LIVRE I
que, si elle se fût trouvée à cet établissement, la fête aurait été accomplie.
Les sœurs lai ayant dit que c'était tout ce qu'elles auraient souhaité, et qu'il leur avait fait répandre des larmes en l'enlevant d'avec elles, il leur répondit : « Cela n'est pas venu de moi, mes chères filles, je l'ai fait avec beaucoup de regret, mais vous savez aussi bien que moi que cela était nécessaire et les raisons qui m'y avaient obligé. » Il leur dit encore que pour ce qui était de M. de Saint-Cyran, il croyait que c'était un homme de grande probité et de grande science, qui était capable de rendre de grands services à TÉglise, comme il avait déjà fait par un livre qui avait été rendu public; que ses maximes étaient chrétiennes et catholiques, et qu'il n'en voulait point d'autres preuves que les dispositions de ses chères filles qu'il venait d'interroger, n'en ayant jamais interrogé aucunes, depuis qu'il était dans sa charge, qui eussent une meilleure vocation que celles-là, et qui fussent mieux instruites, quoiqu'il en eût examiné beaucoup d'autres; que M. le chancelier de Notre-Dame lui avait rendu un bon témoignage de toutes les sœurs, après les avoir examinées en particulier; et que toutes ces considérations le réduisaient à ne leur dire rien autre chose, sinon qu'il les conjurait de vivre en bonnes religieuses, comme elles avaient commencé. Après tous ces témoignages d'une bonté paternelle, qui furent suivis de la bénédiction qu'il leur donna, il leur promit devenir donner l'habit aux filles qu'il venait d'interroger, et marqua pour le jour de cette cérémonie le 16 de septembre, qui est celui auquel l'Église fait la fête des saints martyrs Corneille et Cyprien.
La chose s'exécuta comme il l'avait projetée; il donna l'habita trois filles de chœur et à trois converses; la Mère Geneviève, supérieure de la maison, et deux professes reçurent de ses mains le scapulaire blanc et la croix rouge ; et leur ayant témoigné la satisfaction qu'il avait eue de cette cérémonie, il leur promit la continuation de sa bienveillance et de sa protection. Ce fut en cette occasion que l'on commença, selon l'avis de la Mère Angélique, à faire prendre l'habit aux novices sans aucun ornement, avec les habits les plus simples qu'il se pouvait, et avec une coiffe sur la tête, afin de ne pas faire paraître avec la pompe du siècle et la vanité du vieil homme celles qui ne se consa-
crent ;\ Jésus-Christ que pour se revêtir de lui et de son humilité.
On prépara ces religieuses à la profession l'année suivante par la retraite; mais comme tout y était disposé, l'incommodité de la maison où l'on était obligea la communauté d'en chercher une autre, parce que M. l'archevêque, attribuant les maladies fréquentes de la plupart de ces religieuses au peu d'air qu'il y avait dans ce monastère, ne les y pouvait souffrir plus longtemps. Pour cet effet, il leur envoya M. de Chenoise qui était de ses amis, et qui ne l'était pas moins de la maison, pour leur donner de sa part le choix, ou d'acheter promptement un logement plus commode afin de s'y établir, ou de retourner à Port-Royal, en attendant que l'on en pût trouver un qui leur fût propre.
Ce dernier parti leur paraissant plus avantageux pour plusieurs considérations, et particulièrement par celle de la Mère Angélique à laquelle ce changement leur donnerait lieu de se réunir et de faire cesser la peine très sensible que leur causait son absence, on en prit la résolution avec d'autant plus de joie que plusieurs d'entre elles avaient toujours souhaité que l'établissement de ce nouvel ordre se fît dans le monastère de Port-Royal. La chose s'exécuta de la sorte, après que l'on eût fait beaucoup de prières pour ce sujet. Mais la joie de leur retour fut troublée par une nouvelle affliction, et arriva dans une fâcheuse conjoncture, ainsi que la suite fera voir.