LIVRE
éléments nouveaux à Tesprit de parti, et nous continuâmes à nous tourmenter et à nous créer des maux imaginaires, jusqu'à ce que, quelques années plus tard, les Français nous en fissent éprouver de réels, en venant prendre possession de Francfort. Si le grand nombre ne voyait d'abord, dans les événements qui se passaient au loin, que des sujets de conversation passionnés, quelques lïommes sensés comprenaient déjà, que l'intervention de la France pourrait fort bien étendre jusque sous nos murs, le théâtre de la guerre. Dans la crainte de quelque catastrophe imprévue, les parents retenaient leurs enfants dans l'intérieur de la maison; et, comme il fallait les y amuser, on nous permit de faire revivre le théâtre de marionnettes que notre grand'mère nous avait donné. Le drame fondamental que nous savions par cœur, ne tarda pas à nous ennuyer, et nous nous lançâmes dans la représentation de pièces au-dessus de nos moyens matériels et intellectuels. Ces essais enfantins eurent cependant l'avantage de développer mes facultés inventi\eo et executives, et de donner à mon imagination une pratique technique, que, sur toute autre route, il m'eût été impossible d'acquérir aussi promptement et à moins de frais. J'avais appris de bonne heure à me servir de l'équerre et du compas, ce qui me mit à même d'enrichir nos décorations de palais et de villes ; et lorsque nous nous dégoûtâmes des marionnettes pour les remplacer par nos individus, je fabriquai des armes et autres objets nécessaires à nos représentations, qui consistaient toujours en luttes et en batailles. Malheureusement ces luttes finissaient presque toujours par quitter le terrain de la fiction dramatique pour celui de la réalité. Alors mes camarades prenaient parti tantôt pour, tantôt contre moi. Un seul, qiU; ''appellerai Pylade, ne m'abandonna qu'une fois et pour .m instant. Dominé presque aussitôt par le regret de s'être laisse exciter contre moi, il se jeta dans mes bras eu pleurant; et notre réunion ainsi renouvelée, resta long-
tomps sans nuages. Les représentations dramatiques iiet-iient pas le seul moyen par lequel je captivais l'attention de mes jeunes amis, je leur contais des contes; et iorsqu'il me prenait fantaisie de parler en mon propre nom, ils se réjouissaient de voir leur camarade le héros de tant d'aventures extraordinaires. Je me demande encore aujourd'hui, comment ils ont pu se faire illusion au point de croire que moi, dont ils connaissaient les occupations et les habitudes, j'aie pu me transporter dans des localités éloignées, pour y voir et faire des choses que je lour racontais comme étant arrivées la veille. Si je n'avais pas éprouvé de bonne heure le besoin de traiter artistiquement les fantastiques créations de mon imagination, les vanterics et les fanfaronnades qui me donnaient tant de relief aux yeux de mes camarades, auraient pu avoir df'S suites fâcheuses pour mon caractère et mon esprit. Voici un de ces contes : il produisit beaucoup d'effet, et on me l'a fait répéter tant de fois, qu'il ne s'est jamais effacé de ma mémoire.