‹ Mémoires de Godefroi Hermant sur l'histoire ecclésiastique du XVIIe siècleChapitre 488 sur 524 · LIVRE VII · texte numérisé non relu

LIVRE VII

venu au collège de Montaigu pour signifier aux maîtres un autre mandement latin de la part du prieur des Chartreux, qui portait encore de nouveau que tous, sans exception d'aucun, se trouvassent le lendemain matin à huit heures chez eux pour continuer l'élection qui avait été commencée, quoique ces six maîtres eussent pu raisonnablement s'en dispenser, et que s'ils en eussent usé de la sorte, c'eût été par l'avis de leur conseil; néanmoins, dans la créance qu'ils eurent que les Pères chartreux s'étaient rendus à la raison, ils aimèrent mieux déférer à ceux d'entre leurs amis qui leur inspiraient cet esprit de soumission, et leur conseillaient de condescendre plutôt que de donner à ces Pères le moindre sujet de se plaindre de leur trop grande fermeté. Ils allèrent donc tous six dans le dessein, non pas de procéder à une élection nouvelle, mais de faire paraître le respect qu'ils avaient pour eux, et ils apportèrent à cette assemblée la résolution constante de faire toutes les protestations nécessaires, de demeurer dans leur premier sentiment sur le sujet de cette élection dont ils ne pouvaient et ne devaient pas se départir; ce qu'ils exécutèrent avec beaucoup de conduite.

L'élection étant faite, l'ordre des statuts voulait qu'elle fût portée à M. le pénitencier pour la présenter au chapitre de Notre-Dame de Paris qui la devait confirmer et en donner les provisions. Suivant cette ancienne pratique, les maîtres du collège de Montaigu présentèrent à M.Gharton l'élection qu'ils avaient faite de la personne de M. Claude Cordon, et, sur le refus qu'en fit ce pénitencier, qui avait toujours agi de concert avec les Chartreux dès la naissance et la suite de cette affaire, ils s'adressèrent à M. de Contes, doyen de la même église de Paris, et en cette qualité le premier des conservateurs des privilèges et de la discipline du collège de Montaigu, qui reçut leur élection, qui la présenta le lundi suivant au chapitre de Notre Dame; mais MM. du chapitre n'étant pas suffisamment instruits de l'affaire, ils en remirent la délibération au mercredi.

Dans l'intervalle de ce peu de jours, les Pères chartreux, voyant que les voies ordinaires ne leur avaient pas réussi, en cherchèrent d'autres qui sont assez extraordinaires en ces sortes de rencontres. Car ils appelèrent de cette élection qu'ils prétendaient être nulle, et surprenant la religion

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de la cour par le faux exposé de Leur requête, parleur endit et parla disposition où était alors M. Mole, premier président de leur accorder tout ce qu'ils lui demanderaient contre un homme attaché à M. Du Hamel, curé de Sain t- Merry,et soupçonné de ce qu'on voulait bien appeler jansénisme ; ils obtinrent un arrêt sans parties ouïes, par lequel il était défendu au chapitre de Notre-Dame de passer outre, et de donner des provisions à un docteur de Montaigu qui venait d'être élu selon toutes les formes et les règles accoutumées. Ainsi ils tombèrent insensiblement en deux pièges, et comme d'une part ils reconnurent cette élection comme une chose consommée, d'autre côté ils étendirent cette appellation comme d'abus jusqu'à l'effet de la rendre suspensive, ce qui était inouï jusqu'alors dans les matières ecclésiastiques, selon les maximes indubitables de nos lois.

Pendant que ces maîtres du collège de Montaigu se disposaient à l'audience qui devait vraisemblablement décider tous ces différends, ils furent surpris de voir entrer en leur maison, le samedi 16 de novembre, MM. Doujat1 et de Sa- veuses2, conseillers de la Grand'chambre, avec les Pères prieur et procureur des Chartreux, et leur étonnement s'augmenta quand ils virent que ces deux magistrats, conseillers du Parlement, en exécution d'un second arrêt qui venait d'être donné tout fraîchement à la Grand'chambre, sans parties ouïes, installèrent en la charge de principal de ce collège M. Abraham Marlier, pour l'exercer par commission jusqu'à ce qu'il en eût été autrement ordonné par la cour. Cela donna lieu aux deux présidents du collège de s'opposer à toute cette procédure où leur droit était visiblement blessé, puisqu'en effet il leur appartenait naturellement de gouverner la maison quand la charge de principal était vacante, selon la pratique immémoriale qui s'en était toujours observée. Aussi les conclusions du parquet avaient été contraires aux Chartreux, et M. l'avocat général Bignon avait été d'i»vis qu'on jugeât l'affaire à fond ; mais le crédit de ces

1. Peut-être s'agit-il ici de Jean Doujat (1609.-1688), célèbre juriscousulte et membre de l'Académie Frauçaise. 11 était avocat au Parlement.

