LIVRE IL
Frédéric le Grand. — Organisation d'un théâtre de marionneftei,. Mon penchant à vivre et à faire vivre mes camarades dans u». monde imaginaire. — Le nouveau Paris, conte d'enfant. — Mes efforls pour devenir un stoïcien parfait. — Doutes que l'on me suggère sur la lé-gitimité de ma naissance. — Effet Ijizarre de l'or gueil. — Projets de mon père sur mon avenir. — Souvenirs de quelques hommes remarquables de l'rancfort. — 51a sœur. — KIopstock. — La Messiadc et le désordre qu'elle cause chez mon père pendant qu'ion lui fait îa harbe.
Les bienfaits de la paix ne se font seuiii- nulle part d'une manière plus efficace, que clans les cités qui se gouvernent elles-mêmes , dont le territoire est assez vaste pour contenir un grand nombre de citoyens et la situation favorable au commerce. Francfort réunit tous ces avantages, et une longue paix Tavait fait arriver à un haut degré de prospérité. En 1756, nous vîmes éclater la guerre de Sept ans, qui exerça une irès-grande influence sur mon avenir. Le roi de Prusse, Frédéric le Grand, venait d'envahir la Saxe avec une armée de soixante mille hommes; au lieu d'une déclaration de guerre en forme, il s'était contenté de publier un manifeste de sa composition. L'Europe se posa aussitôt en juge et se divisa en deux partis; les familles, sans en excepter la mienne, devinrent l'image de l'Europe. En sa qualité de prévôt, mon grand-père avait eu l'honneur de tenir le dais au-dessus de François 1er, pendant le couronnement de ce monarque, et l'impératrice Marie-Thérèse lui avait fait présent d'une superbe chahie d'or. Grâce à ce souvenir, il prit parti pour l'Autriche, et presque toutes ses filles et ses gendres par-
tagèrent son opinion; mais mon père, que Charles Vllavaîl fait conseiller impérial, s'était toujours intéressé à la triste destinée de ce prince, et il se prononça en faveur de la Prusse. Les petites jalousies de f^:nille, comprimées au tond des cœurs, se montrèrent tout à coup sous la forme de ces dissentiments politiques. Le grand-père, chez lequel on avait l'habitude de se réunir tous les dimanches, perdait parfois son calme habituel; les femmes cherchèrent en vain à rétablir la paix; et après plusieurs scènes désagréables, mon père finit par ne plus retourner ■chez le prévôt. Chaque victoire du roi de Prusse était une fête chez nous, on la célébrait en niant, au besoin, tout ce qui pouvait être à l'avantage de ses adversaires ; les autres membres de la famille en faisaient autant; aussi ne pouvaiton plus se rencontrer dans la rue sans qu'il en résultât des querelles comme dans-Bomco et Juliette. \\ va sans dire que, moi aussi, j'étais pour la Prusse, ou plutôt pour Frédéric le Grand ; car ce n'était pas la Prusse, c'était l'individualité de son roi qui me captivait. Les calomnies qu'on répandait contre lui, me firent douter de la justice du public, comme, un an plus tôt, le tremblement de terre de Lisbonne, m'avait fait douter de la justice de Dieu. J'étais naturellement disposé à la vénération, et ma déception était d'autant plus grande, dans cette occasion, quon m'avait constamment fait envisager le public comme un juge équitable, auquel il fallait tout sacrifier. Ce n'était pas en invoquant le respect de moi-même, mais en me faisant redouter l'opinion du monde, que mes parents s'étaient efforcés de m'accoutumer aux bonnes mœurs et à une sévère bienséance. Je suis forcé de reconnaître que c'est à cette épGque que remonte le dédain, je dirai même le mépris des jugements du public, dont je n'ai pu me dé' faire, que lorsque le temps et le développement de ma laison m'ont fait trouver un juste équilibre entre le respect aveugle et le mépris.
La prolongation de la guerre fournit sans cesse des