LIVRE VII
son de Montaigu. Ils ne firent nulle conscience de préférer, non seulement un bachelier à un docteur, mais même un homme lié à une personne libre, un curé qui avait épousé son église à un prêtre qui n'avait de l'emploi que par une simple commission, et n'eurent nul égard à l'engagement qui le devait retenir à Péronne ou il était pasteur, ni à ce lien sacré qui devait l'attacher étroitement à la conduite de son troupeau.
Quoique ce projet fût formé par des intrigues assez secrètes, il ne laissa pas d'éclater visiblement, parce que ce bachelier ne put si bien se déguiser aux yeux de ses anciens confrères que M. Canel même, qui était ce principal mourant dont il voulait enlever la dépouille, ne découvrit son dessein par les visites fréquentes qu'il lui rendit dans sa maladie, avec des empressements et des affectations de civilité qui lui paraissaient ennuyeuses; et quelque soin que prissent les Pères chartreux de faire passer son voyage pour une rencontre inopinée, feignant même quelque sorte d'étonnement sur la longueur de son séjour à Paris, les plus grossiers ne laissèrent pas de reconnaître sensiblement tout le mystère de cette négociation, et de prédire la tempête par la vue de ce seul nuage.
M. Canel étant mort le vendredi au matin 8° jour de novembre, la première chose que firent les Chartreux avec M. Jacques Charton, docteur de Sorbonne et grand pénitencier de Notre-Dame, fut de le faire entrer dans le collège à petit bruit et en cachette à une autre heure que celle qui était marquée par le billet du convoi, et ne considérèrent nullement la dernière volonté du défunt qui avait désiré par son testament que son corps fût porté par M. le curé de Saint- Etienne, son pasteur, à l'église de sa paroisse, et rapporté dans son collège pour y être inhumé. Et ce fut ce qui scandalisa même des personnes considérables, lesquelles ayant fait jusqu'alors profession d'amitié avec les Chartreux, ne purent souffrir que pour des intérêts cachés, ces religieux eussent privé le corps de ce prêtre des honneurs publics et de la solennité de la sépulture.
Ayant laissé passer huit jours entiers sans procéder à l'élection, cet intervalle leur donna la commodité de prendre toutes leurs mesures. Comme ils virent que les vœux de tous ceux de la maison élevaient M. Cordon à
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celle charge, que plusieurs personnes de considération le regardaient comme Tunique qui pût dignement remplir une place si importante, et que tous ceux qui avaient du zèle pour le collège en avaient aussi pour cette promotion, ce consentement public ne fit qu'augmenter l'aigreur de leur passion secrète, et le P. prieur ne pouvant souffrir les louanges que l'on donnait à un docteur auquel il avait résolu de donner l'exclusion, ne put s'empocher enfin de témoigner à un bon ecclésiastique, avec beaucoup de chaleur et des paroles étranges, l'extrême aversion qu'il en avait. Ils eurent recours à des artifices surprenants pour faire perdre à M. Cordon les suffrages qu'ils savaient lui être acquis. Car dans le temps même que pour s'assurer de la voix de M. Michel Gilet, président des pauvres de la maison, ils le flattaient de l'espérance de le faire lui-même principal, s'efforçant de lui inspirer une aversion violente contre celui qu'ils voulaient exclure, M. Charton, pénitencier, et. qui agissait de concert avec eux, travaillait de son côté à faire réussir la même intrigue en faisant souvent venir chez lui M. Claude Charpentier, l'un des maîtres du collège, pour l'attirer à son parti par toutes sortes de promesses avantageuses qui auraient infailliblement corrompu sa fidélité, si l'amour de la justice, qui lui fit même souffrir dans la suite de cette affaire des violences et des outrages, n'eût eu plus de force sur son esprit que ses propres intérêts.
Après ce procédé si surprenant, il n'y a pas lieu de s'étonner du mépris qu'ils firent de la prière qui leur fut faite par M. d'Entragues avec beaucoup de civilité, jusqu'à leur rendre des visites particulières pour ce sujet. Et quoiqu'il leur dût être considérable, non seulement par le rang de sa naissance, mais aussi par la qualité de premier et principal fondateur de Montaigu où il est entré par une longue suite de successions et d'alliances, ils le firent même solliciter par des personnes très puissantes, pour éteindre dans son cœur le zèle qu'il avait pour une maison qui était un monument éternel de la libéralité chrétienne de ses ancêtres.
Les remontrances qui leur furent faites par M. Courtin1, recteur de l'Université de Paris, de ne pas troubler dans les
1. Jean Courtin, docteur de Navarre, devint recteur de l'Université en 1650. 11 refusa de souscrire à la condamnation d'Arnauld et mourut en 1691.