LIVRE I
retire dans une maison particulière pour y vivre sans ambition, et tâcher de fléchir par des actions de pénitence le Dieu et le Juge devant qui tous les hommes doivent comparaître. Ce dessein vous étonnera sans doute, et je ne le trouverai nullement étrange ; il y a six mois que j'étais aussi peu disposé à le prendre que vous ne Têtes aujourd'hui; et sans que nul homme de la terre m'en ait parlé, sans qu'aucun de mes amis s'en soit pu douter avant que je lui aie dit, je me suis senti persuadé par moi-même, ou pour mieux dire par les sentiments que Dieu, qui parle aux cœurs et non pas aux oreilles des hommes, a mis en moi. Si l'exemple d'un fils aîné qui quitte le monde n'ayant que trente ans, lorsqu'il vivait avec plus d'éclat dans une profession honorable, lorsqu'il avait diverses espérances d'une fortune très avantageuse, lorsqu'il était honoré d'une amitié particulière de quelques grands du royaume ; si, dis-je, cet exemple pouvait vous toucher, j'en aurais une plus grande joie que celle que vous eûtes lorsque je naquis. Mais c'est à Dieu à faire ces sortes de miracles ; mes paroles n'y peuvent rien, et vous savez d'ailleurs que je n'ai jamais fait le prédicateur avec vous. Je vous dirai seulement, ce que vous savez sans doute mieux que moi, que ce n'est pas faiblesse d'esprit d'embrasser la vertu chrétienne, puisqu'une personne qui n'a point passé pour faible ni pour scrupuleux jusqu'à présent, et qui est encore le même qu'il était lorsqu'il eut l'honneur de vous voir la dernière fois, se résoud à changer ces belles qualités d'orateur et de conseiller d'État en celle de simple serviteur de Jésus-Christ.
« Monsieur mon Père, votre très humble et très obéissant fils
« Le Maître. »
Il avait cru être obligé de rendre compte de sa retraite à M. le chancelier qui l'honorait de son amitié, et il le fit par cette lettre qui courut alors dans le monde, et qui peut encore trouver sa place dans cet endroit :
« Monseigneur,
« Dieu m'ayant touché depuis quelques mois et fait résoudre à changer de vie, j'ai cru que je manquerais au respect que je vous dois, et que je serais coupable d'ingrali-
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tude, si après avoir re<;u de vous tant de faveurs extraordinaires, j'exécutais une action de cette importance sans vous rendre compte de mon changement. Je quitte, Monseigneur, non seulement ma profession, que vous m'aviez rendue très honorable et très avantageuse, mais tout ce que je pourrais ou espérer ou désirer dans le monde, et je me retire dans une solitude pour faire pénitence et servir Dieu le reste de mes jours, après avoir employé dix ans à servir les hommes. Je ne crois pas, Monseigneur, être obligé de me justifier de cette action, puisqu'elle est bonne en soi et nécessaire à un pécheur tel que je je suis. Mais je pense qu'afin de vous éclaircir entièrement sur tous les bruits qui pourraient courir de moi, je dois vous découvrir mes plus secrètes intentions, et vous dire que je renonce aussi absolument aux charges ecclésiastiques qu'aux civiles, que je ne veux pas changer seulement d'ambition, mais n'en avoir plus du tout ; que je suis aussi éloigné de prendre les saints ordres, de prêcher et de recevoir des bénéfices, que de reprendre la condition que j'ai quittée, et que je me tiendrais indigne de la miséricorde de Dieu, si après tant d'infidélités que j'ai commises contre lui, j'imitais un sujet rebelle qui, au lieu de tâcher de fléchir son prince par ses soumissions et ses larmes, serait assez présomptueux pour vouloir s'élever de lui-même aux premières charges du royaume. Je sais bien, Monseigneur, que dans le cours du siècle où nous sommes, on croira me traiter avec faveur que de nr accuser seulement d'être scrupuleux; mais j'espère que ce qui paraîtra folie devant les hommes ne le sera pas devant Dieu, et que ce me sera une consolation à la mort d'avoir suivi les lois les plus pures de l'Église et la pratique de tant de siècles. Que si cette pensée me vient de ce que j'ai moins de lumière et plus de timidité que les autres, j'aime mieux cette ignorance respectueuse et craintive, qui a été embrassée des plus grands hommes du christianisme, qu'une science hardie et qui me serait plus périlleuse. Quoi qu'il en soit, Monseigneur, je ne demande à Dieu autre grâce que celle de vivre et de mourir dans son service, de n'avoir plus de commerce, ni de vive voix, ni par écrit, avec le monde qui m'a pensé perdre, et de passer ma vie dans ma solitude comme si j'étais dans un monastère. Voilà, Monseigneur, une déclaration tout entière de la vérité de mes