2. Charles de Saveuses (1595-1670), soldat, puis prêtre, fut contraint en 1629 de prendre la charge de conseiller au Parlement par suite de la mort de sou frère qui l'occupait.

Pères obtint ce second jugement, par lequel il fut dit que le premier arrêt donné sur requête en faveur de M. Marlier serait exécuté avant que l'on en vînt à l'audience.

11 fallut néanmoins y venir enfin, et M. Cordon qui la sollicitait, instruisit les juges par un factum,où après la sincère déduction du fait en la manière qui vient d'être racontée, il représenta que jusqu'alors on n'avait pu découvrir la prétention de ces Pères, et reconnaître sur quels moyens ils se fondaient pour improuver son élection comme un acte non légitime ; car on ne pouvait pas s'imaginer qu'ils prétendissent être les seuls électeurs du principal de Montaigu lorsque cette charge était vacante, puisqu'ils avaient reconnu le contraire en appelant avec eux par deux différentes fois les maîtres de ce collège. On ne pouvait pas dire aussi que les voix de ces mêmes maîtres ne fussent que consultatives et non pas délibératives, puisque, outre que les provisions de défunt M. Jean Canel portaient qu'il avait été élu non point par le P. prieur des Chartreux, mais par les maîtres du même collège, en sa présence, comme ils n'avaient point d'autre droit sur cette élection que celui qui leur était donné par les statuts, il s'ensuivait, ou qu'euxmêmes n'avaient point de voix délibérative, ou que ces maîtres l'avaient aussi bien qu'eux, puisqu'il était porté par cet article des statuts que le prieur élirait un principal advocaiis secum procuratore suo vicario cum hujus domus discretis.

Et d'ailleurs ils avaient assez reconnu que ces maîtres avaient le droit d'élire, puisqu'en les appelant à l'élection, ils s'étaient servis de ces termes dans leur mandement : Moneant omnes et singulos magistros, pauperes, et discretos ac alios vocern eligendi primarium dicti locl habentes.

M. Cordon prouvait ce don d'élection accordé aux maîtres de ce collège avant que les Chartreux y eussent aucun droit, et il citait pour cet effet les paroles de la réformation que fit Jean Standon l'an 149(J. Il établissait ce même droit par les statuts qui furent dressés l'an 1502, lorsque l'amiral de Graville' donna la direction de ce collège aux Chartreux, et qui associent tellement ces religieux à l'élection du principal qu'ils confirment tout de nouveau

1. Graville fut amiral sous Louis XI, Charles VIII et Louis XII.

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le droit des maîtres. De plus, il faisait voir que les Chartreux avaient reconnu publiquement ce droit des maîtres du collège de Montaigu, lorsque s'étant joints en cause avec eux l'an 1532 contre le chapitre de Paris qui voulait troubler leur possession, ils obtinrent une sentence célèbre des Requêtes du Palais, par laquelle l'ancien usage fut confirmé; il montrait encore ce droit par les provisions que MM. du chapitre de Notre-Dame avait données à M. Canel son prédécesseur en 1637, et dans lesquelles les droits des maîtres de Montaigu y étaient exprimés comme une chose essentielle à son élection.

Mais quelque raison qu'il alléguât, la résolution était prise de lui faire perdre sa cause. Et outre le dessein général qu'on avait formé, et qui était inspiré par les mouvements de la cour, d'exclure les disciples de saint Augustin de tous les emplois, il y eut encore quelque chose de particulier dans la conduite de cette affaire. Car lorsque M. Du Hamel, curé de Saint-Merry, conduisit M. Cordon chez M. Mole, il se fit un honneur de s'être laissé emporter à la chaleur de son zèle, en lui parlant avec une liberté qui approchait de celle des Élie et des Elisée, et il laissa dans le cœur de ce magistrat l'impression profonde d'un aiguillon si vif et si pénétrant, qu'il en sentait encore la douleur lorsque M. Issali' plaida la cause de M. Cordon; de sorte que comme il dominait dans sa compagnie, il n'eut pas de peine à y donner un arrêt en faveur de M. Abraham Marlier, et ce succès de la cabale des molinistes leur donna encore une nouvelle hardiesse d'entreprendre tout ce qu'ils voudraient et d'accabler leurs adversaires par leurs intrigues à la cour, dans le clergé, et dans toutes les compagnies souveraines, après les avoir noircis par leurs médisances et leurs calomnieâ.

Un docteur qui écrivait ordinairement, à M. de Saint- Amour en latin, lui manda deux ou trois circonstances de cette affaire qui sont fort considérables; la première que lorsque MM. Doujat et de Saveuses eurent mis le sieur Marlier en possession, en vertu du second arrêt obtenu

i. Jean lssali (1620-1707), avocat au Parlement et conseiller du roi, un des plus savants juristes du xvnc siècle. Il avait été élevé à Port- Royal. C'est à lui que l'on doit l'édition des plaidoyers de Le Maître que celui-ci voulait supprimer.

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