LIVRE Vil
à la dernière visite que M. Singlin lui rendit, il entendit dire à M. Singlin qu'il avait déchargé sa conscience sur celle de ces docteurs, et n'avait plus de part à prendre dans cette affaire que celle qu'ils lui donneraient, de sorte, que s'ils retenaient cet argent, M. Singlin ne s'en plaindrait jamais; mais que, s'ils le lui donnaient, il ne rendrait jamais aucun compte qu'à Dieu de la distribution qu'il en ferait; et qu'il était obligé en ce cas là de la faire selon la volonté étroite de M. de Chavigny, de laquelle il ne lui avait laissé aucune liberté de se départir. Il est bien vrai, ajoutait M. Singlin, que si la somme entière de neuf cent et tant de mille livres était à distribuer, il y aurait moyen de considérer des charités publiques et particulières pour raison desquelles il eût été ravi de prendre les avis de M. le curé de Saint-Paul; mais dans une aussi petite somme qu'était celle de cent mille livres, il n'avait quasi point de liberté ; qu'il avait jugé de ce discours de M. Singlin qu'il y avait des particuliers intéressés dans cette distribution, et peut-être plus d'obligation de payer une dette que de faire une aumône; qu'ainsi Mme de Chavigny n'avait, à son sens, que deux partis à prendre : ou celui de distribuer cette somme comme elle voudrait, l'assurant encore tout de nouveau que M. Singlin ne lui en demanderait jamais un denier, ou de la donner à M. Singlin sans attendre qu'il lui en rendît aucun compte.
Elle fut alarmée de la nouvelle connaissance que lui donna M. de Bagnols,etdit que, si M. Singlin lui voulait découvrirle secret de cette affaire, elle consentirait qu'il reçût l'argent. M. de Bagnols lui répondit qu'il ne pensait pas qu'il le pût faire, parce que ce pouvait être un secret de confession qui est de soi incommunicable; et de plus, qu'il y pouvait avoir d'autres personnes intéressées que M. de Chavigny, et que si cela était ainsi elle n'en pouvait jamais rien savoir. Elle s'inquiéta fort de ce qu'on ne lui voulait point donner d'avis agréable, et fit même quelques reproches de ce qu'on avait voulu ruiner treize enfants. M. de Bagnols lui répondit qu'il avait voulu seconder les intentions trèspieuses et très justes de son mari, et éviter la malédiction de Dieu que la détention d'un bien mal acquis pouvait attirer sur treize enfants, et qu'au surplus, on n'avait rien à lui dire qui lui pût être plus agréable, parce qu'on ne pouvait pas l'écarter de la
vérité. M. de Bagnols la laissa dans l'inquiétude qu'elle faisait paraître.
Cette peine ne fut néanmoins qu'un trouble de peu de durée. Car Mme du Plessis-Guénégaud ne fit pas d'impression sur son esprit par le billet qu'elle lui écrivit le 13 décembre en ces termes:
« J'ai rendu compte aux personnes de votre résolution. A quoi ils m'ont répondu, que, quant à ce qui les regarde, ils n'ont rien à dire; mais qu'ils vous supplient seulement de vous souvenir qu'ils ont fait tout ce qui a pu dépendre d'eux pour l'exécution de la volonté de M. de Chavigny, et qu'ainsi, ils sont bien aises qu'en étant déchargés devant Dieu, ils n'aient point à se justifier devant les hommes de la distribution de cet argent. »
Il y avait eu des temps où un billet écrit de ce style aurait causé quelque agitation dans l'âme de Mme de Chavigny; mais elle le reçut avec une tranquillité merveilleuse et lui répondit ainsi :
« Je vous rends mille grâces de vous donner tant de peines, que j'espère qui finiront demain avec les miennes pour cette affaire, allant faire travailler mes docteurs à l'emploi de l'argent duquel je me décharge tout à fait sur eux, ne désiraut rien que d'en sortir, et que ce qu'on a résolu soit exécuté avec toute la circonspection qui se peut. »
Mme du Plessis fut un peu surprise d'une résolution si ferme après tant de longues et pénibles consultations; et elle en donna avis le 16 du même mois à M. d'Andilly par ces deux lignes.
« Je vous envoie la réponse de Mme de Chavigny ; le billet que nous lui avons écrit ne la met pas beaucoup en peine, comme vous le verrez par le sien. »
Voilà la relation que M. de Bagnols a dressée lui-même, et dont il a fait comme une espèce de journal. Elle ne va pas plus avant ; mais on en voit assez dans la simple exposition de ces faits si importants, pour faire voir à toute la postérité que ceux qui ont pris occasion de cette affaire pour calomnier la conduite de Port- Royal ne devaient avoir que du respect pour les personnes de cette maison qui y ont eu quelque part, puisqu'on ne leur peut reprocher qu'une fidélité inébranlable pour conserver le plus grand et le plus sacré de tous les secrets, une sagesse très