LIVRE XX
L'Électeur Charles-Théodore, ami éclairé des arts et de (a littt'rature, résidait toujours à Manheim. li était catholique et le peuple protestant; aussi les représentants du peuple recherchaient-ils avec ardeur, des jeunes honnnes capables et de leur croyance, pour les placer à la tête des ailaires. Mademoiselle Delf conclut de tout ceci, que je devais faire mon voyage en Italie afin d'achever de me former sous le rapport artistique et littéraire ; qu'à mon retour on verrait si l'inclination naissante que mademoiselle de W** avait conçu pour moi, était devenue assez sérieuse pour qu'une alliance avec cette famille si haut placée, pût m'assurer un poste brillant dans son pays. Quoique ces projets s'accordassent fort peu avec mon insouciance, je ne m'y opposai pas directement. Lili cependant était toujours présente à ma pensée, et je compris qu« pour l'oublier, il me fallait les distractions d'un voyage. Je devais partir au bout de quelques jours, mademoiselle Delf ne pouvait se lasser de me parler de l'avenir qu'elle me préparait. Tout en respectant ses bonnes intentions, je fus forcé de m'apercevoir quelle espérait utiliiàer h son profit, le crédit que, selon elle, je ne pouvais manquer d'avdfr bientôt à la cour de l'Électeur. Un soir, notre conversation s'était prolongée jusqu'à une heure du matin. A peine m'étais-je endormi, que le son du cor d'un postillon m'éveilla, et bientôt après mon amie entra dans ma chambre, tenant une chandelle et une lettre à la main.
— Tenez, dit-elle, lisez, je suis sûre que cela vient des Weimariens ; si c'est une invitation, refusez-la, et souvenez-vous de ce que je vous ai dit tantôt. ,
Je la priai de me laisser seul, ce qu'elle ne fit qu'à regret. Je contemplai d'abord la lettre sans l'ouvrir, j'avais reconnu le cachet et l'écriture du gentilhomme en question; il était enfin arrivé à Francfort, puisque c'était un courrier de cette ville qui m'apportait sa lettre. Alors seulement je compris que des circonstances fortuites pouvaient avoir retardé son déport, je me rappelai la bonté gracieuse
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du duc et de la duchesse , et j'eus honte de m'être laîssé égarer par une injuste défiance. Ce fut dans cette disposition d'esprit que j'ouvris la lettre, qui m'apprit que tout s'était passé de la manière la plus naturelle : Le carrosse s'était fait longtemps attendre, dès qu'il fut arrivé, le gentilhomme se rendit à Francfort ; ne m'y ayant pas trouvé, il m'avait expédié un courrier dans l'espoir que je reviendrais aussitôt, pour lui épargner l'humiliation et le chagrin d'arriver à Weimar sans moi. Ma raison et mes sentiments me poussaient à me rendre à cet appel, mais mon père m'avait fait un tableau si séduisant de l'Italie, je m'étais pendant ma retraite forcée, tellement accoutumé à l'idée de voir ce magnifique pays, que je ne pus y renon «er sans quelque hésitation. Je m'étais habillé et je. me promenais dans ma chambre lorsque mademoiselle Delf entra.
— Eh bien ! que faut-il que j'espère ? s'écria-t-elle.
— Ma chère amie, dis-je, ne cherchez point à m'influencer, je retourne à Francfort, pour me rendre à Weimar; j'ai mûrement pesé les motifs qui m'ont fait adopter ce parti, et tout ce que vous pourrez me dire, ne m'en détournera point. Au reste, j'étais forcé de prendre une résolution, et puisqu'elle me regarde personnellement, elle ne doit venir que de moi.
J'étais ému, nous eûmes une scène violente que je terminai en ordonnant à mon domestique d'aller chercher des chevaux de poste. Pour calmer mon amie, je l'assurai qu'il ne s'agissait que d'une visite à la cour de Weimar, ■ que mon voyage en Italie n'était que remis et que je repasserais parHeidelberg. Elle ne voulut rien entendre. La voiture était a la porte, le postillon donna du cor, signe V)ar lequel 11 avertit les voyageurs qu'il se lasse d'attendre; .'allais partir, elle me retint en me répétant adroitement »us les arguments en faveur de ses projets. Je finis par m'arrachera son insistance en lui adressant ces mois que j'avais mis dans la bouche d'Egniond ;
MVRR XX. iOl
— « Enfant ! enfant! n'allons pas plus loin. » Fouette? par des esprits invisibles, les chevaux solaires du temps, emportent malgré nous le char léger de notre destinée ; il ne nous reste qu'à tenir courageusement les rênes et à détourner les roues, ici d'un rocher, là d'un abîme ! Où va-t-on ainsi ? qui le sait ? c'est à oeine si Ton se souvient d'où l'on est venu I
tm DE LA PREMIÈRE P RTIK.
TADLE DES MATIÈRES