‹ Mémoires de GoetheChapitre 170 sur 189 · UVRE XX · texte numérisé non relu

UVRE XX

dans l'idée qu'on me préparait un affront. Ma foi resta inébranlable, mais mon emprisonnement commençait à me fatiguer tellement, qu'un soir je m'enveloppai d'un grand manteau et que je me glissai le long des maisons où demeuraient mes amis, - de Lili ne fut point oubliée. Elle habitait le rez-de-chaussée, les rideaux étaient fermés, je n'en vis pas moins que les flambeaux étaient sur le clavecin et que ma bien-aimée venait de s'y placer. Au bout de quelques instants elle se mit à chanter une chanson que naguère j'avais composée pour elle, et qui commence par ces mots : « Qu'il est irrésistible le pouvoir par lequel tu m'attires vers toi. » Il me semblait qu'elle n'avait jamais chanté avec tant d'expression. Dès qu'elle eut fini elle se leva, et l'ombre qui se projetait contre l'épais tissu des rideaux, me prouva qu'elle se promenait dans la chambre; ma ferme résolution de renoncer à elle, me donna la force de m'éloigner.

Plusieurs jours s'écoulèrent encore, ce qui donnait une grande probabilité à l'hypothèse de mon père. Me voyant inquiet et agité, il finit par me dire qu'il fallait savoir supporter ce qu'on ne pouvait changer, et qu'il était prêt à me donner de l'argent pour que j'allasse visiter l'Italie. Incal)able de prendre une résolution, je demandai un court délai, pendant lequel j'espérais recevoir des nouvelles de Weimar.

Lorsqu'un jeune homme sans projet déterminé, et par conséquent, peu propre à se diriger sagement, se trouve égaré par l'erreur passionnée d'un homme arrivé à l'âge mûr, on doit s'atteiuire aux événements les plus singuliers. Au reste, on ne comprend jamais mieux les règles de la stratégie, que lorsque la guerre est terminée. J'étais au dernier jour du délai que j'avais obtenu, et j'étais décidé à partir le lendemain, mais je voulais avant tout, revoir mon ami Passavant récemment revenu de la Suisse. A cet effet, je le fis prier, par un inconnu, de se rendre, pendant la nuit, sur une place que je lui indiquai et où quelqu'un

l'alîendraii avec impatience. Jf'arrîvai le premier, il ne se fit pas longtemps attendre, et lorsqu'il me reconnut, sa joie égala sa surprise. Incapables de nous livrer à une conversation calme et suivie, nous nous quittâmes fort agités ; le lendemain matin j'étais sur la route de Heidclberg. Un double motif m'avait engagé à me rendre dans cette ville; on m'avait dit que le gentilhomme de la cour de Weimar, devait y passer; aussi dès mon arrivée, m'étais-je empressé d'aller déposer à la poste un billet, avec ordre de le remettre au voyageur que j'attendais, et que je décrivis si bien, qu'une méprise était impossible. D'un autre côté, je ne voulais pas me priver de la satisfaction de causer une dernière fois d'un amour à jamais perdu, avec mademoiselle Delf, la confidente de cet amour. Elle m'obligea à demeurer chez elle et me présenta aux familles les plus distinguées de la ville. Je me plaisais surtout dans celle de M. de W*** grand-maître de la cour de l'Électeur Charles- Théodore. Les parents étaient aimables et dignes, l'aînée de leurs fdles ressemblait à Frédérique; on était à l'époque des vendanges, ce qui acheva de me rappeler mon séjour en Alsace. Bien des événements importants s'étaient écou» lés depuis cette époqne, et je n'étais encore arriwàauitim résultat positif. L'avenir indéterminé que j'entrevoy^ie, commençait même à mettre du désordre dans mes idées; en société cependant, j'étais toujours le même, peut-être plus amusant encore. J'avais beau cacher qu'un amour sans espoir n'était pas encore éteint dans mon cœur, on le savait, ce qui augmenta l'intérêt qu'on me portait, et je devins bientôt nécessaire aux nouveaux amis auxquels je ne voulais consacrer que quelques jours. Mademoiselle Delf me retint par des amusements et des obstacles de tout lenre. Quand je lui parlai de Lili, elle ne se montra pas aussi sensible que je m'y étais attendu ; se bornant à approuver notre rupture, elle me dit qu'il fallait remplacer un espoir perdu par un espoir nouveau, et qu'au reste, elle avait d'autres projets sur moi.

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