mains de ce curé de Saint-Sulpice, qu'il le souhaitait de tout son cœur; mais que comme on lui avait toujours fait dire ce qu'il n'avait jamais ni cru ni dit, il se tenait obligé de prendre ses précautions contre les faux bruits qu'on pourrait faire courir de lui, et de demander pour condition de la conférence que celui qui y aurait parlé ne fit point de difficulté de signer ce qu'il aurait dit quand il en serait requis par sa partie, ce qui fut accordé.
M. le duc de Liancourt ayant trouvé à propos que le P. Des Mares vînt à Saint-Sulpice sans compagnon, pour témoigner en cela plus de franchise à M. le curé, M. le duc et Mme la duchesse de Schomberg s'y rendirent avec M. le duc et Mme la duchesse de Liancourt*. La conférence s'ouvrit par la demande que Dom Pierre de Saint Joseph fit au P. Des Mares, s'il condamnait d'erreur ou d'hérésie ceux qui soutiennent la grâce suffisante, et ce Père répondit qu'autant qu'il pouvait avoir appris par la lecture et les conférences, il remarquait trois manières d'expliquer la grâce suffisante : l'une de Molina, qui veut que la grâce ne soit suffisante que de soi, et qu'elle [soit] rendue efficace ou inefficace selon qu'il plaît à la volonté d'en user ou de n'en pas user ; l'autre de quelques thomistes, lesquels établissent la grâce suffisante pour vouloir et pouvoir faire quelque bien, outre laquelle il y en a, disent ils, une autre efficace et singulière,, qui est nécessaire pour le vouloir et pour le faire; et l'autre de quelques nouveaux docteurs, lesquels, outre la grâce suffisante et générale qui donne le pouvoir, en reconnaissent une autre efficace et singulière qui donne le vouloir et le faire, sans toutefois qu'elle soit nécessaire pour l'une ou pour l'autre.
Quant à la première opinion, le P. Des Mares s'offrit de faire voir qu'elle était pélagienne, contraire aux saintes Écritures et à la doctrine de saint Augustin, et qu'elle renversait les fondements de la prédestination divine et môme ceux delà foi.
1. Ou a la Relation véritable de c<;tte conférence, 1052, ;}9 p. iu-4°. Hermant la suit de très près, parfois même il la transcrit sans modifications d'aucune sorte. Comme toujours, il y a dans son chapitre du
plus et du moins; les deux récits se complètent et se contrôlent.
012 MÉMOIRES DE GODEPROl BERMANT
QiKinl à La deuxième, il dit qu'elle n'avait rien de contraire à la foi ni aux sentiments de l'Eglise, parce que l'Eglise sera toujours contente, pourvu qu'on reconnaisse la nécesité d'une grâce efficace et singulière pour toute sorte de bien; mais toutefois qu'il ne la recevait pas, parce qu'il y a contradiction à dire qu'une grâce efficace soit nécessaire à toute sorte de bien, et qu'une autre qui n'est point efficace soit suffisante, si ce n'est in aliquo génère, comme disent les thomistes.
Quant à la troisième, il soutint qu'elle était pélagienne, non en ce qu'elle en niait la nécessité pour toute bonne œuvre, car, dit-il, généralement toute opinion qui nie la nécessité de la grâce efficace par soi-même à toute bonne œuvre est pélagienne; ce que le P. Des Mares étant requis d'écrire et de signer, il le fit aussitôt, et M. le maréchal de Schomberg mit au bas de l'écrit : Ne varietur.
Le P. feuillant prenant la parole dit qu'à la vérité Molina avait parlé dans les mêmes termes que le P. Des Mares avait rapportés, et qu'en cela il méritait d'être blâmé; mais que si on prend bien le sens qu'il donne à sa proposition, on verra bien qu'il ne mérite pas une si rude censure que celle dont ses adversaires le notent. Car, dit-il, il n'a jamais prétendu dire que la grâce tire sa vertu et sa puissance du franc arbitre ou de la coopération, mais seulement qu'elle est telle que le franc arbitre y peut consentir ou n'y pas consentir, comme le concile de Trente définit. Et sur cela il fit grande instance au P. Des Mares de lui en faire voir la condamnation précise et formelle dans les décrets des papes et des conciles.
Le P. Des Mares dit qu'il n'était pas là pour justifier ou pour condamner Molina, mais qu'il était seulement question de sa doctrine comme il la venait d'expliquer, et comme Bellarmin lui-même la rapportait. Qu'il n'accusait ni Molina ni aucun auteur d'avoir dit que la grâce tire sa vertu du franc arbitre; mais qu'il condamnait seulement l'opinion de ceux qui soumettent la vertu et l'efficace de la grâce à la liberté de la volonté humaine, en sorte que l'effet de cette grâce s'ensuive ou soit suspendue, selon qu'il plaît à la volonté d'en user ou de n'en pas user. Il ajouta que tout au moins il lui devait être permis de la censurer et de la condamner, comme Bellarmin même,