‹ Mémoires de GoetheChapitre 145 sur 189 · LIVRE XV · texte numérisé non relu

LIVRE XV

aisés, envers lesquels je ne tardai pas à me trouver dans une position très-fàcheuse. Pendant que je désirais que tes corbeaux dévorassent tous ces importuns, mon père était dans la position de l'apprenti d'un magicien, qui après, avoir demandé aux esprits de laver sa maison, s'effraie quand les tlots s'entassent et submergent le seuil de sa porte. Le plan d'avenir qu'il s'était tracé pour moi, avait été dérangé par le bien même qui m'arrivait, il lui était cependant impossible de renoncer au voyage que je devais faire en Italie. De leur côté mes amis m'assurèrent qu'il était inutile de faire un si long détour pour arriver à un établissement que je trouverais facilement dans ma ville natale, en demandant la place de chargé d'affaires de quelque puissance voisine. Sans songer si, au milieu de ma vie dissipée^, je serais capable de remplir un pareil poste , il me souriait d'autant plus, qu'un tendre penchant me faisait désirer d'arriver, le plus tôt possible, à une position assurée.

La société de jeunes gens des deux sexes qui devait son origine à ma sœur, avait survécu à son mariage et à son départ, car on s'était accoutumé à s'amuser ensemble pendant une soirée chaque semaine. L'orateur qui, dans le temps, avait proposé aux dames de tirer au sort leurs compagnons de cette soirée, eut l'idée de changer le rôle du prétendu amant en celui d'époux. Nous savons déjà tous, disait-il, comment se conduisent les amants, nous avançons en âge, il est temps de nous exercer au rôle de mari. Puis il nous recommanda d'éviter tout témoignage de tendresse, de se parler le moins possible et de ne jamais se placer l'un à côté de l'autre. Il ajouta que, tout en se conformant à ces convenances matrimoniales, il ne fallait se donner aucun motif de jalousie, et tâcher de s'être agréables par des voies détournées. Le hasard voulut que par ce jeu singulier, la même jeune personne devînt deux fois de suite ma femme. Son visage était agréable et sa taille gracieuse, ses allures avaient ce calme

qui annoncent la santé du corps et de Tesprît, tout le monde vantait l'égalité de son humeur et la sagesse avec laquelle elle dirigeait la maison de ses parents. Sans être très-communicative, tout ce qu'elle disait annonçait une saine raison et une éducation soignée. Rien n'était plus facile que de témoigner de l'amitié à une pareille jeune personne. J'en avais contracté la douce habitude, lorsque le sort nous réunit pour la troisième fois. Notre législateur déclara que le ciel avait parlé, et que désormais nous ne pouvions plus nous soumettre aux chances d'un nouveau hasard. Nous acceptâmes son arrêt sans difficulté, et si un prêtre s'était trouvé à notre portée, nous eussions volontiers changé le jeu en réalité.

Cojitormément à nos statuts qui nous obligeaient à lire quelque chose de nouveau à chacune de nos réunions, j'apportai un soir le mémoire de Beaumarchais contre Clavigo. On l'écouta avec plaisir et après en avoir parlé pendant quelque temps, mon aimable partnaire me dit, que, si elle était ma maîtresse au lieu d'être ma femme, elle me prierait de faire un drame de ce mémoire.

— Pour te prouver, lui répondis-je, qu'une seule et même personne peut être maîtresse et épouse, je te promets de faire dans huit jours, la lecture du drame que tu me demandes.

Tout le monde trouva cet engagement très-hardi; on ignorait que pour moi l'invention était instantanée. En reconduisant ma prétendue femme, j'étais silencieux et pensif. Elle m'en demanda la raison.

— Je compose la pièce, répondis-je, je veux que tu voies combien j'ai de plaisir à t'être agréable.

Elle me serra la main, et je l'embrassai malgré l'observation qu'elle me fit que de semblables témoignages de tendresse ne convenaient point aux époux. Avant d'arriver chez moi où je me rendis par un grand détour, la marche de la pièce était arrêtée. On connaît le but que je m'y suis proposé. Fatigué de dépeindre des scélérats qui, par haine.

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