LIVRE XV
par vengeance ou par des intérêts personnels, s'opposent à un être d'une noble nature et cherchent à le flétrir ou à le perdre, j'ai voulu montrer en Carlos, le pouvoir de la raison mondaine guidée par l'amitié, lorsqu'elle combat chez un ami, les passions du cœur et les influences extérieures qui nuisent à son intérêt. Autorisé par l'exemple de Shakespeare, je ne me suis fait aucun scrupule de traduire littéralement l'exposition et les scènes principales. Quant au dénoûment, je l'ai emprunté à une ballade anglaise. Grâce à ces divers secours, ma pièce était terminée, même avant le jour fixé pour nos réunions; la société entière loua ce travail, ma femme en fut ravie, et cet enfant intellectuel resserra nos liens et sembla en établir un nouveau entre nous. Dans cette circonstance Merk, me donna pour la première fois un conseil nuisible. Après avoir lu Clavigo, il me dit d'un air très-irrité : a Je ne veux plus que tu fasses de semblables riens, car les autres s'en tireront tout aussi bien que toi. »
Il avait tort : pourquoi s'élever toujours au dessus de toutes les idées reçues? et n "est-il pas utile, parfois du moins, de se rattacher aux choses ordinaires et usitées. Si j'avais fait une douzaine de pièces dans le genre de Clavigo, quelques-unes seraient restées au théâtre, ce qui eût été fort avantageux pour les directeurs qui savent apprécier un répertoire
Notre bizarre jeu de mariage était devenu le sujet des conversations de toutes les familles, auxquelles les mères, surtout prenaient un vif intérêt. La mienne aussi s'en occupa avec d'autant plus de plaisir, que la jeune personne dont ce jeu m'avait fait le mari, lui convenait beaucouj), et que ma vie de garçon commençait à la fatiguer. Le soin de traiter splendidement les littérateurs qui venaient me visiter, reposait sur eiîe seule; et puis elle devinait fort bien que cette foule de jeunes gens sans fortune qui se réunissaient autour de moi, plus souvent pour s'amuser que pour s'occuper de poésie, ne pouvaient manquer
d'abuser de ma facilité à prêter de l'argent ou à servir de caution. Pour mettre un terme à tous ces inconvénients, elle engagea mon père à réaliser enfin mon voyage projeté en Italie, tandis qu'elle faisait tout son possible pour que je laissasse une véritable fiancée à Francfort, ce qui ne pouvait manquer de m'y ramener bientôt; si ce n'était pas sa véritable intention, sa conduite m'autorisait à le croire. A la suite d'une promenade combinée, elle rencontra la jeune personne, la fit entrer dans notre jardin, et me raconta le soir que, mon père qui passait pour se connaître en femmes, lui avait trouvé toutes les qualités nécessaires à une excellente épouse et à une bonne bru. Puis elle bouleversa la maison comme s'il devait y arriver des hôtes nouveaux, et passa en revue le linge et les meubles. Un jour je la surpris au grenier, regardant avec complaisance un berceau en bois de noyer, incrusté d'ivoire et d'ébène, qui avait été le mien. Je lui dis que ces immenses et magnifiques balançoires n'étaient plus de mode; et que maintenant on couchait les enfants sans les emmaillotter, dans de jolies petites corbeilles, suspendues sur son épaule par des rubans de couleur, afin d'être toujours prêt à exposer cette légère marchandise à tous les regards. Quoique cette plaisanterie parût lui déplaire, elle se remit à la besogne. Une foule de pronostics du même genre me firent voir clairement qu'il s'agissait de rétablissement d'un nouveau ménage; et comme je laissais tout taire sans y mettre la moindre opposition, il règnatout d'un coup dans notre maison une paix complète et profonde, dont elle avait été privée depuis longtemos.