LIVRE VIT
lennelles dans les paroisses de Paris, ou à faire des visites de charité, ou à s'entretenir avec ses amis particuliers, cet éloignement de toutes les affaires du monde fut mal expliqué par le cardinal Mazarin et par ceux qui, étant intéressés dans son parti, conduisaient ses affaires en son absence.
M. Servien1, qui voulait pénétrer dans les plus secrètes intentions de M. le cardinal de Retz, fut choisi pour lui proposer le voyage de Rome et l'y engager s'il y voyait quelque ouverture. Il répondit à cela qu'il n'y avait rien au monde qu'il ne fit pour témoigner à la reine le pouvoir absolu qu'elle avait sur lui; qu'il irait volontiers à Rome pour rendre à Sa Majesté les services d'une personne qui lui était entièrement dévouée; qu'il le ferait d'autant plus volontiers qu'il croyait que la reine était si généreuse qu'elle empêcherait qu'on ne se servît de son absence pour persécuter ses amis; et qu'il croyait qu'on lui donnerait le moyen de subsister à Rome dans le rang et dans la dignité où la bonté de Leurs Majestés l'avait élevé. La nécessité de ses affaires domestiques l'obligeait de parler ainsi, car il ne possédait alors que quinze mille livres de rentes, et de plus il était accablé de dettes. M. Servien lui dit sur cela des choses fort obligeantes, mais qui n'avaient rien d'effectif, lui répliquant que les choses qu'il demandait étaient fort aisées, qu'il n'avait qu'à travailler avec la reine et partir; qu'on lui ferait tenir de l'argent à Lyon, et qu'il s'assurât de la bienveillance de la reine et de son conseil.
L'empressement que l'on avait de le faire partir si promptement, et la proposition qu'on lui fit de traiter de sa subsistance avec la reine lui firent aussitôt découvrir le piège. Car on ne discute guère de ses intérêts avec les souverains, et en partant si brusquement, sans savoir comment il était avec le cardinal Mazarin, ou il attirait sur lui le blâme d'une fierté excessive, ou il s'exposait à paraître n'avoir point de jugement de vouloir bien se charger d'aller conduire les affaires de Sa Majesté à Rome, sans concerter de ce qu'il aurait à faire dans son ambassade avec celui qui avait le secret de l'État, et tenait la clef de cette inteUigence. Ce fut ce qui le porta à répartir à M. Servien, qu'il était prêt d'obéir à la reine, mais qu'il la suppliait en toute humilité de trouver
1. Àbel Servien, marquis de Sablé, (1593-1659), secrétaire d'Ktat sous Louis XIII, puis surintendant des finances.
bon qu'avanl que de partir, il s'abouchât avec M. le cardinal Mazarin; qu'en une heure d'entretien ils feraient ensemble ce qu'une année entière d'entremises aurait bien de la peine à faire, et qu'il jugeait par les dispositions de son cœur qu'infailliblement ils sortiraient tous deux satisfaits de cette conférence.
M. Servien, qui ne lui avait proposé ce voyage que pour se prévaloir du refus qu'il en ferait, fut si surpris de la condition que ce cardinal demandait pour l'exécuter, qu'il parut avoir oublié son premier dessein, et ne lui en parla plus jamais depuis qu'il ouït parler de cette entrevue qu'il regardait comme la chose du monde la plus contraire à ses intérêts. Mais comme cette Eminence craignait qu'on n'envenimât ses paroles, il en écrivit à M. l'évêque de Châlons, son ami particulier, une lettre de confiance dans laquelle il lui raconta fidèlement tout le détail de cet entretien. Mais par malheur, M. le cardinal Mazarin étant alors au siège de Ligni, assez éloigné de Châlons, dans une saison fâcheuse, tout ce que put faire cet évêque fut de faire lire la lettre de M. le cardinal de Retz à une personne de condition et des amis de M. le cardinal Mazarin à qui M. le grand prévost en écrivit aussi en même temps, pour le supplier d'avoir agréable qu'il l'allât entretenir de cette affaire.
C'était en vain qu'on usait de ces précautions, car les confidents du cardinal Mazarin, qui savaient que la crainte faisait plus d'effet sur son esprit que toute autre chose, lui représentèrent de nouvelles barricades toutes prêtes à se former, Paris révolté, ce nouveau cardinal courant les rues pour exciter de nouvelles séditions, et firent une si grande impression sur son esprit par la terreur qu'ils lui donnèrent, qu'il fut résolu de l'arrêter prisonnier. Ceux qui lui en avaient donné le conseil furent commis pour l'exécution. La chose était difficile dans sa maison située au fond du cloître. 11 avait de plus des domestiques généreux qui eussent pu le défendre. Ils jugèrent plus à propos de se saisir de lui dans les rues, et de le percer de cent coups en cas de la moindre résistance. Ses amis, qui avaient découvert ce dessein, lui en donnèrent avis, et firent ce qu'ils purent pour l'en garantir4; la veille de son emprisonnement, ses