‹ Mémoires de Godefroi Hermant sur l'histoire ecclésiastique du XVIIe siècleChapitre 64 sur 524 · LIVRE · texte numérisé non relu

LIVRE

général Marion, avait alors acquis la réputation d'être l'un des plus éloquents hommes de notre siècle, dont il avait donné des marques par plusieurs plaidoyers très excellents qu'il avait prononcés dans le Parlement de Paris. M. Séguier, chancelier de France, ayant été élevé à cette première charge de la robe par la nomination du roi, après la mort de M. d'Aligre l, après avoir déjà gardé les sceaux de Sa Majesté pendant trois ans, l'avait choisi entre tous les plus fameux avocats du barreau pour le charger des harangues de sa présentation dans tous les sièges, et de plus, comme son éloquence s'était formée sur les plus nobles originaux de l'antiquité, par la lecture de la plupart des bons livres, grecs et latins, ecclésiastiques et profanes, ce chef de la justice se plaisait dans la conversation de ce jeune homme si considérable par tant de rares qualités, et recevait agréablement l'assiduité de ses visites, et se servait même de son travail et de sa plume pour les occasions les plus éclatantes de son ministère. Mais Dieu voulait donner en notre siècle un grand exemple du mépris de la vanité du monde, comme il en avait donné tant d'éclatants et de si illustres, en portant saint Basile, saint Grégoire de Nazianze, saint Jean Ghrysostome dans l'Orient, et saint Paulin dans l'Occident, à préférer la retraite et la solitude à toutes les prétentions de la terre; et ce jeune avocat qui, à l'âge de vingt-sept ans, avait des lettres de conseiller d'Etat, et que Ton voulait établir avocat-général d'un des Parlements du royaume, fut si vivement touché du mépris de toutes les choses de cette vie, qu'il y renonça pour tout le reste de ses jours. Dieu fit même la grâce à M. Le Maître de se garantir d'une tentation aussi subtile qu'elle est dangereuse, et qui n'est que trop ordinaire à ceux qui ont ressenti l'inspiration de se donner tout à fait à lui. Car au lieu de s'élever au sacerdoce pour employer son éloquence au ministère de la prédication, il regarda avec beaucoup de frayeur et de tremblement cet état si redoutable aux anges mêmes; il se condamna volontairement à un silence éternel, et il l'a gardé inviolablement jusqu'à la mort dans l'humiliation et l'austérité d'un pénitent qui est tout à fait mort au monde.

1. Etienne «l'Aligre, garde des sceaux et chancelier (1559-1635).

Il avait reçu, dès son enfance, le sensible déplaisir de voir son père changer de religion; et il avait fallu que M. Arnauld, son grand père, employât tout son crédit pour obtenir, aux grands jours de Poitiers, la liberté de faire élever ses petits-fils dans la créance de l'Église catholique, et de les arracher de la maison de son gendre, maître des comptes, qui n'y avait renoncé que depuis son mariage. Il vivait encore pendant que son aîné quitta le barreau, de sorte que M. Le Maître, son fils, se crut obligé de lui rendre compte d'une résolution si surprenante ; et il le fit par cette lettre qui aurait dû lui toucher le cœur.

Copie d'une lettre écrite à M. Le Maître le père, par M. son fils y le 1 6 décembre 1637.

« Monsieur mon Père,

« Dieu s'étant servi de vous pour me mettre au monde, et m'ayant obligé de vous rendre tout le respect qu'on doit à un père, je violerais l'ordre de sa Providence et les devoirs de la nature, si je ne vous faisais savoir la résolution qu'il m'a fait prendre par sa bonté infinie, et que je n'ai exécutée que depuis quatre heures seulement. Il y a plus de trois mois que j'avais dessein de quitter ma profession pour me retirer dans une solitude et y passer le reste de mes jours à servir Dieu; mais mes amis m'ayant empêché de me déclarer dès lors, pour éprouver si c'était un mouvement du ciel ou de la terre qui me portait à ce changement, ils ont reconnu enfin avec moi que le temps affermissant cette pensée dans mon cœur au lieu de la détruire, elle venait de Celui qui seul est le maître de nos volontés, et qui les change quand bon lui semble. Je quitte le monde parce qu'il le veut, comme vous-même le quitteriez, et votre religion encore, s'il le voulait, et sans que j'aie des révélations particulières, ni des visions extraordinaires. Je suis seulement sa voix qui m'appelle dans l'Évangile à faire pénitence de mes péchés. Car je vous déclare, comme à mon père, que je ne quitte point le Palais pour me mettre dans l'Église et m'élever aux charges que la vertu et l'éloquence ont acquises à tant de personnes. Je n'entre point aussi dans un monastère, Dieu ne m'en ayant pas inspiré la volonté; mais je me

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